RELIGIOLOGIQUES, 18 (automne 1998) Marges contemporaines de la religion


L'astro-thérapie : exemple d'une alliance psycho-religieuse au sein d'une voie de salut séculière

Valérie Rocchi[1]

Abstract

Résumé

 

Le développement dans les pays occidentaux d'une nouvelle forme de religiosité, plus connue sous le terme de Nouvel-Âge, ne peut qu'interroger le sociologue, et plus particulièrement celui des religions. Ce phénomène, aux frontières mouvantes, use et abuse de références religieuses empruntées à toutes les traditions du monde. Se côtoient dans les salons spécialisés, les voies orientales, la tradition chamaniste, les techniques de communication avec les mondes intermédiaires de l'ésotérisme et des théories de psychologie vulgarisées. Ces groupes refusent le terme de «religion», préférant celui de «spiritualité» évoquant des pratiques dans lesquelles le croyant est en relation directe avec le divin, ce qui brouille encore un peu plus les pistes. Les institutions religieuses, telles l'Église catholique cherchent à analyser le message, oscillant entre une certaine bienveillance et un rejet sans discussion possible.

Qu'en est-il précisément de ce phénomène? C'est ce que nous avons voulu savoir, dans le cadre d'une thèse de doctorat, en privilégiant les pratiques plutôt que les énoncés qui avaient été largement décortiqués auparavant. Nous avons rencontré ainsi divers groupes de la région grenobloise, avec lesquels nous avons effectué des entretiens semi-directifs, et pratiqué des activités chaque fois que c'était possible. L'astro-thérapie est l'une de ces activités, particulièrement représentative de la complexité du phénomène, notamment en ce qui concerne les relations «religion-magie / psychologie». Le constat, au terme de cette étude, porte sur l'impossibilité de définir le phénomène comme une nouvelle religion, conclusion que nous ne pourrons démontrer ici. Corollairement, il nous paraît intéressant d'un point de vue théorique de considérer ce type de phénomène comme un «croire» à part entière, non pas défini à partir du champ religieux et subordonné à lui, mais comme une nouvelle forme de résolution de l'incertitude[2].

 

La nébuleuse psycho-mystique

À l'aide de ce terme un peu barbare, rappelant à juste titre celui de «nébuleuse mystique-ésotérique» élaboré par Françoise Champion, il s'agit de définir, sous une forme idéal-typique, cette mouvance, constituée de groupes, de pratiques et de croyances, qui apparaît toujours au premier abord comme dénuée de cohérence. Nous avons retenu trois traits distinctifs qui permettent, d'une part, de repérer à quel moment l'individu entre dans la nébuleuse, car il ne suffit pas de se nourrir «bio» pour en faire partie, et d'autre part de les distinguer d'autres groupes dont les pratiques sont proches, mais dont le mode d'organisation diffère sensiblement.

Une voie de salut séculière. En tant que réponse à une certaine souffrance psychique, générant une volonté de transformation personnelle, menant vers un état d'être idéalisé (bien-être physique et psychique, maîtrise de soi, amour de soi et des autres, dépassement des limites humaines habituelles), à l'aide de voies religieuses traditionnelles et/ou ésotériques, ce croire peut être conceptualisé en terme de «voie de salut mystique intra-mondaine» selon la terminologie wébérienne. Cependant, il s'agit d'une voie de salut séculière et non pas religieuse, la nébuleuse psycho-mystique ne pouvant être définie sociologiquement comme une «religion».

Le refus de toute instance centralisatrice. Une organisation sous forme de petits groupes indépendants, à travers lesquels «naviguent» les adeptes, caractérise le phénomène. Elle a pour conséquence directe l'absence de frontières claires et précises, la coexistence d'éléments symboliques disparates et un type d'adhésion plutôt labile.

Le rejet de toute forme d'intellectualisme et la primauté de l'«expérientiel». Le critère de «vérité» ou de «fausseté» ne se fonde pas sur un texte ou une révélation extérieure, mais tout au contraire sur la nature du ressenti de l'adepte lors des pratiques. Seul celui-ci est habilité à définir la vérité, qui n'est en fait que «sa» vérité puisqu'est refusée toute détermination extérieure en ce domaine.

Ces trois caractéristiques doivent être nuancées : la nébuleuse psycho-mystique est traversée par des «lignes de tension», mises à jour par Françoise Champion, et que nous reprenons tant elles restent prégnantes. La plus importante est représentée par deux pôles : le pôle «magique» et le pôle «spiritualiste». Le premier est constitué de pratiques animées d'une «volonté de puissance, de manipulation de forces extraordinaires en vue de buts très concrets», le second renvoie à la notion d'auto-perfectionnement, qui passe par un travail sur soi de longue haleine, méprisant toute recherche de puissance et aspirant à l'extinction de tout désir, source de souffrance. Cette tension entraîne une série d'autres tensions liées au choix des pratiques (thérapies transpersonnelles / voies orientales), au but immédiat (accès à des informations sur l'avenir ou sur le passé / maîtriser son corps et son esprit) et au type d'adhésion (papillonnage incessant / préférence pour une tradition).

L'astro-thérapie se situe plutôt du côté du pôle magique, et même si le thérapeute tente de «spiritualiser» sa pratique, la motivation des adeptes contient ce désir de connaître et de manipuler des mondes inconnus.

 

Récit d'une astro-thérapie

Origines et présentation de l'astro-thérapie

L'astrodrame est une pratique originale élaborée par un astrologue et ancien instituteur, Michel Tabet, à la fin des années dix-neuf cent quatre-vingt. Cette pratique de groupe vient en complément d'un autre travail thérapeutique réalisé individuellement, le «rêve éveillé astrologique». Cependant, ces deux nouvelles thérapies ne sont pas sans antécédents et se présentent, plus ou moins, comme des approfondissements de thérapies antérieures. Le fondateur se réfère explicitement à une autre technique thérapeutique plus ancienne : le «rêve éveillé». Cette technique fut mise au point par un psychothérapeute, Robert Desoille (1890-1966). Rappelons, tout d'abord brièvement et de manière très simplifiée, quels sont les objectifs et comment se déroule une séance de rêve éveillé : le patient est placé dans un état de demi-sommeil, au cours duquel il va élaborer un scénario, dont le point de départ peut être, soit une image spontanée, soit une situation personnelle préoccupante. L'inconscient du patient va alors s'exprimer à l'aide de symboles et d'images, qui sont autant de manifestations de conflits psychiques. Le patient s'attache aux émotions qu'elles suscitent et les transmet verbalement au thérapeute. Au cours de ces séances de rêve éveillé, le thérapeute incite le patient «à mettre en oeuvre dans son rêve un mouvement ascensionnel, de façon à l'amener à une sublimation de ses tendances et à une résolution de ses conflits.[3]» Ces séances sont suivies d'entretiens avec le psychothérapeute, au cours desquels le matériau symbolique va être exploré. Le patient pourra lui donner un sens afin de reprendre contact avec son passé et son inconscient. Cette technique se situe, selon Edmond Marc, dans le courant de la psychanalyse freudienne.

Michel Tabet s'est donc largement inspiré de cette psychothérapie, en la soumettant à des modifications non négligeables. Tout d'abord il a introduit l'astrologie! Dans un premier temps, les signes astrologiques de ces patients complétaient le travail thérapeutique. Ce mode d'utilisation de l'astrologie est le plus courant aujourd'hui. Les analyses se sont individualisées, nuancées, complexifiées, au moyen notamment du «thème astral». Un thème astral se construit à partir de la date, de l'heure et du lieu de naissance, mis en relation avec la position des planètes à cette date précise. Il se présente sous la forme d'un cercle divisé en douze parties qui correspondent aux douze signes du zodiaque. La position des planètes est inscrite sur le cercle. Ces planètes ont une signification : Mars, par exemple, symbolise la force, la combativité. Les douze «maisons», seconde forme de division du cercle, représentent chacune un domaine de la vie : la famille, le couple, le travail, etc. De cette manière, le cours d'une vie est interprété à l'aide de la position des planètes dans le «ciel de naissance». Michel Tabet ajoute une caractéristique à ces planètes : elles symbolisent également des «énergies» communes à tous les individus, mais en même temps colorées par les événements biographiques de chacun. Dès lors, elles prennent place à côté de l'inconscient individuel, et font l'objet d'une exploration au même titre que les productions de l'inconscient. Chaque planète peut être affectée par un problème psychique, elles sont nommées «énergies en souffrance». La détermination du caractère d'un individu par les planètes, définition de l'astrologie, n'est plus aussi rigide. Elle acquiert une dynamique qui réintroduit la notion de liberté, et donc de possible perfectionnement pour chaque individu, ce qui est plus compatible avec la notion de «transformation personnelle». L'originalité de Michel Tabet réside dans cette «médicalisation» des éléments astrologiques, susceptibles d'être porteurs de problèmes psychiques. Par la suite, ayant éprouvé l'efficacité de cet «outil», il développera cette technique de groupe qu'il nommera astrodrame, en référence au psychodrame élaboré par Jacob Lévy Moreno entre les deux guerres aux États-Unis. L'objectif d'un psychodrame est de libérer l'individu de comportements stéréotypés à l'aide de jeux de rôles sur une scène de théâtre. La description de cette technique (l'astrodrame) sera abordée ensuite en détail.

De plus, l'astrologie s'accompagne souvent de la croyance en la réincarnation. L'individu sera susceptible de «remonter» dans une de ses vies antérieures, qui peut être aussi une source de son problème. Nous trouvons également d'autres champs d'exploration de l'imaginaire, liés à la croyance en un inconscient collectif[4]. Il s'agira de scènes, de symboles et de personnages mythiques rencontrés par le patient lors de son rêve. L'interprétation de ces éléments mythiques oscille entre le littéral et le métaphorique. Parfois, ils seront des expressions de dimensions supérieures, d'autres mondes, parfois ils seront interprétés à l'aide de significations psychologiques vulgarisées.

Une séance de rêve éveillé astrologique se déroule de la manière suivante : l'individu se place en «ondes alpha» selon la terminologie employée, c'est-à-dire en état de demi-sommeil, et laisse remonter à la surface des images, associées à des sensations, des sentiments. Malgré les références supra-empiriques, la cause du problème psychique est souvent située dans l'enfance. Il s'agira de faire émerger la «mémoire en souffrance», d'aller à la rencontre de cet enfant qui souffre, à l'aide de la technique de la visualisation. L'adulte d'aujourd'hui «va le consoler», lui expliquer les raisons de sa tristesse, et de ce fait, la simple prise de conscience résoudrait le problème. Cette description nous a été faite par le thérapeute avec qui nous avons réalisé le stage d'astrodrame. Il n'existe aucun livre du fondateur qui expliciterait les tenants et les aboutissants de cette thérapie. Au cours de ces séances, le patient peut également entrer en contact avec des «énergies supérieures, qu'on appelle selon nos croyances, notre foi, les anges, les êtres de lumière, l'énergie subtile, l'énergie divine». Cette rencontre amène un état de «joie» et de «plénitude» qui conduit l'individu vers la dimension spirituelle.

Le rêve éveillé astrologique est la principale activité thérapeutique, l'astrodrame n'étant qu'un complément, même si, selon l'animatrice, il est fortement conseillé de réaliser son astrodrame. Cette présentation succincte des origines et des objectifs thérapeutiques du rêve éveillé astrologique permet de situer la pratique spécifique de l'astrodrame dans le cadre plus global d'un cheminement thérapeutique, dont l'achèvement serait idéalement la résolution de tous les problèmes psychiques afin de prendre conscience de cette nouvelle dimension de l'homme et, en même temps de son inscription dans un cosmos enchanté. Mais, avant de passer à la description de cette activité, nous voudrions préciser le cadre pratique d'activité.

 

Le cadre

Il s'agit, comme c'est souvent le cas dans la nébuleuse psycho-mystique, d'une association loi 1901, qui permet d'exercer une pratique thérapeutique de manière légale. Béatrice[5] se présente comme psychothérapeute et «consulte» dans un «cabinet», proposant différents types de consultation : séances individuelles, entretiens de couple et d'enfant, et une pratique de groupe, l'astrodrame. Le prix d'une consultation varie entre 250 frs et 350 frs, auquel il faut ajouter le montant de l'adhésion annuelle à l'association, de 50 frs. Les pratiques de groupe se divisent en trois formules :

- les après-midi d'initiation : 200 FF

- les journées intensives : 300 FF

- en week-end : 500 FF

Au moment de l'entretien, réalisé en février 1994, elle comptait quatre-vingts adhérents, ce qui laisserait supposer qu'il s'agit de quatre-vingts patients, ce qui est tout de même relativement important pour une activité aussi peu connue. Cependant, celle-ci ne constitue pas son unique source de revenu car, selon ses dires, il n'est pas possible d'en vivre. Les modalités de consultation ne sont pas établies de manière définitive. Certains viennent la consulter une fois par trimestre, d'autres deux fois par semaine en ce qui concerne le rêve éveillé astrologique.

Son mode de recrutement se fait au moyen de conférences et de petites plaquettes publicitaires diffusées dans les magasins diététiques et les librairies ésotériques. C'est en fréquentant l'unique librairie ésotérique de la région grenobloise que nous avons pris connaissance de ses activités. Suite à deux entretiens, elle nous a proposé de participer, à moindre coût, à une «journée intensive», et c'est cette journée dont nous allons faire le récit maintenant, en insistant plus particulièrement sur la pratique spécifique de l'astrodrame.

 

«Soleil, dis-moi qui je suis?»

Une journée intensive se déroule sur douze heures. Nous avons donc commencé à 10 heures, pour terminer à 22 heures. Nous étions huit, quatre hommes et quatre femmes. La moyenne d'âge, en dehors de nous-même, oscille entre quarante-cinq et cinquante ans. Nous sommes dans une salle louée à une autre association, sans signe particulier. Les rapports sont chaleureux, mais sans plus, on s'observe mutuellement. Béatrice est une bonne animatrice, s'adresse à chacun pour le mettre en confiance. Le premier contact est essentiel car la journée va être éprouvante. En effet, l'objectif premier est une mise à jour des «blocages psychiques» de chacun à partir d'un problème personnel précis. Cela nécessite une franchise et un certain abandon de la pudeur, ce qui est nommé au sein de la nébuleuse psycho-mystique le «lâcher-prise».

La journée débute donc par une présentation de chacun : prénom uniquement, car c'est la seule identité valable pour les adeptes. Le nom, et plus encore la profession, renvoient à des caractéristiques selon eux extérieures, qui réduisent l'individu à un numéro et à des catégories. Ensuite, Béatrice demande les raisons de la venue de chacun à cette journée. (Précisons que tous les participants pratiquent déjà le rêve éveillé astrologique. Il s'agit donc d'un travail complémentaire, effectué lorsque certains problèmes résistent aux séances individuelles.) Chaque participant expose alors ses difficultés. Ce sont des problèmes relationnels pour la majorité des personnes. Cela concernera soit le monde du travail (le chômage n'est pas en cause, mais plutôt une difficulté à s'épanouir dans sa profession), soit le milieu familial (une mère étouffante concerne deux participants, mais aussi des difficultés dans la vie de couple). Nous n'échapperons pas à la question et nous devrons trouver un problème suffisamment convaincant pour ne pas être isolée du groupe.

La relation interpersonnelle est un thème essentiel de la nébuleuse psycho-mystique. Elle est «soignée» au même titre que les maladies physiques car, précisément, elle est une des causes possibles de ces maladies. Apprendre à bien communiquer fait partie des conditions de la transformation personnelle. Une bonne relation nécessite une prise de conscience de ses comportements et des intentions implicites envers son interlocuteur. Les rôles sociaux sont également perçus comme des obstacles à des relations authentiques. Béatrice nous propose ainsi une activité dont l'objectif est, d'une part, la prise de conscience de notre mode relationnel et des défauts qui lui sont inhérents et, d'autre part, l'apprentissage d'une nouvelle manière de communiquer. Il s'agit de rencontrer l'autre, de le regarder droit dans les yeux, de nous présenter, de nous saluer, tout en ne cessant pas de marcher dans la salle, allant d'un participant à l'autre. La gêne ressentie, et la manière de la gérer serait révélatrice de notre mode de communication. Nous avions la possibilité également de refuser le contact avec certains, car il s'agissait d'être franc avec soi et avec les autres. Corollairement, l'autre doit apprendre à gérer ce rejet dont il est l'objet. D'autres activités du même type auront lieu tout au long de la journée. Béatrice précise que l'on peut tout dire à l'autre, en restant dans les limites de la politesse bien sûr, afin qu'il prenne conscience de ses défauts. Le groupe agirait donc comme un révélateur de la personnalité, au sein d'un espace et d'une temporalité spécifiques et délimités, dans lesquels toutes les règles de bienséance sont annulées. Les participants acceptent de livrer leurs secrets à des inconnus dans un cadre qui se revendique comme thérapeutique. Cet exercice donne le ton de la journée : pas question de mentir et de se retrancher derrière des masques, il faut se laisser aller, «lâcher-prise», et tout dire.

10h30, premier astrodrame de la journée qui en comptera trois. Béatrice a réalisé auparavant le thème astral des participants. La technique de l'astrodrame consiste à prendre conscience de la souffrance de certaines planètes au moyen d'une mise en scène du thème astral grandeur nature. La personne qui souhaite le réaliser prend la place de «soleil», qui correspond à son signe astrologique. Elle va désigner de manière intuitive (en nous tournant le dos) chaque participant comme étant l'une de ses planètes. Les participants se disposent alors en cercle, reproduisant fidèlement le thème astral. C'est à ce moment précis que nous quittons les limites de l'empirique pour entrer dans le domaine du magique. Béatrice ouvre l'astrodrame en récitant un texte incantatoire :

«Fermez les yeux. Inspirez et expirez trois fois pour évacuer les pensées négatives, visualisez une fumée noire qui sort des narines, et une fumée blanche qui la remplace.

Vous entrez dans les coulisses d'un théâtre, vous allez jusqu'à la loge, vous voyez votre personnage, vous entrez dans son habit.

Vous vous dirigez vers la scène, vous y entrez et que le jeu commence!»

Les participants ouvrent les yeux, et chacun à leur tour, vont décrire leur vêtement et dans quel état affectif ils se trouvent. Si le premier astrodrame fut assez pauvre en description, ce ne fut pas le cas des suivants. Chacun, au fil de la journée perfectionna son personnage, ajoutant détails vestimentaires et nuançant les sensations qu'il ressentait. Puis, c'est au tour du «soleil» de demander à chacun quel est son message. De même, si certains ne savaient que répondre au cours du premier astrodrame, les messages prirent de l'ampleur en fin de journée. Mais ces messages ne nous appartiendraient pas, nous ne serions que les médiums de ces énergies exprimant leurs revendications à un «soleil» centralisateur des différentes parties de la personne. Toutes ne sont pas en état de faiblesse, au contraire, certaines de ces énergies ne demandent qu'à se développer. Elles sont comme des potentiels inexploités qu'il s'agira d'actualiser par la suite.

Un astrodrame dure entre une heure et deux heures trente minutes. Certains se déroulent sans événement particulier. La personne obtient des informations en quelque sorte, qu'il lui faudra analyser par la suite et «intégrer». D'autres, prennent des tournures plus spectaculaires. Au cours d'un second astrodrame, celui d'un homme qui se débattait contre une mère étouffante et qui, de surcroît, venait de perdre son entreprise, Béatrice orchestrera l'affrontement physique de cet homme avec un autre qui est censé symboliser la mère. Il fut poussé à bout jusqu'à ce qu'il insulte son partenaire thérapeutique! Béatrice donne alors un coussin à chacun et ça se termine dans une bataille de coussins générale, ponctuée de cris de rage. Au terme de l'astrodrame, le «soleil» demande à chaque planète son message essentiel. Béatrice clôt l'astrodrame de la même manière qu'elle l'avait ouvert, avec des paroles incantatoires :

«Fermez les yeux. Vous quittez la scène et retournez dans la loge. Vous quittez votre habit, vous remerciez le théâtre de vous avoir accueilli, et vous sortez du théâtre.»

Cette technique est pour le moins surprenante : mélange de psychothérapie et de magie, elle est très appréciée des participants, qui en attendent des «révélations» sur eux-mêmes et leur avenir, même si ce n'est pas du tout l'objectif explicite. La plupart ne connaissent rien à l'astrologie, et ne s'y intéressent pas. Rappelons qu'il n'est pas nécessaire de connaître les planètes et leur signification, que l'on soit simple participant ou «soleil» d'un moment. C'est cette caractéristique qui fonde l'efficacité de la technique selon Béatrice. En effet, les descriptions des vêtements et des sensations correspondraient toujours aux significations des planètes connues par Béatrice. La spontanéité et l'intuition jouent un rôle fondamental, d'autant plus que les adeptes de la nébuleuse psycho-mystique rejettent toute forme d'intellectualisation.

L'absence d'institution régulatrice ouvre ce croire à toutes sortes d'interprétations et de modes d'utilisation, comme nous avons pu le constater en parlant avec les participants lors des pauses. La mise à jour des diverses logiques d'adhésion et de participation des individus, tout en essayant d'appréhender l'unité sous cette diversité, constitue le défi d'une étude nuancée de la nébuleuse psycho-mystique. L'astrodrame est une technique particulièrement représentative de la complexité du phénomène, car cette alliance de la thérapie et d'une pratique ésotérique, qui est devenue aujourd'hui relativement courante, ne va pas de soi. L'astrologie met en relation des planètes et le caractère d'une personne en postulant un lien causal non explicité, la nature de cette causalité ne fait pas l'objet d'une théorisation précise, et se fonde sur la croyance en une dimension supra-empirique. Les participants ne l'investissent pas tous de la même manière, et pourtant tous sont à la recherche d'un certain bonheur. Ainsi, dans la dernière partie de cet article, nous essaierons d'expliciter les multiples facettes qui composent le phénomène et qui constituent son originalité.

 

De la réalisation de soi à la Réalisation du Soi

La maladie : événement fondateur

Lorsque nous avons commencé notre recherche, nous nous sommes posé les questions habituelles face à ce type de pratiques qui le sont, elles, beaucoup moins : pourquoi ont-elles du succès? Quelles sont les motivations des participants? En ce qui concerne la technique de l'astrodrame, est-ce la dimension «psychothérapeutique» qui les attire ou bien la dimension «religieuse» ou encore, recherchent-ils la chaleur du groupe comme réponse à la solitude urbaine? L'observation participante et des entretiens semi-directifs ont apporté des réponses relativement précises à ces questions.

Les «clients» de Béatrice ont en commun le désir de résoudre un problème personnel, essentiel à leurs yeux, perçu comme un handicap dans leur vie de tous les jours. Il peut s'agir, d'une part, d'une maladie physique que la médecine allopathique n'a jamais réussi à soigner, d'autre part de problèmes psychiques, tels une timidité excessive, la difficulté de s'affirmer ou encore le sentiment de ne jamais rien réussir, que ce soit dans le monde du travail ou dans sa vie de couple. La confrontation avec la mort est également un thème qui revient fréquemment. Nous avons rencontré une femme marquée par une série de décès dans sa famille, dont un enfant, qui n'avait pu admettre cette situation. Les séances de rêve éveillé astrologique avaient mis sa «vie en ordre» selon son expression.

Une certaine méfiance vis-à-vis de la médecine allopathique et des institutions catholiques les unit également. La première a échoué à les guérir, voire même tout simplement à nommer le mal, et la seconde apparaît comme trop rigide et trop dogmatique, notamment en ce qui concerne la vie après la mort. En effet, plusieurs personnes interviewées sur cette question de la mort adhéraient sans réticence à la croyance en la réincarnation, aux expériences de communication avec les morts, tout en s'affirmant catholiques; nous reviendrons sur ce point par la suite.

Cette primauté de la maladie va de pair avec la question de la souffrance. Lorsqu'il s'agit d'une maladie physique, cette question de la souffrance paraît évidente. En ce qui concerne les problèmes existentiels, un mal-être difficile à cerner, la sensation de ne pas trouver sa place dans la société génère tout autant une souffrance pour la personne. Une institutrice, «soignée» par Béatrice, nous disait lors d'un entretien : «On est quand même dans un monde où tout doit marcher et dès qu'il y a un problème, on dit qu'on n'est pas capable, on est en échec, bref, on n'est pas bon quoi!»

Une femme également, d'une soixantaine d'années, nous explique son problème : elle supporte difficilement les personnes autoritaires. Selon ses dires, Béatrice lui aurait donné confiance en elle ainsi qu'une nouvelle raison de vivre. La dimension psychologique est renforcée par la croyance en l'unité du corps et de l'esprit. Pour les personnes interviewées, il paraît tout à fait évident qu'un problème physique provient en fait d'un problème psychique. Les correspondances qui s'établissent reposent sur la logique ésotérique, qui est au fondement de la plupart des médecines parallèles[6]. Cependant tout ceci ne fait pas l'objet de théorisations précises; cette croyance est le plus souvent fondée sur un ressenti, sur des expériences. Cette remarque prend toute sa valeur lorsque l'on considère les différents modes d'adhésion et de participation à cet univers psycho-mystique.

En bref, il s'agit d'une population aux prises avec des problèmes personnels qui ne trouvent pas de solution ou de réponse dans les institutions officielles (médecine allopathique et église catholique), porteuse d'un certain nombre de croyances «hétérodoxes» : il existe une unité entre le corps et l'esprit; il existe quelque chose après la mort; l'individu peut, à l'aide de sa force d'auto-guérison, éliminer toutes ses difficultés et corollairement, il existe un état d'être idéal que l'on peut résumer sous le terme de «bonheur total», c'est-à-dire sur tous les plans, physique, psychique, émotionnel, et qui est nommé «état spirituel». Ces individus, qui ne se sentent pas faire partie d'une communauté, vont se retrouver dans ce type de stage, vivre des expériences hors du commun et développer une alliance «psychologie-religion» selon plusieurs logiques.

 

L'alliance «psychologie-religion» : mode d'emploi

Comment passe-t-on de la dimension thérapeutique à la dimension religieuse et comment s'articulent-elles? La nébuleuse psycho-mystique est un phénomène aux frontières floues et très perméable à d'autres types de systèmes symboliques, à condition qu'ils participent de ce désir de transformation personnelle. Ainsi, les divers pratiquants proviennent de milieux différents et sont porteurs de croyances propres, qu'ils mélangent aux croyances de la nébuleuse psycho-mystique et ils influencent à leur tour cet univers. Ainsi, nous avons pu repérer trois types de croyants qui correspondent aux trois logiques d'alliance «psychologie-religion».

1) Les catholiques en rupture avec l'institution : ils pratiquent les activités de la nébuleuse psycho-mystique, adhèrent à certaines croyances (réincarnation, possibilité de régresser dans ses vies antérieures, don de guérison par imposition des mains, etc.) et acceptent de vivre des expériences supra-empiriques. Cependant lorsqu'il s'agit de nommer ces expériences, ils vont recourir au vocabulaire chrétien et déclarent vouloir rester dans le cadre de la foi chrétienne. La gestion de ces divers systèmes symboliques prendra les formes décrites par Micheline Milot : le réinvestissement sémantique, la complémentarité fonctionnelle, les glissements notionnels, la subordination d'un champ de signification et la juxtaposition d'un champ de croyances[7].

2) Les «croyants-cosmiques» : ces individus adhèrent aux croyances ésotériques, para-psychologiques, spirites, sans que cela soit organisé et sans adhérer à quelque groupe que ce soit. Ce sont ces croyances qui ont pris de l'ampleur ces dernières années et qui n'apparaissent plus du tout comme hétérodoxes, au point de faire l'objet d'émissions télévisées. Le «croyant», tel que nous l'avons rencontré, s'intéresse prioritairement à la force mise en jeu lors des contacts avec ces dimensions supra-empiriques, susceptible de lui apporter une guérison ou un pouvoir personnel. Il choisira plutôt les stages de développement personnel dans lesquels entre en jeu cette dimension. Celle-ci est présentée cependant comme un outil au service du développement personnel et comme preuve de l'existence d'un autre monde dans lequel l'homme possède des capacités surhumaines, mais la limite reste floue entre les deux objectifs.

3) Le croyant psycho-mystique : celui-ci adhère à un maximum de croyances présentes dans la nébuleuse psycho-mystique. Il cherche la transformation personnelle, pas nécessairement à travers des expériences extraordinaires, mais plutôt à travers la pratique d'une voie orientale : zazen, qi gong, yoga. Il tient un discours relativement élaboré sur les raisons de sa pratique, liée à une contestation des modes de fonctionnement de la société moderne, et privilégie le détachement, la sérénité et l'incarnation de la voie spirituelle dans les pratiques quotidiennes, prenant exemple sur la vie monastique : dépouillement, austérité, contemplation.

Ces trois catégories sont des types idéaux bien sûr, aucun adepte rencontré ne correspondait totalement à ce portrait. Elles se recoupent avec les pôles magique et spiritualiste constitutifs du phénomène. L'intérêt, cependant, réside dans la prise en compte des diverses populations qui «naviguent» dans cet univers. Soit que le phénomène apparaît totalement incohérent, soit qu'il n'est décrit qu'à partir de points de vue réducteurs (cristaux et pyramides), et c'est l'intérêt d'un travail de terrain et notamment d'entretiens semi-directifs de préciser les différentes facettes d'un phénomène et ses diverses logiques. Tous les participants ce jour-là étaient venus chercher des «clés» de conduite dans une perspective de bien-être, légitimant cette recherche à l'aide du champ religieux, lui-même fractionné en trois domaines différents : le champ catholique, le champ ésotérique et les voies orientales d'auto-perfectionnement.

 

Une voie de salut profane

Au terme de notre recherche, il nous a paru impossible de qualifier de «religion» cet ensemble de pratiques et de croyances, malgré les références incessantes à l'univers religieux. Cette conclusion se fonde sur une définition précise du terme «religion» que nous empruntons à Yves Lambert[8] :

Dès lors, on peut définir une religion comme un système de croyances et de pratiques se rapportant à des réalités &emdash; être(s), entité(s), force(s) &emdash; supra-empiriques en relation avec l'homme par des moyens symboliques (prière, rite, méditation) et donnant lieu à des formes communautaires.

 

En confrontant les données recueillies et les trois éléments de cette définition, nous constatons que, hormis le premier élément qui pourrait rendre valide la qualification de religion, il n'existe aucune communauté constituée autour de ces pratiques, et que l'on ne peut réellement parler de rite religieux à propos de ces activités. L'extrême individualisation des pratiques dénie toute hypothèse en termes de recomposition du religieux.

Cependant, c'est sous cet aspect que la nébuleuse a été étudiée le plus souvent par les sociologues. Ainsi, Françoise Champion, spécialiste du phénomène en France, et à qui nous devons la plupart de nos pistes de recherche, conceptualise les pratiques sous le terme de «voie mystique intra-mondaine». Ce terme emprunté à Max Weber est défini comme suit par l'auteur :

Max Weber distingue, d'une part, la voie éthique où le salut est attaché à un agir conforme à la volonté de dieu et, d'autre part, la voie mystique où le salut découle de la réalisation même d'un certain état d'être, obtenu grâce à un travail de transformation de l'intériorité même du sujet. Tel est bien le cas aussi dans la nébuleuse mystique-ésotérique.

 

Nos recherches ont confirmé la prégnance de ces voies d'auto-perfectionnement encore aujourd'hui. Comment, cependant, concilier le fait qu'il ne s'agisse pas d'une religion, tout en constatant que ce concept de la sociologie des religions reste valable? Tout d'abord, nous avons découvert que le religieux apparaît comme un recours, dans une logique sociale protestataire[9]. De ce fait, la pratique de voies religieuses d'auto-perfectionnement ne préjuge pas du caractère religieux. Dans un deuxième temps, la lecture du chapitre Introduction de l'ouvrage de Max Weber[10] nous indique que le point de départ des voies de salut réside dans la souffrance et corollairement dans le fait de lui donner un sens. Nous avons relevé également, dans un autre texte du même auteur[11], l'idée selon laquelle la «situation des individus négativement privilégiée» ne s'exprimerait pas nécessairement sous la forme d'un salut religieux :

Leur besoin spécifique est d'être délivré de la souffrance. Ils n'éprouvent pas toujours ce besoin de salut sous une forme religieuse &emdash; le prolétariat moderne en fournit un exemple &emdash; et leur besoin de rédemption religieuse, là où il existe, peut s'engager dans des voies différentes.

 

Ces quelques lignes nous permettent d'envisager la nébuleuse psycho-mystique, en tant que réponse à un ensemble de souffrance, comme une voie de salut «profane» ou séculière. Cette démarche, ainsi qu'à son fondement, le choix d'une définition de la religion substantialiste, mais qui se veut opératoire et non essentielle, s'insèrent dans une réflexion plus générale concernant un certain nombre de phénomènes à la frontière du religieux. Il s'agit de les aborder en dehors de la perspective classique, c'est-à-dire en termes de «religion alternative» ou de «religion séculière[12]». Il nous semble important de considérer qu'il existe d'autres formes de croire que le croire religieux, d'autant plus lorsque le religieux est «utilisé» à des fins totalement séculières.

 

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La nébuleuse psycho-mystique est un phénomène étonnant et complexe, mêlant le psychologique et le religieux de manière variée tout en poursuivant cette utopie d'un homme parfait, baignant dans le bonheur. Il existe incontestablement une dimension religieuse, et certains la trouveront dans ce désir d'aller au delà des limites humaines, cependant ce croire est selon nous une forme de réponse à des incertitudes modernes et mondaines, qui exprime de surcroît une protestation implicite[13]. Cette interprétation peut nous être contestée : la question de la définition de la religion, voire même la question de sa nécessité, entraîne des divergences d'analyses sociologiques non négligeables.

 



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[1] Valérie Rocchi prépare un doctorat de sociologie à l'Universite de Paris V (René-Descartes).

[2] Cette définition du croire est empruntée à Danièle Hervieu-Léger, La religion pour mémoire, Paris, Cerf, 1993, p. 105.

[3] Edmond Marc, Guide des nouvelles thérapies, Paris, Retz, 1995, p. 60.

[4] Nous employons le terme de «croyance» car le concept est utilisé hors du cadre scientifique de la psychanalyse jungienne.

[5] Nous avons modifié l'identité de toutes les personnes citées dans le texte.

[6] François Laplantine et Paul-Louis Rabeyron, Les médecines parallèles, Paris, Presses Universitaires de France, 1987.

[7] Micheline Milot, «Typologie d'organisation des croyances» dans Les croyances des Québécois. Esquisse pour une approche empirique, sous la direction de Robert Lemieux et de Micheline Milot, Les cahiers de la recherche en sciences de la religion, Québec, Université Laval, 1992, pp. 115-133.

[8] Yves Lambert, «Religion et modernité. Une définition plurielle pour une réalité en mutation», Religion et société, ndeg.273, octobre-décembre 1995, p. 5.

[9] Ce terme est emprunté à Jean Séguy, «La socialisation utopique aux valeurs», Archives de Sciences Sociales des Religions, 50/1, 1980, p. 13.

[10] Max Weber, Essais de sociologie des religions, Die, Édition A Die, 1992.

[11] Max Weber, Economie et société, Paris, Plon, 1995, p. 252.

[12] Ce dernier concept renvoie aux travaux d'Albert Piette, Les religiosités séculières, Paris, Presses Universitaires de France, 1993, p. 122. La conclusion de son ouvrage envisage les religiosités séculières comme des «religions potentielles». Tout en respectant la démarche théorique de l'auteur, nous pensons que c'est une conclusion réductrice car tout croire n'est pas nécessairement une religion en puissance.

[13] Jean Séguy, «La protestation implicite. Groupes et communautés charismatiques», Archives de Sciences Sociales des Religions, 48/2, octobre-décembre 1979, pp. 187-212.