RELIGIOLOGIQUES, 16 (automne 1997) RITUELS SAUVAGES (91-101)


Sang d'enfance et semence magique. Enfances et rituels chez quelques auteurs québécois

Robert Verreault[*]

[résumé / abstract]

 

La littérature québécoise se distingue par son inaptitude à la parole de l'âge mûr.

Jacques Brault

 

La littérature est un lieu privilégié d'expression du sacré. L'écrivain, bien souvent, est le témoin de ce sentiment de «crainte révérencielle» qu'inspirent les moments où l'existence échappe au quotidien, au profane. Il nous révèle (ou nous rappelle) comment une culture «gère», ritualise, ces passages périlleux que constituent la naissance, la fin de l'enfance, le mariage, et, bien sûr, la mort.

Or, la littérature québécoise semble obsédée par l'un de ces moments-clés de l'existence: le passage à l'âge adulte. Ce thème se retrouve avec insistance, en effet, dans les oeuvres de plusieurs des écrivains les plus connus du Québec: Réjean Ducharme, Marie-Claire Blais, Michel Tremblay, Anne Hébert... Et le plus souvent, ces écrivains relatent un tragique échec, une incapacité de quitter le monde de l'enfance. Mon intention ici est, d'abord, de souligner l'importance de ce thème dans notre littérature et pour ce faire, il me faudra survoler, trop rapidement sans doute, quelques-unes des oeuvres des écrivains que je viens de nommer.

Commençons avec Michel Tremblay, un auteur qui n'en finit pas de se pencher sur l'enfance, sur son enfance devrait-on dire. On a maintes fois souligné le caractère mythique de l'oeuvre de Tremblay. Caractère mythique qui est dû non pas tant à des allusions aux figures de la mythologie grecque ou chrétienne qu'à sa structure même, marquée de la nostalgie des origines. La sacré, le surnaturel, y occupent une place primordiale. Or, cette oeuvre abonde de personnages masculins désarmés face au réel, de personnages qui aiment mieux, comme Tremblay l'indique lui-même, «rêver plutôt que vivre».

Dans Le premier quartier de la lune[1], le personnage de Gabriel, le mari de la grosse femme, est décrit couché «ses longs membres [...] ramassés sur son ventre, sa tête penchée hors du lit comme pour en sortir, énorme foetus adulte». Et ce n'est évidemment pas un hasard si à 10 ans le personnage de Jean-Marc a pour compagnon imaginaire Peter Pan «le petit garçon qui ne voulait pas grandir».

Tout un roman des Chroniques du plateau Mont-Royal, le roman intitulé Des nouvelles d'Édouard [2] peut se lire comme un récit initiatique au cours duquel Édouard tentera d'échapper à l'emprise maternelle pour établir sa propre identité d'être adulte.

Vendeur de «suyers» le jour, Édouard, la nuit, se transforme, devient la Duchesse de Langeais. Tant que sa mère est vivante, ses deux existences sont menées en parallèle, l'une étant la négation de l'autre. Ce qu'il vit la nuit «en d'autres bras» nous dit Tremblay, c'est-à-dire en des bras autres que ceux de sa mère, ne constitue «que des épisodes sans importance [...] le principal de sa vie se déroulant entre les murs de la maison de sa mère». Ce n'est qu'à la mort de celle-ci, Victoire, qu'il tentera d'être au monde.

La petite somme que sa mère lui a léguée en héritage lui permet de s'embarquer, à bord d'un paquebot baptisé Liberté, vers la France. Mais déjà la destination nous montre le caractère illusoire de cette traversée initiatique: Édouard ne quitte la terre maternelle que pour s'embarquer vers la Mère-Patrie.

L'initiation peut prendre les formes les plus diverses mais se caractérise par une mort symbolique, une descente aux Enfers, suivie d'une renaissance à un autre niveau de conscience, un nouveau statut.

Édouard laisse tout derrière lui: travail, famille, amis. À deux reprises au cours de la traversée, balloté par une mer trop violente (mer ou mère?) il demandera la mort. Et les cabines superposées du navire, étroites et complexes, forment un véritable labyrinthe. (Édouard parle du dédale des corridors.) Or le labyrinthe, associé symboliquement à la matrice, est associé aux rites d'initiation comme aux rites funéraires. On pourrait s'amuser ici longuement à relever les indices que Tremblay a semé tout au long de son roman pour souligner le caractère initiatique de son récit. À son arrivée au Havre, par exemple, il trouve dans un dictionnaire le mot qui semble le mieux convenir pour décrire ce qu'il voit: pandemonium, capitale des Enfers.

L'important ici c'est l'issue de ce voyage. Édouard ne passera que 36 heures à Paris. Il revient à Montréal parce qu'il se meurt d'ennui. Il veut retrouver sa famille. Et incapable d'accepter la réalité, le monde extérieur, il choisit l'imaginaire, la fantaisie, ce qu'il appelle même le mensonge. Il se promet de réinventer pour sa famille, justement, ce voyage humiliant et d'en faire une épopée sans fin, ajoutant sous l'inspiration du moment des épisodes qui n'auront jamais existé.

Un autre personnage des plus révélateurs dans le monde de Tremblay, est celui de Marcel. Marcel qui, à 25 ans, demeure «un éternel enfant [...] presque pas responsable». Tenu pour fou par son entourage, Marcel répond en réalité, de très près, aux caractéristiques que Mircea Eliade dégage de la personnalité chamanique[3]. Le futur chaman en effet se singularise progressivement par un comportement étrange: il cherche la solitude, devient rêveur, aime flâner dans les bois ou les lieux déserts, a des visions. Il fait appel à des esprits auxiliaires et établit des rapports d'amitié et de familiarité avec les animaux. De plus le chaman est psychopompe, c'est-à-dire qu'il accompagne les âmes des morts jusqu'à leur nouvelle demeure. Or, Marcel, justement, adopte dès son plus jeune âge un comportement singulier. Il «disparaît parfois pendant de longues heures sans que personne ne puisse le trouver[4]». Il a un coin caché, sa forêt enchantée, où il peut rêver des heures durant. Son meilleur ami est un chat invisible, Duplessis. Seul Marcel peut entrer en contact avec Rose, Violette, Mauve et leur mère Florence, ces figures «qui tricotent patiemment le temps[5]» et qui évoquent les Parques de la mythologie gréco-romaine. Ce sont elles d'ailleurs qui, avec Duplessis, assurent son initiation et lui apprennent la musique, la poésie. Marcel, enfin, sera présent lors du décès de sa grand-mère Victoire et, pris de vertige, il verra son âme quitter son pauvre corps boiteux. Mais la découverte de la sexualité, déclenchera chez Marcel une terreur, c'est le cas de le dire, panique[6].

Dans Le premier quartier de la lune[7], Tremblay nous décrit Marcel à 14 ans, un jour où il obtient la permission de se coucher dans le lit de sa mère, Albertine. En fermant les yeux, il tente de s'imprégner le plus possible des traces de la présence de sa mère, de son odeur... Troublé, emporté par un désir nouveau et décrit comme trop grand pour lui, il se déshabille lentement, commence à se caresser jusqu'à ce qu'il remarque «que des poils ont envahi toute la région autour de son sexe». Il sort alors du lit de sa mère en hurlant et, nous dit Tremblay, se met à sauter dans la chambre comme quelqu'un qui vient d'apercevoir une abomination sortie de l'enfer.

La sexualité, associée ici à une vision infernale, suscite chez lui un violent refus. À trois reprises, il s'écrie: «J'en veux pas de ça!» Lui dont Rose, Violette et Mauve voulaient faire un créateur, un poète, perd peu à peu la passion d'apprendre et de créer, devient, selon les mots même de Tremblay, «inactif», c'est-à-dire impuissant. On lui a appris le rêve, la musique, mais il ignore et ignorera toujours comment apprivoiser le Désir. Marcel ne sera plus qu'un enfant malade et trop naïf.

Ce refus de la sexualité est également très présent chez Réjean Ducharme. Franca Marcato-Falzoni a consacré un livre intitulé Du mythe au roman[8] aux trois premiers romans de Ducharme L'Océantume, L'Avalée des Avalés et Le Nez qui voque. Dans son ouvrage, elle souligne que ces trois romans, qui forment en fait une trilogie, partagent une même structure. «Les trois narrent la formation d'un idéal, la tentative de réaliser cet idéal et son échec selon un tracé qui correspond à l'enfance, l'adolescence et l'âge adulte[9]». Mais ces romans sont respectivement centrés, le premier sur le Mythe, le second sur la Religion et le troisième sur l'Histoire si bien qu'ils figurent non seulement des histoires individuelles mais aussi, en quelque sorte, le chemin de l'humanité. Je m'attarderai ici essentiellement au troisième de ces romans, Le Nez qui voque, un roman publié en 1967.

Le narrateur de ce roman se nomme Mille Milles et proclame d'emblée: «J'ai seize ans et je suis un enfant de huit ans[10]». Mille Milles est poète, qu'on se le dise! Son récit débute après qu'il a quitté ses parents à qui il a volé 100 dollars pour gagner Montréal. Il a conclu un pacte de suicide avec celle qu'il désigne comme sa soeur, Chateaugué, qui est comme lui, qui a 14 ans, mais qui est une enfant de six ans. Dès que les 100 dollars seront dépensés, ce sera «le grand sabordage».

Car, dit-il: «Je ne veux pas aller plus loin. Je ne veux pas continuer car je ne veux pas finir fini. Je laisse tout s'avilir, s'empuantir, se déssecher. Je les laisse tous vieillir, loin devant moi. Je reste derrière avec moi, avec moi l'enfant, loin derrière, seul, intact, incorruptible[11]».

«Je me suicide, ajoute-t-il, parce que j'ai perdu ma pureté de corps et ma pureté d'intention. Mes désirs sexuels sont des entraves fatales, irréductibles, à mes idéaux de liberté, de dignité et de beauté.[12]»

«Depuis que le sexuel est en moi, je suis écoeuré, je suis infect envers moi-même et pour moi-même. Je ne suis plus pur, voilà pourquoi je ne peux plus souffrir mon mal de l'âme, voilà pourquoi je pense que je ne vaux plus la peine que j'ai mal. Je ne peux plus tenir le coup mais ce n'est pas par manque de courage: c'est parce que le sexuel rend infect, c'est parce que je n'en vaux plus la peine.[13]»

Mais, dans un monde centré sur l'Histoire, un monde qui n'est qu'un enchaînement d'événements immanents qui ne laisse aucune place au Sacré, tout s'use, tout se corrompt... même l'enfance.

C'est ainsi que Mille-Mille, qui a rencontré une femme, Questa, pour qui il éprouve des désirs non-équivoques en arrive à écrire: «la pureté me fatigue. Je suis fatigué de m'entendre penser à la pureté. [...] L'enfance agace à la longue. Elle s'use et se ternit à force d'usage.[14]»

Mille Milles laissera donc mourir l'enfant en lui. Le roman se termine au moment où il nous fait part, en des termes très durs, («elle a l'air stupide et médiocre[15]») du suicide de sa soeur d'adoption Chateaugué, qui pour l'occasion s'est vêtue d'une robe de mariée, un suicide qui survient peu de temps après l'apparition de ses premières règles...

Loin de présenter l'enfance comme un paradis perdu dont nous porterions à jamais la nostalgie, Marie-Claire Blais, dans Une saison dans la vie d'Emmanuel[16], brosse un portrait infernal de l'univers familial. Comme le souligne Victor-Laurent Tremblay[17], ce roman procède d'une parfaite inversion de la littérature du terroir, et propose l'antithèse de la vision agriculturiste qui a longtemps dominé notre littérature.

Marie-Claire Blais nous présente, en effet, un monde qui ne fait que répéter les gestes du passé, un monde que les dieux ont déserté. Son roman décrit une saison, l'hiver, dans la vie d'une famille de seize enfants, en milieu rural, pendant la guerre. Un univers pratiquement clos, qui refuse le progrès. Le seul ordre qui règne réside dans l'incessante répétition du cycle des jours et de celui des saisons avec leurs lots intarissables de naissances et de morts.

Car ce livre est jonché de cadavres d'enfants. La mère est épuisée, vidée de sa substance par tous ses accouchements. Et ses trop nombreux enfants lui sont plus chers morts que vivants. Lorsqu'elle n'est pas aux champs ou à l'écurie, elle dialogue, en effet, avec ses morts: Joseph-Aimé, emporté par l'épilepsie, (que son frère Jean Le Maigre appelle l'apocalypse), Hector, mort sans baptême, Gemma, morte le jour de sa première communion, Léopold, le suicidé, à qui il ne restait qu'une année avant de sortir du séminaire, Olive, morte le jour de sa naissance, et, aussi, Barthélémy qu'elle n'est même plus sûre d'avoir mis au monde[18].

La religion, ses rites, sont omniprésents dans le roman: Grand-Mère Antoinette, qui chaque matin va à la messe, est convaincue que ses petits-enfants sont destinés à Dieu. La prière du soir est immanquablement récitée. L'une des premières questions qui se posent à la naissance du seizième enfant est la question du baptême. Et, bien sûr, pour choisir le nom d'Emmanuel, on puise dans les noms qu'ont portés les ancêtres. La première communion, la confession, le mariage, l'extrême-onction, les enterrements et même l'entrée dans les ordres sont tour à tour évoqués. Mais ce qui est fascinant c'est la totale inefficacité de ces sacrements, de ces rites.

L'une des fonctions du rite religieux est d'assurer le contact avec le Sacré, un contact essentiel à la régénération de l'ordre profane des choses. Or, Marie-Claire Blais nous décrit, je l'ai déjà indiqué, un monde déserté par les dieux, un monde sans direction, qui s'entête à respecter nonchalamment des rituels dont le sens s'est perdu, ou qui n'en ont, peut-être, jamais eu.

On assiste, par exemple, à une scène où le curé se rend chez un mourant pour lui donner l'extrême-onction[19]. Le malade est prêt à parier un veau qu'il ne mourra pas dans la journée. Le curé proteste qu'on ne fait pas de commerce avant de mourir mais ajoute aussitôt qu'il accepterait bien un mouton. Et que la prochaine fois, il prendrait bien le manteau de chat sauvage. Quelque temps plus tard, grand-mère Antoinette revient de la messe de cinq heures avec ce manteau de chat sauvage que lui a donné le curé. Jaloux, le père décide sur le champ d'aller lui aussi à la messe tous les matins... On a dit que le rituel découlait d'une volonté de négocier avec les dieux. En l'absence de divin, il ne reste plus qu'un troc avec l'officiant...

La confession, elle aussi souvent mentionnée, est donnée à la façon d'un purgatif que l'on prend à contrecoeur et qui agit sans qu'on y pense. Quant aux funérailles, elles évoquent surtout le bon repas qui les accompagne et qui est fourni par le curé. Celui-ci d'ailleurs brille par son ignorance. Lui qui est censé jouer le rôle de pasteur, de guide, donc, avoue ignorer même les quatre points cardinaux.

Et lorsque Marie-Claire Blais décrit le moment où Jean Le Maigre quitte l'univers familial pour le noviciat[20], sa description respecte scrupuleusement chacune des étapes du rituel, mais ce rituel sera bien sûr un échec.

Le jour de son départ, Jean Le Maigre, qui se décrit lui-même comme poète tuberculeux, est gavé de miel et de gâteaux de riz. Puis sa grand-mère l'habille de force de vêtements propres et, surtout, lui passe au cou une cravate noire décrite plus loin comme le symbole de son âme en deuil[21]. À son arrivée au noviciat, on lui rase la tête, on le lave afin que son âme devienne plus claire. On le prévient qu'il lui faudra renoncer, pour toujours aux biens de ce monde. La première étape, celle de la séparation du milieu maternel, est accomplie.

La deuxième étape, une fois réalisée cette mise à l'écart du monde, est bien sûr celle des épreuves, de l'apprentissage. Ici, se dit-il, «il y a beaucoup de livres de piété. Je deviendrai dévot sans même le savoir, je pourrai faire la leçon à tout le monde. J'aurai des apparitions, les saints me parleront dans mon sommeil, et les anges d'or et de fleurs couronneront mon front.[22]» Mais, loin des anges, c'est la figure du diable qui commence à lui apparaître. Le diable qui n'est en fait que le Frère Théodule, jeune religieux relégué à l'infirmerie.

Si le curé n'était qu'un ignorant, le Frère Théodule, lui, est un ignorant doublé d'un assassin. «Encore épris de la fleur de l'adolescence, écrit Marie-Claire Blais, il la cueillait au passage, quand il avait le temps.[23]» Il a déjà précipité vers la mort Narcisse, à 13 ans et quatre mois, le Frère Paul, décédé le jour de son douzième anniversaire, le Frère Victor, le Frère Jean, le Frère Frédérik... Et Jean Le Maigre s'ajoute à la liste de ses victimes. La troisième étape du rituel, celle de la réintégration dans le monde avec un nouveau statut, n'aura pas lieu. Et avant de mourir, Jean Le Maigre, prophète à ses heures, prédit que le dernier-né, Emmanuel, mourra comme lui, tuberculeux, au noviciat.

Tous les romans d'Anne Hébert portent sur des rites de passage: Les Fous de Bassan, qui gravite autour de la disparition de deux adolescentes. Héloïse, Kamouraska: le mariage. Les Enfants du Sabbat, Les Chambres de bois, L'Enfant chargé de songes: le passage à l'âge adulte. Le premier jardin: passage à la vieillesse. Il sera question, ici, des Enfants du sabbat. [24]

Ce roman semble, à certains égards, être le prolongement d'Une saison dans la vie d'Emmanuel. C'est le même monde clos, le même univers délaissé de Dieu, plongé, semble-t-il à jamais, dans la succession monotone des jours qui nous est décrit. L'action, ici encore, se déroule au cours de la deuxième guerre (avec cependant des retours fréquents aux années trente dans une sorte de va-et-vient magistral qui donne l'impression d'une simultanéité des deux époques).

Au coeur de cet univers épuisé on retrouve soeur Julie-de-la-Trinité. Le roman débute au moment où celle-ci tente de se débarrasser d'une vision obsédante, la vision de la cabane de son enfance, le lieu d'origine. Soeur Julie voudrait surtout se débarrasser de la vision de ses parents qu'elle appelle le «couple sacré[25]». Par deux fois déjà elle a dû reporter la date de sa profession, autant dire de son initiation. Et cette fois encore, au fur et à mesure que la date approche, elle est prise d'un mal atroce. Des traces rouges apparaissent dans son cou, sur son front et sa nuque. Des tenailles de fer terribles la serrent comme un étau. Le médecin pourtant estime qu'elle est en parfaite santé.

Il faut dire que soeur Julie ne vient pas d'une famille comme les autres. Sa mère, Philomène, dite la Goglue, était sorcière et son père, Adélard, sorcier.

Dans un monde où la fête, l'alcool, la danse sont un outrage à l'ordre du monde, Philomène et Adélard seront l'incarnation même de la transgression. Ils ont un alambic, organisent des fêtes, des orgies à vrai dire. «Les meilleurs convives, les plus avides de fête, gens de désir et de privation, ayant croupi dans l'humiliation du chômage, viennent de la ville.[26]» Il faut dire que ce monde où soeur Julie passe son enfance, c'est le monde de la grande dépression: Philomène prétend même qu'elle a entendu le krach de New York. Un craquement sinistre, un écroulement de gratte-ciel dans le fleuve Hudson. Un journal daté du 30 juin 1930 affirme: «Jamais on n'a connu autant de marasme et de chômage». Et lorsqu'un homme «parle du retour à la terre», «[u]ne femme pleure et dit que le retour à la terre, c'est être couché dessous, avec six pieds de terre par-dessus[27]».

Dans sa description du sabbat organisé par Adélard et Philomène, Anne Hébert écrit: «tout le monde se fige, dans l'attente d'un monde nouveau plus excitant et salé que ce monde de misères et de mort dans lequel nous vivons[28]» Plus loin, elle parlera de la vie pieuse et monotone des gens de la vallée. Tous, tant qu'ils sont, soumis à la pauvreté de la terre, aux caprices des quatre saisons, aux lois de l'Église et du curé. Elle écrira: «ils sont venus ici pour l'éclatement de la vie.[29]»

Tout comme dans Une saison..., l'Église ne peut plus jouer son rôle de médiateur avec le sacré. L'Église est une institution profane comme les autres. Et la supérieure du couvent de soeur Julie avouera même que ce n'est pas tant la présence du Diable qui la dérange que l'absence de Dieu[30]. Le sabbat des sorciers trouve ici son sens: on se réunit pour braver, «tous ensemble, les édits du diocèse, comme on passe de l'autre côté du monde.[31]» Cet autre côté du monde, cet envers du monde profane c'est, bien sûr, le monde du sacré auquel, on le voit, on n'a accès ici que par la transgression, et plus précisément par l'inversion des valeurs. «Que l'atroce se change en bien: telle est la loi. L'envers du monde.[32]» Dans un monde, par exemple, où la contraception même est un péché, Philomène sera avorteuse. La sorcière devient ainsi faiseuse d'anges.

Mais comment la fille de la sorcière peut-elle se retrouver au couvent?

Au début de l'adolescence, Julie de la Trinité subit sa première initiation, l'initiation à la sorcellerie. «Philomène assure qu'il faut que je sois vidée de tout mon sang, saignée à blanc, comme un poulet. Le sang d'enfance est pourri et doit disparaître, être remplacé par de la semence magique.[33]» C'est ainsi qu'elle devient l'égale de sa mère et l'épouse de son père qui est le diable.

Le drame se déploie au moment où vient le moment d'initier, à son tour, le frère de Julie, Joseph. Une initiation qui est consommée par l'union du fils avec la mère. Car un oracle venu du fond des temps dit que le plus grand sorcier et magicien est celui qui naît de la mère et du fils. Mais Joseph refuse cette initiation. Il jure même qu'il ne sera jamais initié ni par sa mère, ni par sa soeur ni par aucune autre femme[34].

Cette initiation ratée entraînera la dislocation de la famille. Philomène sera brûlée vive par son mari qui s'enfuit au plus profond de la forêt. Les deux enfants seront livrés à eux-mêmes, erreront pendant des mois rôdant près des villages. C'est d'ailleurs ce qui entraînera leur perte. Joseph est de plus en plus attiré par l'église, par l'atmosphère qui y règne. Il se convertit et baptise même sa soeur Julie, lui demandant de se soumettre à ce qu'elle appelle les magies rivales. Elle feint de s'y soumettre.

Joseph un matin s'enfuit et revient, trois jours et trois nuits plus tard, «tondu, lavé, désinfecté, habillé en soldat[35]». On lui a demandé d'aller combattre le diable, l'antéchrist, dans les vieux pays.

Julie accepte donc de renier le Diable, ses pompes et ses oeuvres dans l'espoir qu'il ne lui arrive rien de mal dans les vieux pays.

«Épouse, mère, fiancée, grand-mère et cousine, explique-t-elle, je suis tout cela à la fois [...] Je serai la femme intégrale, la victime totale, l'ange gardien, la soeur tutélaire. Tricoter, prier. Me sacrifier pour dix, pour cent. À la place de toutes les femmes qu'il ne connaît pas (et devrait connaître)[36]».

Mais un jour elle apprend que son frère s'est marié en Angleterre. Pire encore, sa femme est enceinte. Julie usera de ses pouvoirs de sorcière pour faire mourir cette femme, son enfant et même son frère. Joseph, en refusant l'initiation, n'avait pas su prendre place dans le monde sacré qui était celui des siens. Il ne trouvera pas davantage sa place dans le monde profane. Julie, elle, s'enfuira alors du couvent où elle n'a plus de raison d'être.

Chez tous ces auteurs, donc, la sexualité est décrite comme une Puissance à la fois vitale et destructrice. Chez tous ces auteurs, la fin de l'enfance est perçue comme un passage d'autant plus périlleux que les rites censés assurer son bon déroulement se révèlent inefficaces et que l'entourage de «l'initié» apparaît impuissant. Chez tous ces auteurs, la maturité, l'âge adulte est, au mieux, improbable. Car ils nous parlent de mondes exsangues, épuisés, incapables de régénération puisque l'indispensable équilibre entre le profane et le sacré est rompu. Mais peut-être ne doit-on pas s'étonner de ces représentations dans une littérature qui a pour figure emblématique un poète, Emile Nelligan, qui n'a pas su franchir le seuil des 20 ans.

Peut-être doit-on voir dans ce thème, l'expression d'une culture qui, ayant rompu ses liens avec l'institution censée, précisément, assurer la «gestion» du Sacré (l'Église), se retrouve privée des rituels censés marquer les grands moments de l'existence. Ou encore l'expression d'une nation trop longtemps infantilisée, nation qui, d'ailleurs, a refusé à deux reprises au cours des dernières années d'assumer sa propre destinée...

 



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[*] Robert Verreault est journaliste à la radio de la SRC. Il termine actuellement une maîtrise en sciences des religions à l'Université du Québec à Montréal.

[1] Michel Tremblay, Le premier quartier de la lune, Montréal: Leméac, 1989, 283 p.

[2] Montréal: Leméac, 1984, 312 p.

[3] Notamment dans Mythes, rêves et mystères, Paris: Gallimard, coll. «Folio-essais», 128, p. 80 et 87.

[4] Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges, Montréal: Leméac, 1980, p. 192.

[5] La grosse femme d'à côté est enceinte, Montréal: Leméac, 1978, p. 207.

[6] Étymologiquement, le mot «panique» dérive du nom du dieu Pan, doué d'une activité sexuelle hors du commun et qui terrorisait les jeunes nymphes.

[7] p. 197-201.

[8] Montréal: VLB éditeur, 1992, 264 p.

[9] Ibid., p. 12.

[10] Le Nez qui voque, Paris: Gallimard, 1967, p. 9.

[11] Idem.

[12] Ibid., p. 33.

[13] bid., p. 32.

[14] Ibid., p. 169.

[15] Ibid., p. 275.

[16] Première édition: Montréal: Editions du jour, 1965. Les références renvoient ici à une réédition: Montréal: Boréal, 1991, 165 p.

[17] Au commencement était le mythe, Ottawa: Les Presses de l'Université d'Ottawa, 1991, p. 329.

[18] Op. cit., p. 67-68.

[19] Ibid., p. 75-76.

[20] Ibid., p. 50 et ss.

[21] Ibid., p. 59.

[22] Ibid., p. 58.

[23] Ibid., p. 62.

[24] Première édition: Paris: Seuil, 1975. Les références renvoient ici à une réédition: Montréal: Boréal, 1995, 187 p.

[25] Les Enfants du sabbat, p. 7.

[26] Ibid., p. 35.

[27] Idem et p. 36.

[28] Ibid., p. 39.

[29] Ibid., p. 107.

[30] Ibid., p. 149.

[31] Ibid., p. 111.

[32] Ibid., p. 65.

[33] Ibid., p. 67.

[34] Ibid., p. 153.

[35] Idem.

[36] Ibid., p. 154.