Comment apprend-on à faire de l'histoire des religions ?
L'exemple d'Hérodote

 

 

Michel Despland*

 ( Résumé / Abstract )

 

Et si l'on commençait par le commencement au sens le plus banal, c'est-à-dire par examiner la première œuvre écrite témoignant d'un effort de connaissance portant sur la religion ? Hérodote, un Grec d'Asie mineure, publia quelque part entre 440 et 430 avant Jésus-Christ un ouvrage qui reçut le titre d'Historiai ; comme le mot grec est au pluriel on le traduisit par Histoires ; d'autres préférèrent Histoire, ce qui fait plus sérieux. Maintenant on traduit historiai plutôt par Enquêtes ; la version la plus communément utilisée aujourd'hui dit simplement L'enquête [1] . L'épithète " père de l'histoire " fut accolée à Hérodote de vieille date ; les auteurs ajoutent aujourd'hui, avec raison, qu'il est aussi celui de la géographie et de l'ethnologie.

La phrase qui ouvre le livre indique bien clairement ce que l'auteur a entrepris, et sa manière de faire. On y trouve trois affirmations qui nous fournissent la matière des trois parties de notre analyse.

 

Hérodote d'Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n'abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l'oubli ; et il donne en particulier la raison du conflit qui mit ces deux peuples aux prises.

 

I. Hérodote connaît son emplacement. Il sait qu'il est grec, et non barbare. Son enquête aboutit au récit des grandes confrontations de 490 puis de 480-479, les rois perses Darius et Xerxès ayant chacun à leur tour envahi la Grèce pour être repoussés par d'éclatantes victoires. Une grande guerre favorise la prise de conscience des différences culturelles. Mais l'enquête d'Hérodote remonte plus haut, jusqu'à Crésus, roi de Lydie en 561, qui fut vaincu par Cyrus, roi des Perses. Cette victoire ouvrit une ère d'expansion perse, puisque Cyrus détruisit l'empire assyrien en s'emparant de Babylone en 539, et son successeur Cambyse conquit l'Égypte en 525. Hérodote raconte comment Darius étendit encore plus loin la puissance des Perses (expédition contre les Scythes), jusqu'au moment où lui-même puis Xerxès se cassèrent les dents sur les hoplites grecs à Marathon (490), et sur leurs trirèmes à Salamine (480). Mais ce grand duel, qui clôt l'histoire, ne domine pas tout le texte. Hérodote s'intéresse aussi aux peuples conquis par les Perses, les Scythes, les Babyloniens, les Égyptiens, et consacre à ces derniers des pages qui sont souvent réimprimées. Les quatre premiers livres racontent donc la montée de l'empire perse, avec de nombreuses et riches digressions sur les pays conquis ; les cinq derniers se concentrent sur la grande confrontation.

L'originalité d'Hérodote repose sur le fait qu'il a remarqué que les chiens ou les chats sont à peu près les mêmes qu'ils soient grecs, égyptiens ou perses, mais qu'il n'en est pas de même pour les êtres humains. Et il en a assez vu pour savoir que les autres diffèrent entre eux. Les Scythes nomades diffèrent du tout au tout des Égyptiens. Son univers historique, géographique, ethnologique, ne se réduit donc pas à l'opposition entre nous et les autres ; il est authentiquement polycentrique. L'humanité fait ses travaux sous diverses formes et il y a de grands exploits accomplis par tous les peuples. À l'époque hellénistique, cinq siècles après Hérodote, Plutarque lui reprocha d'être philobarbaros. Par contre, vingt-trois siècles plus tard, Giraudoux écrivit que le vainqueur perd le droit de haïr.

Conscient de son propre enracinement dans un lieu, et dans son appartenance à un peuple qui a des mœurs qui lui sont propres, Hérodote articule avec précision la différence entre les Grecs et les autres peuples qu'il connaît. La différence qu'il met en avant est d'ordre politique. Une des premières anecdotes qu'il raconte avance qu'un citoyen peut être plus heureux que le plus riche et le plus puissant des rois (1, 30-32). Puis il nous montre Cyrus se moquant des Grecs qui délibèrent : " Je n'ai jamais encore redouté des gens qui ont au milieu de leur ville un endroit pour se réunir et se tromper mutuellement par des serments. " (1, 153) Les soldats grecs sont des hommes libres ; ceux de Xerxès avancent sous le fouet.

o L'enquête d'Hérodote repose en partie sur de l'écrit. À Halicarnasse, Hérodote naquit aux confins du monde grec, proche du monde asiatique. Son enquête utilise tous les documents qu'il peut trouver. Et surtout il aligne les témoignages sous les yeux de ses lecteurs, et fait souvent partager sa perplexité : qui faut-il croire ? Il ne manque pas de se rendre compte que tous ces récits font bien l'affaire de ceux qui les écrivent ou les transmettent oralement ; ils sont ethnocentriques ou, mieux, sociocentriques. Hérodote parle de " mensonges consolants pour la vanité des peuples " (3, 16). Parfois il précise bien qu'il n'en croit rien (tout en nous laissant libres de nous faire notre propre opinion). Il énonce un principe général : son devoir est de transmettre ce qu'il entend, non de le croire (7, 152). L'important c'est donc qu'il nous avertit du problème de la critique des sources, et que l'on peut, à la longue, se rendre compte du crible qu'il utilise &emdash; quand il en utilise un [2]. Il est permis de penser que l'expérience de la délibération démocratique est pour quelque chose dans sa disposition à récolter tous les points de vue.

Pour sa génération, critique des sources signifie souvent critique des sources religieuses. La religion apparaît donc dans son enquête d'abord comme une tradition qui transmet une image peu fiable des faits passés [3]. Ses démarches sont liées à celles de la légende. Par le geste même de faire enquête, Hérodote rompt ouvertement avec ce processus de transmission. Dans les pages où il traite du passé le plus lointain, il nous livre les récits qu'il a reçus de part et d'autre sur les origines des cités ou des peuples. Mais ce sont là des mythes ; il distingue toujours ces versions des commencements des témoignages (plus ou moins fiables) qu'il a pu recueillir sur les périodes proprement historiques.

o Pour mieux s'informer, Hérodote voyage. À l'est, il a vu Babylone, peut-être Suse. Au sud, il a remonté le Nil jusqu'à la première cataracte. Au nord, il est allé au pays des Scythes (l'Ukraine actuelle). À l'ouest, il a participé à la fondation d'une colonie en Italie du Sud. Partout il se montre sagace ; il nous avertit qu'il parle parfois de ce qu'il a vu de ses propres yeux, parfois de ce qu'il a entendu (2, 29 ; 4, 195).

Il a vu beaucoup de grandes choses, impressionnantes, merveilleuses : la ziggurat de Babylone, les pyramides, les crocodiles, les hippopotames, les chameaux (qui ont deux genoux). Il est le premier touriste ébahi. Mais il s'intéresse surtout aux différences dans les coutumes sur lesquelles repose la qualité de vie des peuples, c'est-à-dire aux mœurs [4]. Cela l'amène à observer les femmes autant que les hommes [5]. Il est ainsi le premier ethnographe [6]. Partout il observe la nourriture, la production agricole, les techniques de navigation, mais aussi les mœurs conjugales et les manières de faire. Ainsi il note que les Égyptiens n'urinent pas de la même manière que les Grecs, puisque les hommes s'accroupissent alors que les femmes restent debout. Il s'étonne mais ne s'indigne pas ; il n'a pas de dogmes quant à la dignité masculine ou la modestie féminine pour déplorer que les Égyptiens ne soient pas comme lui. Il a aussi remarqué que les Égyptiens écrivent de droite à gauche, donc à rebours des Grecs. Il voit là simplement des données à ajouter au dossier sur la diversité des coutumes, des phénomènes qu'il accueille sans sourciller. Il cite Pindare : la coutume est " la reine du monde " (3, 38). Ce Grec n'apparaît donc pas troublé ou menacé par la diversité dans les mœurs. On voit cela surtout dans le livre 2, sur l'Égypte, le pays où il y a le plus de merveilles (2, 35), depuis la faune et l'architecture, jusqu'aux savants prêtres.

Parmi ce qui retient son attention, il y a des coutumes et des institutions religieuses. La religion, il la regarde avant d'écouter ses enseignements [7]. Il choisit d'observer rites et cultes plutôt que de scruter des récits sacrés. (Les yeux sont des témoins plus sûrs que les oreilles.) Jusqu'à preuve du contraire, je le tiens pour le premier à opérer ce renversement. Il est le seul à nous décrire les objets accumulés à Delphes dans les trésors des différents sanctuaires. En Égypte, il accumule les observations sur les mœurs funéraires, les temples, les sacrifices, les oracles. Les Égyptiens sont à ses yeux les plus religieux d'entre les hommes. Ici encore le relativisme ne l'effarouche pas. Ce qu'il voit l'amène à réviser toute sa vision du monde. Les prêtres de Thèbes lui montrent en effet la série de 345 statues représentant autant de grands prêtres qui se sont succédé les uns aux autres (2, 143). Il a d'autres raisons de s'incliner devant le savoir chronologique conservé dans ce sanctuaire, car il prit connaissance d'une liste de 300 rois. Il admet donc que ce que nous appellerions " l'histoire " est beaucoup plus longue que ce que l'on pensait en Grèce. Comme tous les Grecs, il plaçait dans le passé, tout au début, l'âge des dieux, puis celui des héros et, enfin, la période historique. Voilà que, tout d'un coup, celle-ci s'allonge énormément sous ses yeux et qu'il recueille des indices permettant d'avancer deux affirmations historiques sur les dieux : au début les dieux égyptiens étaient tous en forme d'animaux, et certains dieux égyptiens (Dionysos, en particulier ; 2, 49) ont été adoptés par les Grecs. Changement, diffusion : la représentation des dieux quitte le monde des mythes pour entrer dans celui de l'histoire. Ce jour-là est celui de la naissance de l'histoire des religions.

Son enquête lui fait voir aussi le fonctionnement de l'institution religieuse et les phénomènes de pouvoir qui l'accompagnent. Il note en Égypte la scrupuleuse propreté des prêtres &emdash; et les avantages dont ils jouissent dans la société. En Perse il découvre que les mages sont organisés en collèges, assez proches du palais, assez puissants pour agencer une révolte contre Cambyse et installer un usurpateur (un des leurs) sur le trône (3, 61-67).

Une fois arrivé au point ultime de ses voyages, il continue à recueillir des histoires sur ce qu'il y a plus avant, aux confins, pense-t-il, du monde habité. Il transmet ces données, le plus souvent avec réserves et, parfois franchement, déclare les histoires invraisemblables. Ainsi on entend parler de fourmis indiennes qui minent l'or et courent plus vite que les chameaux, des oiseaux merveilleux de l'Arabie, du bœuf qui broute à reculons parce que ses longues cornes pointent vers le bas et se ficheraient en terre s'il avançait. On apprend aussi que les Éthiopiens et les Indiens ont le sperme foncé et que les hommes du nord de l'Europe n'ont qu'un œil. (Des polygraphes ont retransmis tout cela pendant des siècles comme connaissance acquise.) Par contre, quand les Égyptiens lui parlent du phénix, il déclare que c'est une légende invraisemblable (2, 73). Son filtre est manifestement plus rigoureux quand il se trouve en territoire où il peut observer.

II. " Afin que que le temps n'abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis, soit par les Grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l'oubli. " Hérodote fait ce qui est nécessaire pour que le souvenir se perpétue. Il avait quatre ou cinq ans quand eurent lieu les grandes batailles décisives qui mirent fin aux guerres médiques ; il vécut donc au milieu d'aînés qui avaient été témoins ou acteurs dans un grand drame historique &emdash; lequel avait fini de façon si spectaculaire avec la défaite de l'empire qui contrôlait les ressources des trois quarts du monde connu par une poignée de cités grecques, toujours en rivalité et parfois en guerre ouverte. Il sait donc qu'il a des chances d'être encore vivant quand tous les acteurs et témoins seront morts : c'est à sa génération qu'incombe le devoir de mémoire. L'ascension et la chute d'un grand empire l'ont manifestement secoué. Il y trouve matière à beaucoup d'observations et de réflexions. (La montée puis la défaite du nazisme, le succès puis la désagrégation de l'empire des soviets, continuent à ouvrir pour nous de vastes champs à la pensée, et il en sera de même lorsque l'histoire de l'empire américain arrivera à son terme.)

Des actes mémorables, Hérodote en trouve dans les deux camps. Il trouve de grands rois chez les Perses. Cyrus est un être exemplaire. (Ce monarque a aussi bonne presse dans la Bible puisqu'il permit aux Juifs captifs des Assyriens à Babylone de rentrer au pays.) Le devoir de mémoire ne porte pas que sur les gestes grands, nobles ou courageux. Il y a aussi des sottises dignes d'être notées, des aveuglements mémorables, des crimes atroces. Et les Grecs font leur part à ce chapitre aussi. C'est la réaction humaine à l'événement qui l'intéresse, la pusillanimité des uns, l'héroïsme des autres, l'adaptabilité de certains et l'endurcissement d'autres.

Ici aussi le lecteur trouve des observations sur la religion. Traitant des faits historiques, Hérodote traite de ce qu'ont fait les hommes ; cela exclut l'hypothèse d'actions divines de l'horizon de l'enquête. Le jour de la bataille de Mycale, une rumeur apprit aux troupes grecques que leurs compatriotes venaient de remporter, le matin même, une victoire à Platée ; les Grecs notèrent qu'un temple de Déméter se trouvait à proximité des deux champs de bataille. Or les Perses avaient saccagé Éleusis, grand sanctuaire de cette déesse. Ils virent là des présages qui les encouragèrent &emdash; et ils remportèrent la victoire (9, 100). Page exemplaire : le fait que les dieux n'interviennent pas dans l'histoire n'empêche pas la religion d'y jouer un rôle.

Hérodote partage avec tous les Grecs un vif intérêt pour les phénomènes de mantique. Alors que son histoire des religions accumule surtout les descriptions de différences, il trouve néanmoins partout des sanctuaires à oracles et des procédés d'interprétation des songes. Sur ce point, il parle de ressemblance entre les peuples. Certes le ton général de scepticisme continue à prévaloir. Une de ses fameuses pages le montre pour une fois réticent à transmettre ce qu'il a entendu :

 

Ce qui me fut dit sur les dieux, je n'ai pas l'intention de le rapporter, sauf les noms qu'on leur donne : car à ce sujet, à mon avis les hommes n'en savent pas plus les uns que les autres. Si j'en parle, ce sera lorsque ma narration l'exigera. (2, 3)

 

La phrase centrale est ambiguë ; on peut la traduire " les uns en savent autant que les autres "... L'accent tombe-t-il sur l'ignorance généralisée ou la connaissance également répartie ? Des interprètes assurent que pour Hérodote il est impossible de soupeser ce que l'on dit sur les dieux, donc autant l'écarter ; en l'absence d'évidence il faut se taire [8]. D'autres notent par contre la présence constante de l'oracle de Delphes tout au long du livre et l'intérêt soutenu pour ce que les dieux font savoir par le biais des oracles. Cet intérêt serait-il motivé par du respect, par quelque chose qui ressemblerait à de la piété [9] ? On note aussi qu'Hérodote choisit de ne pas révéler les secrets communiqués aux initiés dans les mystères. S'incline-t-il devant la consigne qui sépare les enseignements ésotériques des exotériques ?

Hérodote serait-il ainsi disposé, par delà tout le scepticisme méthodique de celui qui fait enquête, à trouver quelque vérité dans la religion ? (On se fait la part trop facile en se demandant s'il est disposé à y trouver de la beauté, de la grandeur ou de l'utilité.) Qu'il accorde, au départ et jusqu'à plus ample informé, quelque fiance à ce que disent les oracles me semble une hypothèse tout à fait recevable, car ce que les oracles annoncent en général ce sont des avertissements de portée morale. Ils offrent des signes que les hommes doivent lire [10] . Ce qui ramène aussitôt à ce que " la narration exige ". Certains accueillent les signes et savent les lire ; d'autres ont l'esprit embué par leurs passions et ne trouvent que ce qu'ils veulent bien entendre.

Ainsi la religion dans L'enquête n'est pas seulement un objet, avec bien d'autres, sous l'œil de l'enquêteur. Ce qu'il appelle " religion " est aussi dans la tête et le cœur de celui qui fait enquête. Il examine " froidement " toutes les croyances mais il a aussi quelques croyances arrêtées. Les dieux n'interviennent pas directement, mais le " divin " émet (parfois en vain, souvent ?) quelques messages. Et cette idée, me semble-t-il, entre dans la facture même du texte. Parmi les grands actes, il y a ceux de discernement ou d'aveuglement religieux ; les pyramides ne sont pas les seuls travaux des hommes, il y aussi leurs efforts pour comprendre les vérités qui leur sont offertes.

André Bonnard définit les deux passions d'Hérodote : " le goût des belles histoires, des peuples étranges " et " le goût du vrai " et pense que l'une nuit à l'autre [11]. Avec toute une tendance actuelle en historiographie, je dirai plutôt que le goût des belles histoires est indispensable à celui qui veut trouver la vérité dans l'histoire des égarements des hommes et celle de leurs moments de vérité [12]. Non seulement Lévi-Strauss n'aurait pas pu écrire l'Anthropologie structurale s'il n'avait écouté patiemment tout ce qu'on lui racontait, mais nous ne comprendrons rien aux conflits des humains si nous n'admettons qu'ils brassent des symboles et sont mûs par eux [13].

III. Hérodote vise haut. Il veut que la " présentation des résultats de son enquête " donne à ses lecteurs " la raison du conflit qui mit les deux peuples aux prises ". Ici Hérodote s'engage à plus qu'à conserver la mémoire des grands exploits &emdash; ce qui, à la rigueur, pourrait être fait avec une liste, un catalogue, ou des monuments sur la plaine. Il entreprend une œuvre qui va expliquer ou faire comprendre la suite des événements. Il s'astreint à élaborer un argument de grande envergure, soutenu, qui apporte une réponse à une interrogation portant sur l'ensemble. La réponse tient en un mot : Darius, en 490, et Xerxès, en 480, ont tous les deux commis une agression contre la Grèce. Mais Hérodote connaît assez d'histoires de rapts de femmes, de vengeances entre familles, de querelles et de guerres entre voisins pour savoir à quel point il est en général vain de vouloir chercher le fautif ou établir qui a commencé. Même dans le cas de la guerre de Troie, il désespère de parvenir au fond des choses ; au début de ses pages il livre ses doutes sur la version accréditée chez les Grecs, car il a entendu en Égypte une autre version des amours d'Hélène et de Pâris. Il n'est donc pas sûr qu'Agamemnon et les siens étaient dans leur bon droit quand ils prétendirent venger l'honneur de Ménélas en détruisant Troie (1, 3-5).

Il faut donc plus qu'un mot pour " donner la raison ". Hérodote en arrive ainsi à rédiger tout un exposé. Au fil de son récit, il devient apparent que, malgré leurs grandes vertus, les Perses organisés en empire ont une tendance lourde à être de mauvais voisins. En traversant l'Héllespont les rois ont commis une faute qui s'inscrivait dans une série. Non seulement ont-ils transgressé une frontière " naturelle " entre deux continents, mais surtout ils ont ajouté une autre transgression à une longue suite de gestes démesurés qui passaient outre aux limites d'ordinaire respectées.

De plus, l'autocratie a une influence délétère sur les peuples qui la subissent. Hérodote discerne l'effet de cette loi sur les Grecs.

 

On constate toujours et partout que l'égalité entre les citoyens est un avantage précieux : soumis à des tyrans les Athéniens ne valaient pas mieux à la guerre que leurs voisins, mais libérés de la tyrannie, leur supériorité fut éclatante. On voit bien par là que dans la servitude, ils refusaient de manifester leur valeur puisqu'ils peinaient pour un maître, tandis que, libres, chacun dans son propre intérêt collaborait de toutes ses forces au triomphe d'une entreprise. (5, 78)

 

Ainsi les Perses n'ont pas seulement la malchance de vivre sous un empereur autocrate. C'est toute leur société qui est marquée au sceau des principes hiérarchiques, avec l'organisation en rangs et l'obligation d'obéissance. Au sommet, l'habitude du pouvoir absolu encourage l'impatience, l'insolence, l'imprudence et toute une série d'illusions sur soi-même et sur l'étendue de son pouvoir. (Quand une tempête détruisit le pont qu'il fit construire sur l'Héllespont, Xerxès ordonna de fouetter la mer et fit couper la tête aux ingénieurs ; 7, 35). En dessous du sommet, s'installent les habitudes de la flatterie et les hommes perdent l'art de la parole franche. Chaque roi croit qu'il est de son devoir d'ajouter aux conquêtes de ses prédécesseurs. Et des conseillers sont toujours là pour dire qu'ils sont capables de faire mieux. Le texte de la grande délibération de Xerxès avec ses conseillers aligne des évidences proprement fatales (7, 5-11). Les Perses ne peuvent rester en repos ; ils se sont toujours emparés des empires des autres. " Le ciel [14] le veut ainsi et, quand nous suivons ses ordres, nous avons maintes fois à nous féliciter. " (7, 8) " Le soleil ne verra plus une seule terre limiter la nôtre. " Une apparition convainc le roi que " le ciel veut perdre la Grèce " (7, 18). Sur le terrain, Xerxès raisonne que de ne pas attaquer ne serait pas dans la ligne perse (7, 50). Ainsi les Perses sont victimes des mœurs qui se sont implantées chez eux. Un sage perse a beau expliquer à Xerxès que l'homme supérieur est circonspect lorsqu'il délibère et audacieux lorsqu'il agit, on sent bien que ses paroles ne tombent pas dans des oreilles réceptives (7, 49). Xerxès lui-même est victime de forces qui le dépassent. Trouvant le corps de Léonidas sur le champ de bataille des Thermopyles, il le fit décapiter et ordonna de fixer sa tête au sommet d'un pieu. Hérodote ajoute que c'était là un geste de colère, car " de tous les peuples que je connais, les Perses accordent le plus d'honneur aux soldats courageux " (7, 238).

De plus, la société perse a goûté les fruits pourris de la prospérité et du luxe : les hommes sont devenus mous et efféminés. Mais c'est surtout la nature de la constitution politique qui donne son nerf à l'argument d'Hérodote. C'est à un débat sur la constitution, soupesant les mérites de la monarchie, de l'oligarchie et de la démocratie qu'il consacre ses pages les plus théoriques (3, 80-83). Faute de liberté d'expression, les Perses ne font jamais une lecture intelligente des signes que les dieux leur envoient [15]. (Ils sont les seuls à croire que les dieux sont avec eux.) Si désorganisés qu'ils puissent être d'ordinaire, les Grecs se hissent à la hauteur de la grande occasion parce qu'ils sont libres et égaux. Et sur ce point, les Grecs diffèrent non seulement de leurs adversaires perses mais aussi de tous les peuples que les Perses ont conquis. Chez eux, les lois sont " fermes " ; elles sont le seul maître et elles donnent toujours à tous le même ordre (7, 102-104).

Hérodote accorde que les Grecs, en plus de leurs mœurs égalitaires si aptes à former des soldats et généraux braves et habiles [16], ont eu de la chance. À deux reprises, une tempête, fort opportune de leur point de vue, désorganisa et affaiblit la flotte perse. Et leurs qualités ne les empêchent pas d'avoir des défauts. L'histoire de Sperthias et Boulis me semble bien établir son ton (7, 133-135). Les Perses avaient envoyé des hérauts à Sparte pour y demander " la terre et l'eau ", c'est-à-dire les marques de la soumission. Outrés par une telle ambassade, les Spartiates précipitèrent les messagers dans un puits. Reprenant ses esprits (encouragée par de mauvais oracles), l'assemblée du peuple demanda " un citoyen prêt à donner sa vie pour Sparte ". Sperthias et Boulis " s'offrirent pour payer à Xerxès la mort à Sparte des hérauts ". En route vers Suse, ils furent reçus par un commandant perse qui leur demanda pourquoi les Spartiates s'obstinaient à " refuser l'amitié du roi " et leur conseilla de faire affaire avec lui. Leur réponse :

 

Le conseil que tu nous donnes est boiteux, car tu nous parles en homme plein d'expérience d'un côté, ignorant de l'autre : tu connais l'esclavage, mais tu n'as pas encore tâté de la liberté, tu ne sais pas si elle est douce ou pesante. Si tu en avais essayé, tu nous dirais d'employer pour la défendre non seulement la lance, mais la hache même.

 

Arrivés devant Xerxès, les deux Grecs refusèrent de se prosterner et se bornèrent à déclarer que les Spartiates les avaient envoyés en réparation du meurtre des hérauts. Xerxès leur répondit avec générosité et leur permit de rentrer chez eux. Ce sont les Grecs qui commettent un crime ; la pire offense que connaît le droit des gens. Xerxès se montre noble et magnanime. Les deux héros sont admirables non seulement par ce qu'ils firent mais aussi par ce qu'ils dirent : ils avancèrent un raisonnement dont on peut dire qu'il les situe à un niveau spirituel différent de celui de leurs contemporains perses. Dans La République (9, 582), Platon avance l'argument que l'homme juste peut comparer sa vie à celle de l'homme injuste, car il connaît les deux styles de vie ; l'homme injuste, par contre, est incapable de juger, car il ne connaît que l'injustice.

Les Grecs (ou certains d'entre eux) excellent donc aussi au chapitre des mœurs intellectuelles. Le passage sur les pratiques funéraires le montre bien. Hérodote raconte ici encore une histoire.

 

Darius fit un jour venir les Grecs qui se trouvaient dans son palais et leur demanda à quel prix ils consentiraient à manger, à sa mort, le corps de leur père : ils répondirent tous qu'ils ne le feraient jamais, à aucun prix.

 

Darius savait que les Grecs brûlent leurs morts. Puis il fit venir des ressortissants d'une tribu indienne qui, eux, mangent leurs parents.

 

Devant les Grecs (qui suivaient l'entretien grâce à un interprète), il leur demanda à quel prix ils se résoudraient à brûler sur un bûcher le corps de leur père : les Indiens poussèrent les hauts cris et le prièrent instamment de ne pas tenir de propos sacrilèges. (3, 38)

 

Il faut savoir ici que Darius n'est un enquêteur qu'en apparence ; on sait en effet que les Perses enterrent leurs morts, donc que Darius ne met pas ses propres coutumes sur le tapis. Je ne suis pas sûr qu'une telle conférence ait eu lieu exactement dans ces termes ; ce qui compte à mes yeux, c'est qu'Hérodote a mis le doigt sur quelque chose d'important en différenciant les trois types de mentalités attestées en son temps. Tous les peuples se ressemblent, en ce sens que tous sont attachés à leurs coutumes, mais leurs discours sur les coutumes diffèrent. Le barbare tribal refuse d'examiner les coutumes ; le barbare impérial aime faire enquête sur celles des autres, mais soustrait les siennes à l'examen ; seul le Grec accepte de parler de ses coutumes dans un contexte pluraliste.

L'auteur qui élabore une telle présentation de " la raison du conflit " a-t-il une pensée religieuse ? Je ne le crois pas, car les êtres humains sont les seuls acteurs dans cette construction du devenir historique. La sanction des mauvaises passions et la victoire du principe supérieur se fait en vertu de processus immanents. Hérodote avance donc une philosophie sécularisée de l'histoire construite à partir d'une philosophie politique qui est apte à alimenter des jugements moraux. Maintenant que la religion est sur la sellette des enquêteurs, ce sont des démarches philosophiques qui prennent la relève pour guider le jugement moral.

Aristote accepta l'analyse d'Hérodote et la généralisa : seuls les Asiatiques subissent le despotisme sans ressentiment [17]. Hegel contrasta les sociétés occidentales où tous sont libres aux despotismes orientaux où un seul est libre [18]. Le XIXe colonialiste partagea ce jugement. Et aujourd'hui tout officier de l'OTAN qui se flatte d'avoir une philosophie de l'histoire accordera sans peine que l'on trouve à l'Ouest la liberté et à l'Est la servitude.

Quant à Hérodote, il ne posait qu'un jugement historique. Certes, il contraste deux types, mais ces deux types sont valables pour une situation précise. Il accumule les indices, qui sont des comportements historiques localisés et datés, pour appuyer son jugement [19]. Les Grecs sont, pour un moment, les porteurs d'un principe qui est supérieur et, à son avis, universellement valable. Mais ce serait retomber dans les ornières du sociocentrisme (et du mythe) que de croire que cette caractéristique occidentale est acquise une fois pour toutes [20]. Il nous est permis de célébrer les victoires de Marathon et de Salamine, c'est-à-dire les reconnaître comme des événements qui pourraient disparaître sans laisser de traces, si l'on n'avait pas assez de sagesse pour en cultiver la mémoire. Si les Perses l'avaient emporté à ces occasions, un peuple de plus aurait été écrasé. Et nous n'aurions pas eu L'enquête. Cela aurait été dommage pour tout le monde, y compris pour les Perses.

Mais si Hérodote articule un jugement résolument historique qui peut être pertinent pour nous aujourd'hui dans la mesure où nous sommes capables de le comprendre, il n'en reste pas moins que la philosophie politique et la philosophie de l'histoire qu'il nous livre recoupent l'accent sur la punition de toute démesure qu'il trouve dans la religion [21]. Les pages sur les événements qui aboutirent à la victoire de Salamine sont particulièrement éclairantes. La religion, les présages, les oracles, y sont fort nombreux. Mais la mention de chacun de ces " signes " est suivie du récit des délibérations, des conflits d'interprétation qui naquirent aussitôt. La lecture qu'en fit Thémistocle prévalut, et guida les décisions ; la suite montra qu'elle était la plus sage (8, 40-96). Dans les sociétés démocratiques, tous les acteurs sont parfois dans la nécessité de s'expliquer et de donner des réponses précises, vérifiables, à des questions tout aussi précises : un général à une réunion d'état-major, par exemple, les ministres de la Couronne devant le Parlement, ou tout citoyen en Cour devant un juge. Le privilège des dieux grecs, c'est de n'être jamais obligés de répondre clairement et tout de suite. Peut-on concevoir un dieu qui ne soit pas capable de théophanie ?, s'interroge Lachenaud [22]. La réponse est non : tout dieu est une réponse potentielle à quelque grande question. Je crois que le dieu finit toujours par se manifester et être clair, mais il y met son temps, et cache souvent longtemps ses réponses ; en tout cas il ne les donne que quand cela lui semble bon &emdash; ce qui est souvent trop tard. Ainsi L'enquête nous apprend à renoncer au mythe, mais elle nous laisse les dieux [23]. En ce sens son " histoire " n'est pas une histoire tout court mais bien aussi une histoire de la religion.

 

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*

Michel Despland est professeur au Département de religion de l'Université Concordia.


 

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1

Il s'agit de la traduction de A. Barguet, publiée avec introduction et notes, en Pléiade, dans le même volume que Thucydide, La guerre du Péloponnèse, le tout avec une introduction de Jacqueline de Romilly (Paris, Gallimard, 1964). L'enquête est aussi disponible en deux volumes de Folio.

2

Hérodote, écrit Jacqueline de Romilly, est caractérisé à la fois par son zèle d'enquêteur et par son refus de contrôler.

3

" Le mythe donnait la réponse bien avant que l'on entreprenne de faire enquête sur l'histoire ", M. I. Finley, " Myth, Memory and History ", History and Theory, 4, 1965, p. 281-302.

4

Hérodote découvre ainsi ce que Martha Nussbaum appelle " la nature hétérogène des données morales ", le point de départ des grandes enquêtes d'Aristote dans la Politique qui force à une conceptualisation complexe de ce que les hommes peuvent avoir en commun. " Medical Dialectics. Aristotle on Theory and Practice ", dans The Therapy of Desire. Theory and Practice in Hellenistic Ethics, Princeton, Princeton University Press, 1994.

5

Sur cette entrée des femmes dans l'histoire, voir Donald Lateiner, The Historical Method of Herodotus, Toronto, University of Toronto Press, 1989, p. 135-140.

6

Voir dans Norman Thompson, Herodotus and Origins of Political Community, New-Haven, Yale University Press, 1996, le chapitre 5 portant sur trois auteurs (M. Bernal, F. Hartog and E. Said) qui ont examiné la qualité de la connaissance des autres élaborée par Hérodote.

7

Pour les Grecs, l'homme pieux est celui qui honore les dieux par des usages plutôt que celui qui accueille un enseignement ou adhère à des croyances.

8

Ainsi Lateiner, p. 64-67, 73-74.

9

A. Barguet est plutôt de cette opinion ; il note comment Hérodote distingue avec soin les oracles douteux de ceux d'une éclatante évidence. Voir " Introduction ", p. 22. G. Lachenaud a établi une liste de tous les oracles distribués en trois catégories : énigmatiques, ambigus et clairs. Mythologies, religion et philosophie de l'histoire dans Hérodote, Paris, Champion, 1978, p. 271-275.

10

" Le dieu dont l'oracle est à Delphes ne parle pas, ne dissimule pas, il donne des signes. " Héraclite, fragment 93. Cité par Lachenaud, p. 228.

11

Civilisation grecque, Lausanne, Guilde du Livre, 1957, vol. II, p. 152.

12

Thompson écrit (p. 126) qu'Hérodote est un historien qui ne partage pas notre souci de séparer qualité littéraire et rigueur épistémologique.

13

Les Grecs, écrit Paul Veyne, n'ont jamais admis que la fabulation pouvait mentir du tout au tout. Voir Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Paris, Seuil, 1983, p. 68. Lateiner pense qu'Hérodote préférait transmettre une erreur traditionnelle plutôt que risquer d'écarter un fait potentiel.

14

Barguet traduit ainsi theos. Pour l'éventail des usages de ce mot et de ses dérivés, voir le tableau dans Lachenaud, p. 182-187.

15

Lachenaud, p. 222.

16

Les Perses remportèrent la victoire aux Thermopyles, mais la bravoure des Spartiates qui moururent jusqu'au dernier homme ébranla Xerxès ; et les généraux grecs surent toujours utiliser le terrain pour compenser leur infériorité numérique.

17

Voir Politique, III, 9.

18

Voir Philosophie de l'histoire, Paris, Vrin, 1937, p. 96.

19

Les historiens formés à l'école positiviste trouvaient Hérodote bavard et crédule et préféraient Thucydide qui avait une conception plus sévère de la causalité historique et ne se permettait pas de digressions. Mais l'accumulation d'anecdotes est nécessaire à la constitution du faisceau de preuves. Lateiner observe (p. 6) que les lecteurs préfèrent en général les livres compréhensibles à ceux qui sont " comprehensive ", c'est à dire exhaustifs. Mais pour que l'argument d'Hérodote soit compréhensible, il faut que l'auteur soit abondant et disert. Car il ne parle pas du démontrable, mais du probable. Il ne prétend pas trouver des lois dans l'histoire, mais suggère des régularités au sein de la mutabilité qui est la règle. C'est le contraste entre des mœurs largement réparties, acquises avec le temps (et susceptibles d'être perdues avec l'usure du temps), qui a permis la victoire grecque.

20

Rappelons que le second des grands historiens grecs, Thucydide, écrivit La guerre du Péloponnèse, où il explique comment les Athéniens acquirent puis perdirent leur empire. Le suivant, Polybe, écrivit la première histoire universelle : il montre comment les Romains acquirent l'empire à l'est (aux dépens des Grecs) et à l'ouest (aux dépens des Carthaginois).

21

Hérodote cite (8, 77) un oracle qu'il trouve particulièrement clair : " Alors la divine justice éteindra la brutale insolence, la fille de Démesure / Aux furieux désirs, sûre que tout lui cèdera. "

22

Voir p. 163.

23

Lateiner, p. 214, qui renvoie à A. Cook, " Herodotus, the act of inquiry as a liberation from myth ", Helios, 3, 1976, p. 23-66.

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