Tâches spirituelles pour notre temps

 

 

Luce Irigaray*

  (Résumé / Abstract )

 

Parler de religion court souvent le risque de faire mal : à soi ou à d'autres. Les affects liés au religieux sont enracinés profondément ; ils tiennent obscurément ensemble le tout du soi, de la communauté, de la culture. Y toucher peut défaire une subjectivité, un tissu social, une tradition.

Pourtant, si la religion se réduit à une inertie assurant une cohérence déjà au passé, elle n'assure plus sa fonction dynamique dans le présent. Elle devient mortifère au lieu d'apporter un surcroît de vivre dans des dimensions individuelles et collectives unissant le corporel au spirituel, le sensible au mental, le soi à l'autre.

Comment donc repenser le religieux à une époque où beaucoup croient en avoir fini avec lui, non sans lui substituer toutes sortes d'idéologies plus incarcérantes et paralysantes parfois que nos vieilles croyances faisant une place &emdash; un peu ambiguë sans doute &emdash; au mystère et à un Dieu plus discret en un sens que bon nombre de nos élus politiques ou de nos directeurs de conscience diversement médiatisés ? Voici quelques suggestions qui, je l'espère, apporteront un peu de lumière et d'espérance à qui en prendra connaissance.

 

Un Dieu, des dieux ou un autre rapport au divin ?

 

Dans notre tradition, Dieu est, depuis des siècles, considéré comme une entité de l'au-delà que nous devons tenter d'approcher alors qu'elle nous reste &emdash; nous enseigne-t-on &emdash; radicalement étrangère, absolument autre. Certes les textes nous en révèlent quelque chose mais souvent ils sont susceptibles de diverses interprétations, variant selon les commentateurs ou les époques. Et beaucoup de fidèles passent leur vie à écouter des décryptages des Écritures, ou à tenter de les décrypter eux-mêmes, en restant un peu aveugles au monde et aux autres qui les entourent.

Dieu, comme entité absolument inconnaissable de l'au-delà, nous a souvent séparés les uns des autres ou rassemblés en un seul peuple, un seul corps, sans nous inspirer un comportement réellement religieux vis-à-vis de l'univers, des autres, voire de nous-mêmes.

Mais, à ce Dieu, nul n'ose tellement toucher, comme si, s'étant substitué aux idoles, il avait attiré à lui, en lui, certains affects idolâtres mal métabolisés. Certes, le Dieu du monothéisme a fonction d'unifier l'individu, en particulier masculin, ce qui n'est pas une tâche simple. Mais il semble que ce Dieu soit encore trop évoqué comme une entité réelle, même si nous ne pouvons pas l'appréhender. Il fonctionnerait comme une sorte d'idole de l'esprit, résistant à toute perception par les sens, et nous obligeant à monter vers Lui au prix de foi et renoncements qui nous rendent un peu inconnus voire ennemis à nous-mêmes, plutôt que confiants dans nos possibles divins.

Ne serait-il pas possible d'imaginer le divin différemment ? En abandonnant l'objet-entité Dieu pour rendre Celui-ci &emdash; si nous lui gardons du moins provisoirement son nom &emdash; à une forme de l'énergie qui nous incite à devenir parfaitement nous-mêmes et à vivre parfaitement la relation à l'autre, aux autres et au monde qui nous environnent.

Dans ce cas, plus d'étant fixé une fois pour toutes mais une façon d'être modifiable, perfectible. Un absolu indéterminé qui pourtant nous détermine.

Ce qui semble peu conforme aux enseignements traditionnels qui prétendent transmettre une vérité déjà dévoilée, garantie par des textes, des dogmes, des rites, etc.

La question de la lettre et de l'esprit peut néanmoins continuer à se poser. L'esprit étant finalement une sorte d'énergie qu'il s'agirait de canaliser, de conduire, sans pour autant la réduire à la lettre, sous peine de l'abolir. Aucune tradition ne pourrait prétendre en ce sens détenir la vérité religieuse de l'humanité à moins qu'elle n'ait découvert la meilleure façon possible de spiritualiser l'énergie sans la paralyser de manière à la rendre étanche aux autres traditions. Aucune tradition ne peut vouloir religieusement coloniser les autres, mais elle peut, au contraire, libérer les autres de leur enfermement vers un devenir spirituel plus pleinement humain.

Ce devenir individuel ne peut pas aboutir au culte du soi et de ses valeurs, à l'impérialisme d'un même personnel ou collectif, le devenir collectif ne pouvant, quant à lui, réduire l'individu dans le groupe en fonction d'une vérité abolissant toute singularité, entraînant ainsi des risques d'intégrisme et de conflits avec les autres groupes. Ce devenir individuel est lié au devenir de la relation à l'autre, non à l'intérieur d'une vérité, d'une morale, d'un culte uniques : enfants d'une même famille religieuse &emdash; et parfois politico-religieuse &emdash;, mais au devenir de la relation à l'autre en tant qu'autre.

Il ne s'agit pas, dans ce cas, d'amour du même que soi, notamment dans un rapport filial ou parental. Sortir de la famille, de la généalogie, s'impose. Geste de naissance à un autre rapport à soi et à l'autre, plus adulte et plus spirituel que celui lié au lieu naturel de la famille &emdash; avec toutes les transpositions dans d'autres formes de groupes qui n'ont pas réussi à transformer ce lien naturel au nom d'une liberté plus grande et d'un devenir plus accompli en ce qui concerne le souffle, l'esprit.

De ce point de vue, l'exemple du pratiquant oriental qui se redonne une naissance autonome par une pratique de la respiration, une maîtrise du souffle, est un enseignement précieux. Comment l'articuler à un rapport à l'autre ? Le maître oriental réalise cette articulation à travers la compassion et la transmission d'une expérience propre : une forme d'amour et une forme d'enseignement jamais séparables du vécu de l'enseignant. De lui, là encore, nous avons des choses à apprendre : une compassion qui laisse passer l'autre avant soi dans l'accès au bonheur, par exemple, ou une vérité indissociable de l'expérimenté par qui enseigne. Cela vaut la peine d'être écouté et pratiqué. Manque encore, peut-être, l'accès à un rapport horizontal et réciproque entre les personnes : soit un pas de plus à franchir par rapport à la généalogie, fût-elle spirituelle. Ce qui règle la relation, dès lors, n'est pas un plus ou un moins mais une différence, dont la plus universelle est la différence sexuelle.

Il serait alors question de se transmettre réciproquement de l'énergie sans que celle-ci soit nécessairement soumise à la même vérité. Cette expérience, nous pouvons la faire dans la rencontre avec un spirituel d'une autre tradition, dans l'hypothèse où il existe déjà réellement diverses traditions historiquement contemporaines. Nous pouvons la faire plus quotidiennement et plus simplement dans la rencontre avec quelqu'un(e) d'un autre sexe ayant un parcours spirituel autonome.

L'attrait entre les sexes trouve peut-être là son secret. Il n'est jamais exclusivement physique, il est toujours aussi spirituel, religieux en quelque sorte. Et ne serait-ce que pour ce motif, les religions dogmatiques s'en méfient. En effet, l'attrait spirituel entre les sexes reste indéterminé : rien ne peut le dire ni le fixer en représentations ou lois sous peine de l'abolir. Il s'incarne sans s'incarner jamais définitivement. Sa religion serait de maintenir l'attrait, c'est-à-dire la vie de la relation, non par une séduction ou un assujettissement de l'un par l'autre, ni même par des règles morales, mais par une dynamique spirituelle en chacun. Cela implique un devenir propre dans lequel une ouverture est laissée pour la rencontre avec l'autre comme autre. Le devenir s'accomplit donc dans la recherche d'un absolu personnel qui accepte de se laisser interroger, modifier, féconder par le devenir de l'autre vers " son " absolu.

Certains objecteront qu'il n'y a pas deux absolus dans ce cas mais deux modalités d'accès à un même absolu. Pour en décider, il faudrait pouvoir imaginer l'absolu de l'autre, qui alors ne serait plus réellement un autre. Plus généralement, disons qu'un énoncé tel que celui-là est déjà dogmatique et prétend que l'absolu d'un sujet, historiquement l'homme dans notre culture, convient à un autre sujet. Or, rien n'est moins sûr... Et comment ne pas reconnaître que les religions à Dieu unique inscrit dans une généalogie sont de tradition masculine ?

Les traditions plus féminines n'en appellent pas nécessairement à une entité unique définie du nom de Dieu. Elles n'inscrivent pas nécessairement non plus leur absolu dans la généalogie, plus attentives à l'alliance par exemple, et à la relation avec le cosmos.

Une relation spirituelle entre les sexes permettrait de réunir des éléments de l'humain et du divin artificiellement séparés par la domination d'un sexe sur l'autre, des valeurs d'un sexe sur celles de l'autre.

D'ailleurs, aujourd'hui, dans nos traditions monothéistes patriarcales, ce que vise un homme ou une femme à travers le nom de Dieu est très différent, même si la quête de l'absolu de cette dernière est déjà orientée par des nécessités propres au sujet masculin &emdash; ce qui paralyse une part de l'énergie spirituelle des femmes dans une forme de passivité ou d'idolâtrie. Heureusement leur sentiment religieux existant en-dessous des croyances et rites des hommes, il leur en reste souvent quelque chose.

 

Morale ou éthique ?

 

La façon dont les hommes tentent d'aménager leur conscience religieuse passe souvent par le respect de lois que Dieu ou ses ministres énoncent pour les fidèles d'une tradition. Ces lois correspondent à un montage interne à chacun, une " loi morale " inscrite ou à inscrire dans son cœur et qui lui indique comment se comporter vis-à-vis de Dieu, de soi-même, des autres. La différence entre soi et les autres n'y a pas une grande importance. Il s'agit plutôt d'avoir le même comportement vis-à-vis de soi et des autres, assimilés à soi. Les uns et les autres sont considérés comme " enfants de Dieu ", " fils " d'un Absolu faisant fonction de Père, de chef, de clé de voûte d'une hiérarchie en-dessous desquels les différences ne valent pas la peine d'être marquées sauf comme proximité plus ou moins grande à la réalité suprême, de laquelle tous sont supposés descendre et à laquelle tous sont supposés remonter.

De cette généalogie spirituelle, nous savons en fait peu de chose, sinon qu'elle correspond, dans notre tradition, à un modèle familialo-social qui a orienté les valeurs religieuses dans la perspective d'une reconnaissance et d'une transposition de la paternité. Évidemment, le sentiment religieux du fidèle présente une certaine plasticité et il s'accorde avec plus ou moins de fécondité à un modèle spirituel qui lui est imposé.

Ce qui semble mériter question dans le devenir patriarcal du spirituel est la perte de différenciation entre les fidèles, et la prééminence d'un modèle d'Absolu par rapport à eux. Ils doivent d'abord aimer Dieu, le Dieu-Père, et ensuite s'aimer eux-mêmes et s'aimer entre eux dans l'horizon de cet unique Absolu. La loi est donc idéalement la même pour tous, définie une fois pour toutes, et son application, plus ou moins parfaite, dépend du degré de proximité du fidèle au modèle divin. Les hommes sont ici supposés être plus capables que les femmes, étant plus semblables au Dieu qu'ils se sont donné pour accomplir une étape de leur devenir historique.

Ce modèle prétendu universel, quand il édicte la manière de se comporter vis-à-vis de l'autre, en reste à des généralités correspondant à une construction élémentaire de l'identité personnelle et collective : ne pas tuer, ne pas voler, aimer l'autre comme un " frère ", comme un égal à soi (ce qui n'est pas simple pour qui n'a pas de " soi-même "...), ne pas pratiquer l'inceste ni l'adultère, enfanter, etc.

Nos consciences d'aujourd'hui cherchent des indications un peu plus subtiles spirituellement, et la raison en vient peut-être encore ici d'une époque multiculturelle qui accorde plus d'audience à la différence, quelles que soient les résistances qu'elle rencontre de la part des doctrines et politiques aveuglément égalitaristes.

La fréquentation d'autres traditions nous montre d'ailleurs à quel point leur cheminement moral est parfois plus subtil, plus diversifié, moins abstrait et indifférencié que le nôtre.

Impossible de traiter exhaustivement de la chose ici. Je voudrais signaler seulement que la fréquentation désormais quotidienne d'autres traditions, comme d'ailleurs l'évolution des relations entre les sexes, entraînent peu à peu un passage d'une morale universelle qui serait inscrite en chacun à une éthique qui tient compte des particularités, des différences, des contingences et qui nous oblige en quelque sorte à redécouvrir l'autre comme autre, et à inventer avec lui, ou avec elle, un mode de comportement qui ne saurait être préalable à la rencontre, sous peine de nier l'autre dans son altérité. Là où une loi écrite une fois pour toutes dictait à ma conscience un mode de faire, je me trouve désormais dans l'obligation de ménager en moi un lieu non écrit, vierge en quelque sorte, à partir duquel je vais pouvoir écouter l'autre, l'accueillir, inventer avec lui, ou avec elle, une relation qui dépasse les impératifs élémentaires du respect de la vie naturelle et des biens vers le développement d'un rapport spirituel à l'autre d'un type nouveau. Celui-ci ne peut, en effet, se situer dans l'horizon de l'Absolu d'une seule tradition, sous peine de ne pas respecter l'autre comme tel. Il doit devenir capable de ménager vis-à-vis de l'autre, à son égard et avec lui, un lieu libre des impératifs d'une seule culture pour qu'une rencontre ou un dialogue soient possibles.

C'est en ce sens que l'éthique semble devoir supplanter &emdash; ou du moins accompagner &emdash; une morale plus individuelle, en tant qu'elle prend soin du lieu où se tient l'autre comme tel, lieu culturel, lieu spirituel, à la fois contextuel et intérieur. L'éthique correspond davantage au respect de l'habitation, naturelle ou spirituelle, de moi et de l'autre. Il s'agit non seulement de ne pas tuer physiquement mais encore spirituellement, ni moi ni l'autre. Et cela suppose qu'une loi ne soit pas a priori universelle sauf celle de faire silence, d'être attentifs, de coexister et communiquer dans la considération de la différence, des différences.

Pour ce pas de plus, nécessaire au devenir spirituel de l'humanité, les femmes devraient être un peu mieux préparées. En effet, elles sont amenées à respecter quotidiennement la vie de l'autre : dans la maternité, mais déjà dans l'amour. Un comportement moral abstrait leur est de peu d'utilité pour gérer leur grossesse, leur maternité ou leur vie amoureuse. Ce qui leur incombe comme devoir moral est le respect de l'autre comme autre, le respect de son autonomie : habitat pour la naissance et la croissance de son devenir spirituel.

C'est à une tâche éthique que les femmes sont directement conviées, à un respect de l'autre comme tel qui nécessite le respect de soi et qui oblige à une création relationnelle constante bien plus qu'à l'application d'une loi déjà écrite et commune dans son application.

Plus contraintes quotidiennement à un comportement éthique vis-à-vis de l'autre comme autre, les femmes devraient être plus aptes à inventer, ou généraliser, une attitude religieuse indispensable à notre époque et qui y apporte un progrès dans le devenir humain.

Il faut noter que ce progrès s'enracine, une fois de plus, dans le respect de la différence, des différences. La femme engendre l'autre en soi, l'accueille en soi dans l'amour sans le tuer. Elle donne, ou redonne, la vie naturelle à l'autre. Ce qu'elle doit arriver à pratiquer consciemment, c'est un respect de l'autre comme autre au niveau spirituel. Cela correspond, en fait, à lui donner &emdash; ou redonner &emdash; une vie spirituelle, non pas dictée par la sienne mais appropriée à lui.

Cette attitude ne peut aboutir à un renversement de la source de vie : la femme engendrerait la vie physique, l'homme la vie culturelle. La maternité naturelle de la femme s'accompagnerait de la paternité spirituelle de l'homme. Cette scission de l'humain en deux parts artificiellement différentes correspond à un arrêt du devenir spirituel pour l'homme et pour la femme. Au lieu de diviniser sa propre nature, chacun se soumet à des stéréotypes sociaux historiquement marqués.

Le progrès culturel consiste plutôt à élever la différence sexuelle du naturel au spirituel sans pour autant la soumettre à des rôles parentaux. Il s'agit d'accéder à une nouvelle forme de transcendantal dans la relation horizontale à un individu de sexe différent. Faire de l'attrait sexuel non pas un instinct plus ou moins animal &emdash; qui répartit les tâches entre mâle et femme, et entraîne séduction, soumission, possession &emdash; ni un instinct procréatif, mais le lieu à partir duquel peut se cultiver une énergie spirituelle, non en vue du culte d'un même que soi mais vers le respect de l'autre comme transcendant à moi : celui, ou celle, que je ne connaîtrai jamais, ni corporellement ni mentalement, et dont je ne ferai jamais mon bien &emdash; même pas sous forme d'hypothétique moitié d'humanité.

 

Un transcendantal ancré dans le monde naturel

 

Ce progrès spirituel permet de surmonter deux impasses de notre tradition : la survalorisation presqu'idolâtrique de la nature dans la procréation et son annulation dans une culture où un sujet, historiquement masculin, s'approprie la nature, prétend la dominer pour la plier à un projet, notamment technique, qui lui est propre. Culturel, dans ce cas, s'oppose à respect naturel : la dialectique entre nature et culture est interrompue.

Dans le comportement éthique, esquissé dans ce texte, chacun reste fidèle à une nature qu'il a en charge de cultiver sans l'annuler. Il ne peut donc être question de survaloriser, en les opposant, maternité naturelle et paternité spirituelle. Les choses doivent être considérées en deçà de l'aspect fonctionnel de l'identité sexuée, cet aspect restant d'ailleurs soumis à la nature, même quand il se prétend pure culture, ne fût-ce que dans la répartition des rôles.

Il est nécessaire de reconsidérer ce que signifie être fille ou être garçon, femme ou homme. Historiquement cette identité de genre a été confondue avec une identité physiologique, uniquement naturelle, servant à l'instinct sexuel ou à la procréation.

Sans doute cette réduction de l'identité sexuée à une identité seulement physique explique-t-elle différentes positions concernant la nécessité de son surmontement voire de son abolition, aussi bien de la part de responsables religieux que de certaines féministes par exemple. Mais cela revient à partir d'une erreur, encore présente dans le type d'enseignement donné aux enfants relativement à la différence des sexes. Et ce n'est pas parce qu'une culture a méconnu la portée de l'identité sexuée qu'il faut abonder dans son sens en la méconnaissant une deuxième fois.

L'identité masculine ou féminine ne peut se ramener à des différences physiques, plus ou moins visibles dans leurs formes et leurs effets. Elle implique un mode spécifique à chaque sexe de constituer sa subjectivité : dans le rapport au monde, à soi, à l'autre. Cette spécificité est, pour une part, déterminée par des propriétés corporelles mais comprises en tant qu'elles impliquent une attitude relationnelle différente. Ainsi, engendrer en soi ou hors de soi n'entraîne pas le même rapport à l'autre : comme enfant mais aussi comme partenaire sexuel. Et ce rapport s'accompagne de &emdash; et produit en retour &emdash; un rapport différent à soi. Autre exemple : naître femme d'une femme, avec la même capacité d'engendrer que celle qui vous met au monde, n'a pas un effet identique sur la constitution du sujet que naître homme d'une femme, sans la possibilité de faire comme celle qui vous met au monde. Autre exemple encore : engendrer en soi non seulement le même mais l'autre que soi favorise un comportement vis-à-vis de l'autre que ne partage pas celui pour qui l'autre de la différence sexuelle reste toujours extérieur à soi. Une remarque du même type vaut pour l'accueil de l'autre en soi dans l'amour.

Il serait possible de fournir d'autres exemples et de faire entendre qu'une identité sexuée ne peut être assimilée au sexuel au sens strict &emdash; même si elle ne lui est pas étrangère &emdash; mais qu'elle renvoie à une construction de la subjectivité nécessairement différente pour la fille et pour le garçon. En fait, elle correspond à une identité relationnelle spécifique, créant un pont, des ponts, entre nature et culture, différents selon le sexe du sujet.

Bien sûr, cette identité, à la fois reçue et construite, ne peut pas être assimilée à des stéréotypes sociaux fondés sur une interprétation seulement naturelle et fonctionnelle de l'appartenance sexuée. Un autre péril de notre époque est de prétendre libérer la femme, les femmes, d'un assujettissement social en détruisant leur identité plus radicalement encore que par le passé. La capacité créatrice extraordinaire dont témoignent les petites filles [1] mérite d'être reconnue et encouragée plutôt que soupçonnée d'être la conséquence de stéréotypes sociaux, qui n'auraient un effet positif que sur elles et pas sur les garçons. Cette précocité et cette vigueur culturelles, et en particulier créatrices, sont sans doute le résultat d'une identité relationnelle plus vite développée chez la fille par suite de sa naissance d'une même qu'elle et, peut-être, d'une intuition relative à son rôle hospitalier de l'autre en soi : dans l'amour et dans la maternité.

Ne pas survaloriser la nature, ne pas l'abolir non plus, serait la tâche éthique à laquelle nous confronte une conception spirituelle de la différence sexuelle. Donc, ne pas répartir les rôles entre gardienne de la nature, d'une part, et gardien de la culture, de l'autre, et ne pas accepter non plus de se plier à une culture abstraite qui détruit les singularités, les diversités en fonction d'un modèle qui pourrait et devrait être unique.

La différence sexuelle est d'entrée de jeu relationnelle pour le garçon et pour la fille. Ne pas considérer cette dimension de la subjectivité, c'est encourager une régression du sexuel à l'instinct animal : amoureux ou reproducteur. La reconnaître, c'est découvrir une tâche nouvelle pour notre culture, notamment dans l'articulation entre nature et transcendance.

C'est ancrer la transcendance dans le monde naturel (elle l'est d'ailleurs à notre insu dans notre tradition : un Dieu-Père n'est pas étranger à une détermination de l'Absolu liée à la nature) mais faire de cet ancrage la source d'un rapport nouveau au transcendantal. En effet, si un Dieu-Père demeure assujetti au monde naturel par son appartenance au rôle parental de la paternité, il est aussi un Absolu qui reste lié au même genre que le sujet : transcendant parce que renvoyé dans l'au-delà de notre monde mais intuitivement semblable pour l'homme dont il assure la maîtrise culturelle à travers une filiation divine privilégiée.

Sortir du même pour reconnaître un transcendant différent ici maintenant marque une nouvelle étape dans la constitution de la conscience et le devenir spirituel de l'humanité.

Là aussi le rôle des femmes est décisif. Elles sont habituées à respecter la vie de l'autre. Ce qui leur est plus difficile est de considérer l'autre comme inaccessible à elles, quelle que soit la relation à lui dans l'amour et dans la maternité.

Certain(e)s ont interprété le besoin de pouvoir public de l'homme comme une compensation, voire une vengeance, de son assujettissement dans la vie privée. Le geste éthique premier de la femme est de laisser exister l'autre, non en le survalorisant à la manière d'une transcendance traditionnelle, mais en acceptant qu'il lui reste inconnaissable et inappropriable, y compris comme amant et comme enfant. Cela revient à reconnaître l'autre comme transcendant à soi, ce qui ne signifie pas supérieur mais irréductiblement autre. En ce sens, la fidélité à la nature dans la culture des différences ouvre l'accès une transcendance d'un type nouveau. Elle est sans doute plus spirituelle que celle que nous connaissons déjà, et qui ne peut que gagner à être reconsidérée dans l'horizon de l'existence d'une transcendance horizontale entre les sexes.

Le respect de la transcendance de l'autre comme autre dans la différence sexuelle est également ce qui peut nous réapprendre le respect du cosmos comme existence autre que nous-mêmes et non à la disposition de nos besoins ou désirs. La nature cosmique représente d'ailleurs l'universel indispensable pour accéder à la reconnaissance de l'autre comme irréductible à soi, notre tradition ne pouvant faire office de tiers ménageant déjà l'identité spécifique de chacun.

 

La relation à l'autre : de l'intime au collectif

 

Souvent, la différence sexuelle est comprise comme une dimension seulement intime et faisant partie de la vie dite privée. Cela revient à l'assimiler une fois encore à un aspect fonctionnel nécessaire à la construction de la famille : une famille conçue comme une enclave naturelle dans l'ensemble culturel public correspondant à la cité, à l'État. Or, dans ce type de famille, chaque membre aliène son identité pour composer une unité indifférenciée. L'identité sexuée, nécessaire à la constitution de la famille, n'y est pas cultivée pour elle-même mais pour ce qu'elle apporte à l'unité de celle-là. D'où notre conception de l'homme et de la femme comme deux moitiés de l'humanité et non deux identités différentes, et leur valorisation comme père et mère plus que comme personnes singulières en relation entre elles.

De ce point de vue, il ne semble pas correct de privilégier aujourd'hui la famille elle-même comme lieu de l'accomplissement religieux de l'humanité. Elle correspond d'ailleurs le plus souvent, selon notre tradition, à une conséquence de la faute dite originelle : enfanter dans la douleur et travailler à la sueur de son front.

La famille, dès lors, est conçue comme lieu de reproduction et lieu d'acquisition, de consommation, de capitalisation de biens.

Aller au-delà du rachat de la faute " originelle " consisterait à retrouver l'innocence de l'amour, y compris charnel, entre femme et homme. Celui-ci &emdash; dans le livre de la Genèse et certains versets du Cantique des Cantiques &emdash; est d'ailleurs évoqué comme ayant lieu dans la nature : hors de toute possession de biens, même pas celle de vêtements. La famille, telle que nous l'imaginons trop souvent, telle qu'elle nous est généralement présentée comme modèle religieux, serait le résultat d'une " faute " de l'humanité, et non la voie de l'accomplissement du divin dans l'homme et dans la femme.

Revenir à une étape antérieure suppose de refonder la famille sur une relation entre un homme et une femme capables de s'aimer en demeurant dans l'innocence du corps et de l'âme. Pour y réussir, nous devons redécouvrir l'amour dans la différence, un amour qui ne soit pas possession de l'un par l'autre, exploitation de l'un ou de l'autre pour satisfaire un instinct personnel y compris procréatif. Nous devons accéder à un amour qui respecte l'autre comme transcendant à soi, notamment dans sa conception du divin, un amour qui aide aussi bien l'un que l'autre à accomplir sa propre divinisation. Cela implique la création d'une famille autre que celle que nous connaissons.

Mais cette refondation de la famille ne peut se réaliser sans reconnaissance de la valeur, naturelle et spirituelle, de l'identité sexuée. Celle-ci ne doit pas demeurer simplement fonctionnelle mais être considérée comme faisant partie de l'être humain dans sa dimension corporelle et subjective.

L'humain correspond à une espèce qui est divisée en deux genres. Réussir la relation entre les genres autrement que dans d'autres espèces, à cela pourrait correspondre la spiritualisation de l'humanité. Un des mythes fondateurs de notre tradition le rappelle d'ailleurs à sa façon : la perte du divin accompagne l'incapacité de l'homme et de la femme à s'aimer sans vouloir dérober à Dieu sa science, son pouvoir.

Mais le premier " péché ", la première erreur, au lieu de se racheter, s'est de quelque façon accentuée en permettant l'oubli du genre comme dimension décisive de l'humain. Le genre s'est toujours davantage estompé dans la généalogie, ce qui efface la tâche à accomplir pour retrouver le passage de l'humain au divin.

L'erreur s'est prorogée à l'intérieur de la famille elle-même, et plus généralement dans la société. Ce n'est pas uniquement dans la cellule familiale que l'homme et la femme doivent s'aider à passer du naturel au spirituel, c'est dans tous les rapports qu'ils entretiennent. La relation entre les sexes ne doit pas se réduire à une intimité &emdash; ce qui est souvent entendu comme une naturalité &emdash; intrafamiliale. Elle doit tisser de part en part l'ordre civil et l'élever, dans chaque échange entre les citoyens, du naturel au spirituel, de l'empirique au transcendantal. Une culture construite à partir d'un seul sexe est forcément partielle et injuste. De plus, elle réduit les individus à des entités abstraites soumises à des lois qui leur sont extérieures et auxquelles elles doivent se plier pour former une collectivité.

La société n'est pas, dans ce cas, fondée à partir de relations entre les citoyens mais à partir d'unités individuelles assujetties à l'autorité d'un chef, de chefs représentant et exerçant la loi. Tous les dérapages totalitaires sont dès lors possibles mais, surtout, les citoyens restent " enfants de " &emdash; de Dieu ou du chef d'État &emdash; au lieu de réaliser en adultes leur devenir humain, individuel et collectif.

La reconnaissance de la différence sexuelle signifie donc la possibilité non seulement d'une refondation de la famille mais d'une culture et d'une politique réellement démocratiques où les citoyens gèrent eux-mêmes leurs relations au-delà de tout assujettissement et soumission, et sans déléguer ce rôle à des élus responsables à leur place. La démocratie ne peut se réduire à un bulletin de vote, ce que démontrent la faillite de pas mal de régimes où le responsable est élu à la majorité et où, sans faire allusion aux cas les plus extrêmes, chaque nouvelle élection entraîne abstentions ou bulletins blancs de la part des votants, et fautes démocratiques de la part des élus. Une autre étape de la démocratie est à accomplir : celle où les citoyens prennent en charge la gestion des relations sociales et civiles entre eux.

Dans ce cas, le civil et le religieux peuvent retrouver une certaine convergence. Mais celle-ci ne dépend plus de lois préétablies valables pour tous et toutes, lois qui abolissent les singularités et risquent de favoriser diverses formes d'intégrismes. Le devenir spirituel de chaque citoyen ou citoyenne est cultivé dans le respect des différences, et c'est ce progrès individuel qui spiritualise peu à peu la société par le biais de multiples relations chaque fois duelles.

Le rapport à deux, nous l'avons souvent cantonné à la relation homme-Dieu sans le cultiver suffisamment entre nous. Si la relation à un(e) autre passe par le relais d'une loi édictée ou d'un pouvoir établi, elle ne se cultive pas comme relation présente vivante avec l'autre. Le plus spirituel et religieux de l'humain est alors négligé, voire perdu. L'ensemble d'un tissu social devrait être fait de relations à deux pratiquées à divers niveaux, dont aucun ne permette l'abolition de l'invention d'un rapport humain avec l'autre comme tel. Le religieux &emdash; du moins à notre époque &emdash; aurait à commencer par là et non par la constitution de groupes, familles ou peuples. En tout cas, ceux-ci ne devraient pas gêner le respect de l'autre comme autre. Ce qui a lieu dans bon nombre de traditions religieuses, sans parler des rapports entre sujets appartenant à diverses traditions.

 

Mystique et rationalité

 

Ce n'est pas dire que la religion doive se baser sur une intuition ou une croyance purement individuelle. Insister sur l'importance de la relation à l'autre comme autre, de la relation à deux, contribue à défaire les individualismes plutôt qu'à les renforcer. Dans un groupe fondé sur une pluralité d'individus gouvernés par un chef, le repli sur soi de chacun(e) est fréquent. Il est d'ailleurs encouragé et par la soumission verticale au représentant de l'autorité et par le fait qu'il existe peu d'indications réglant les rapports horizontaux entre les unités du groupe. Mettre à la base de la formation communautaire la relation entre les personnes va à l'encontre du repli individualiste, tout en défendant les singularités dans la mesure où l'accent est mis sur le respect de la ou des différence(s).

Le rapport entre les sexes représente certainement le lieu le plus universel et le plus radical de cette relation à l'autre. Il peut donc servir à une pédagogie active de l'intégration éthique et religieuse dans la vie communautaire. Celle-ci devient dès lors relationnelle en ses fondements, et indépendamment d'un recours nécessaire à des codes plus ou moins artificiels pour assimiler les sujets à un même ordre sociologique.

La relation vivante à l'autre comporte toujours une part de mystère. C'est ou cela devrait être particulièrement vrai en ce qui concerne la différence sexuelle. Ce mystère &emdash; ici encore horizontal et non situé seulement verticalement entre l'homme et son Dieu &emdash; permet le parcours spirituel de chacun(e) et le devenir, réellement et non seulement formellement, spirituel de la relation. Sans doute le sens du mot " mystère " est-il modifié par rapport à celui que nous sommes habitués à lui prêter. Plus question de réalité un peu magique, gardée par un secret que garantit notamment un système de rites réservés aux plus ou moins initiés. Il s'agit plutôt de garder une énergie libre, résistante aux codages et à une appropriation quelle qu'elle soit.

" Mystère " a donc un sens en partie inverse de celui que nous sommes habitués à lui donner. Maintenir une énergie libre correspond à un geste tout autre que la lier de manière incompréhensible pour les fidèles. Dans ce cas, ils doivent croire en ce que des autorités leur disent de croire, et pratiquer en conséquence. Dans l'autre, accepter qu'en nous-mêmes et en chacune des personnes que nous rencontrons une partie du vécu restera incompréhensible, inappropriable par l'affect et le mental, étrange voire étranger, est le sens de l'existence d'un mystère à respecter. Ne pas vouloir tout comprendre donc, ni tout coder. Ne pas confier aveuglément non plus à certaines autorités supposées savoir le droit de légiférer à propos du mystère. Ni sacrifier celui-ci, dans le rapport à soi et à l'autre, au mystère relatif à un Absolu dont nous parlent textes et commentaires sans que nous en ayons réellement fait l'expérience.

Respecter le mystère dans la relation à l'autre ne prétend pas pour autant s'opposer au respect d'un autre mystère. Ce geste représente, au contraire, une approche progressive dans la relation au non connaissable ni appropriable par nous. Invités à une pratique continuelle et volontaire d'un comportement dont nous pouvons comprendre le sens, nous devenons progressivement capables de coexister, de manière réelle et non formelle, avec l'inaccessible au lieu de considérer comme plus parfait de pouvoir tout connaître et tout maîtriser. En nous-mêmes se crée un espace accueillant au mystère, à la différence, qui modifie peu à peu notre énergie sans la plier à des cadres ou à des formes artificiellement tranchantes et paralysantes. Ce qui empêche une transformation active et consciente de cette énergie par nous-mêmes.

Le mystère &emdash; ou le mystique &emdash; ne correspond plus alors à une avancée solitaire et aveugle dans ce qui apparaît comme irrationnel. La raison elle-même nous incite à reconnaître que l'autre est irréductible à nous, qu'il doit nous rester mystère pour être respecté comme autre. Il n'est plus question d'opposer sur le mode traditionnel lumière à obscurité, mais de découvrir qu'une certaine conception de la clarté dans notre tradition nous a privés de la perception d'une autre lumière, celle qui émane de l'autre sans que nous puissions la comprendre. Le renoncement à posséder l'autre ne devient donc pas une simple ascèse privative mais un moyen d'accéder à une forme de relation que nous ne connaissions pas : à la fois plus religieuse et plus soucieuse de goûter à la béatitude ici maintenant. Une béatitude accordée non à ceux qui cheminent solitairement mais à ceux qui tentent de cheminer avec l'autre dans le respect d'identités et de parcours différents.

Ce qui sera éventuellement éprouvé comme souffrance par certains, ou certaines, est l'acceptation de ne pas maîtriser ni saisir l'autre, de ne pas pouvoir le réduire à un avoir, ni même à un être, que nous pourrions faire nôtre. Cette souffrance est d'autant moins tolérable que nous persistons à croire à une certaine rationalité où l'intelligible, comme lumière, doit supplanter le sensible comme obscurité. Accepter qu'il existe une autre rationalité, plus adaptée à l'ensemble de l'humain, moins hiérarchique, plus capable aussi d'assurer la culture de la relation entre nous, valeur par excellence de l'humanité, peut nous amener à ne pas vivre comme douleur le fait de coexister avec ce que nous éprouvons &emdash; du moins aujourd'hui encore &emdash; comme inconnaissable. Emprunter une autre voie, une autre méthode, dans l'abord de l'autre &emdash; et de nous comme être-en-relation &emdash; peut nous apparaître comme une nécessité pour réussir un rapport trop généralement négligé dans notre culture.

Bien sûr, il ne s'agit pas pour autant d'avoir une foi aveugle persistante en chaque autre que nous rencontrons, d'en faire la source potentielle de notre existence. Il est plutôt question de lui faire confiance et d'expérimenter le parcours que nous pouvons vivre ou non avec lui, ou elle. Si l'autre doit être respecté absolument comme autre, cela ne signifie pas que nous devons le considérer comme l'absolu dont nous sommes en quête. Ce qui doit être visé comme absolu est plutôt la perfection de la relation. Mais il y a des niveaux différents de coexistence avec l'autre, en particulier avec l'autre genre. C'est là que le mystère est le plus opaque, c'est là aussi que les engagements possibles sont les plus diversifiés, tout en continuant à pratiquer le respect du mystère de l'autre, de son irréductibilité.

Avant toute relation à Dieu, la relation à l'autre comporte une voie négative, une approche nocturne. Et l'intelligence conceptuelle est de peu d'aide pour cheminer en ce sens. La perception sensorielle parfois servira davantage, à condition de toujours respecter l'invisible en l'autre, sa part de nuit qui garantit son altérité et sa liberté. À condition aussi de veiller à maintenir la dualité des sujets en évitant ce qui répartit en deux pôles le même acte : touchant-touché(e), voyant-vu(e), écoutant-écouté(e), etc. Certains sens, négligés dans notre culture, devront aussi être éduqués : le toucher et l'être touché(e), notamment à distance, et une écoute restant attentive à un silence où peut se manifester l'autre comme tel, son mystère, et l'inadvenu d'une rencontre avec lui, ou elle.

 

Pour conclure

 

Il semble peut-être utopique de proposer un devenir spirituel plus exigeant alors que celui défini jusqu'à présent n'est pas encore accompli. Il y a pourtant au moins deux raisons qui me poussent à le faire.

Les problèmes que pose notre époque ont besoin de solutions éthiques à leur mesure. Ainsi, la mondialisation demande une prise en considération des différences entre cultures, et la recherche d'une coexistence féconde dans le respect des voies respectives. Les avancées relatives à l'émancipation et la libération des femmes ont besoin d'un remaniement des rapports nature-culture et d'une recherche sur la façon de symboliser au mieux cette articulation pour chaque sexe ou genre et pour l'alliance, privée ou publique, entre eux. Cette exigence va dans le sens du respect des dénommés " Droits de l'homme " de manière plus radicale et universelle qu'une tolérance plus ou moins paternaliste envers les autres races ou générations. Les progrès dans la réflexion scientifique et philosophique obligent à des changements dans l'énoncé des vérités religieuses et des codes éthiques sous peine de faire apparaître ceux-ci comme caducs et de laisser libre cours à des comportements théoriques et pratiques de plus en plus inhumains. Le recours à la technique, qui se généralise, et l'autorité que celle-ci acquiert sur la définition des individus et des collectivités exigent un développement des comportements relationnels entre les sujets, seuls capables d'assurer la survie et le devenir de l'humain comme tel. Il en va de même en ce qui concerne le pouvoir croissant des médias, qui risquent d'être désormais ce qui rassemble les citoyen(ne)s dans une vérité-opinion en laquelle ils communiquent sans vraiment prendre charge ou inventer les moyens d'échanger entre eux. L'impérialisme financier, lui aussi, demande un renforcement des relations entre humains comme tels et non la prolifération de hiérarchies entre nantis et dépourvus qui dispensent de prendre réellement en compte les valeurs d'être et de devenir de l'humanité.

Bien d'autres raisons liées aux nécessités de notre temps pourraient être invoquées. Mais il existe un deuxième motif de faire des propositions nouvelles au niveau éthique ou religieux. Si les lois ou commandements édictés jusqu'à présent, qu'ils soient religieux ou plus strictement civils, sont mal respectés, c'est peut-être parce qu'ils ne sollicitent et ne responsabilisent pas assez profondément les hommes et les femmes que nous sommes. Ils nous considèrent encore trop comme des enfants contraints à obéir à un ou des maîtres, et pas assez comme des adultes qui ont en charge leur existence et celle de la communauté et du monde, pour le présent mais aussi pour le futur.

La prise de conscience de ce que nous sommes et de la tâche qui nous incombe en tant qu'humains, femmes ou hommes, est sans doute ce qui peut éveiller ou réveiller notre conscience non à un ordre déjà établi mais à un ordre encore à inventer et à respecter par nous : dans la relation à nous-mêmes, à l'autre/aux autres, au monde.

Cela ne correspondrait-il pas à ce que le judéo-christianisme désigne comme le troisième temps du salut de l'humanité : le temps de l'esprit ? Avènement, en nous et entre nous, capable de nous diviniser et d'assurer des passages entre cette tradition et d'autres, grâce au privilège du souffle, principe universel de la vie naturelle et spirituelle.

 

 

 

  1. Voir mes différents travaux sur le langage sexué et, en particulier, J'aime à toi, Grasset, 1992 et Chi sono io ? Chi sei tu ?, Biblioteca di Casalmaggione, 1999.

 

Bibliographie de Luce Irigaray

 

Amante marine, Paris, Éd. Minuit, 1983.

 

L'oubli de l'air, Paris, Éd. Minuit, 1983.

 

Sexes et parentés, Paris, Éd. Minuit, 1987.

 

Je, tu, nous, Paris, Grasset, 1990.

 

J'aime à toi, Paris, Grasset, 1992.

 

" Femmes et hommes : une identité relationnelle différente ", dans La place des femmes, collectif Ephesia, coll. " Recherches ", Paris, Éd. La découverte, 1995, p. 137-143.

 

" La question de l'autre ", dans Michel de Manassein (dir.), De l'égalité des sexes, Paris, C.N.D.P., 1995, p. 39-47.

 

Être deux, Paris, Grasset, 1997.

 

(sous la direction de L. I.), Le souffle des femmes, ACGF, 1997.

 

Entre Orient et Occident, Paris, Grasset, 1999.

 

Le temps du souffle, plaquette en français, anglais, italien, allemand, Rüsselsheim (All.), Christel Göttert Verlag, 1999.

 

 

 

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* Docteure en philosophie et poète, Luce Irigaray possède également une formation de linguiste, de psychologue et de psychanalyste. Elle est directrice de recherche au CNRS.

 

  1. Voir mes différents travaux sur le langage sexué et, en particulier, J'aime à toi, Grasset, 1992 et Chi sono io ? Chi sei tu ?, Biblioteca di Casalmaggione, 1999.


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