Cette histoire se divise en un triptyque harmonieux: Ière
Partie: "Le regard distant, l'invention de l'autre"; IIe Partie: "la
métamorphose des modèles français, une
acclimatation délicate"; IIIe Partie: "Des mythes
dépassés? Les visions franco-brésiliennes".
Le "Regard distant" c'est d'abord celui que posent les
Français contemporains et protagonistes des "Guerres de
Religions", André Thevet, Jean de Léry, puis les
"capucins" du XVIIe siècle, auxquels vient se joindre le
regard intéressé de Montaigne. Le vigoureux
Siècle des lumières vient éclairer ces visions
par les regards de la Condamine et de Bougainville. Mais surtout,
Carelli, fils de peintre, est sensible aux "peintres voyageurs,
passeurs de différences" et il a tout à fait raison de
souligner l'importance de "l'image picturale" dans cette rencontre de
civilisation. Aussi consacre-t-il deux petites monographies au
peintre philosophe J.-B. Debret et au "nouveau Robinson" Hercule
Florence. Puis l'orgueil européen et surtout français,
s'enflant au souffle victorieux de la Révolution et de
l'Empire, et qui "se pense comme dépositaire de l'histoire, le
Nouveau Monde apparaissait comme un espace en friche..." Le
Brésil devient un "monde enfant" à la fois envié
mais méprisé par la civilisation industrielle
naissante.
Aussi, comme nous l'annonce le sous-titre de la IIe Partie,
"l'acclimatation" des modèles français est
délicate. L'appel aux "colons" européens, permet aux
Français de faire pénétrer les idéologies
fouriéristes et surtout comtistes. Mais derrière les
généreux phalanstères de Benoit Jules Mures et
l'industrialisation positiviste de Jean Antoine de Montevalde
s'implantent les idées d'Arthur de Gobineau. Les grands
"phares" idéologiques venus de France sont, bien entendu, la
pensée évangélique et démocratique de
Hugo et le positivisme de Comte, devenu "religion d'état". Ces
idées venues de France ne s'acclimatent pas directement dans
le nuancement qu'est le peuple composite du Brésil. Comme je
l'ai écrit, les nuances du peuple métisse sont aux
antipodes de la furia francese si tranchante du manichéisme
des Lumières: c'est une des "marques de la sensibilité"
syncrétique du Brésil dont on peut trouver les origines
lointaines à la fois dans les ontologies monistes de l'Afrique
Noire et à la fois dans la "modération" de la
pensée portugaise. Deux natures imaginaires se marient une
fois de plus, sans se confondre: l'animus cartésien et
français s'unit à l'anima brésilienne si forte -
comme le note Carelli - parce "qu'indéfinie",
c'est-à-dire sous-jacente - "latente" dirait Bastide - dans
son immense potentialité.
C'est bien cette puissance "latente" du mythe originel
brésilien sur lequel Mario Carelli s'interroge dans la IIIe
Partie de son enquête: "Des mythes dépassés?"
D'abord s'établit au XXe siècle une "relation
différente", due peut-être - selon moi - à
l'usure, par trois guerres fratricides en Europe, de la superbe
française. Le résultat c'est que, d'une part les
brésiliens apprivoisent le Paris de la Belle Époque, et
d'autre part, paradoxalement, "les brésiliens se
découvrent brésiliens à Paris..."
Réciproquement, les "mythes dépassés" hantent
d'une part encore les illustres résidents français au
Brésil: Claudel, Darius Milhaud, Cendrars, d'autre part, se
dégage chez d'autres penseurs et non des moindres, ayant pour
point commun un penchant de marginalisation ou tout au moins une
"transversalité" par rap port aux rectitudes, encore trop
orthogonales, des universités héritières de
Napoléon puis de Jules Ferry. Chez Bernanos, Roger Caillois,
Roger Bastide si accueillant à "l'altérité" que
cette ouverture ira chez lui jusqu'à la conversion, on observe
une "brésilianisation".
Car c'est bien ce Brésil de "tous les saints", de tous les
métissages qui nous "rend" ces penseurs français
transformés par de longs séjours: Bernanos le terrien,
pouvant dire du sertâo "je suis dedans", Caillois en consonance
avec le fantastique naturel des quartz et des agates du Minas Gerais,
mon ami et maître Roger Bastide recevant les
généreuses nourritures africaines, tant spirituelles
que matérielles, des Maês de Santo...
Et voici que notre tour d'horizon est bouclé par cette
évocation de l'Afrique qui hante, à différents
degrés, ces trois captivants livres... Comme le dit Carelli en
une phrase ultime, cette ouverture à l'altérité
brésilienne elle-même si ouverte à
l'altérité africaine: "Même si "elle" ne
débouche pas nécessairement sur une forme de
conversion, entraîne un enrichissement
imprévisible".
Cet "enrichissement" est bien un "réenchantement" -
Bezauberung - de nos modernismes exsangues, figés dans les
académismes usés, les antinomies sans espoir de nos
rationalismes iconoclastes gavés d'images insignifiantes.
L'imaginaire, pour se vivifier de nouveau, a bien besoin de ces
"imaginaires en négatifs", de ces mythogénies latentes,
que recèlent et Afrique Noire, et greffe
afro-brésilienne, et "croisements" de la culture
française avec cette culture déjà tant
"croisée" qu'est le trésor de l'Imaginaire
brésilien. C'est sur ces "négatifs" qu'il faut
retoucher nos photographies de famille. C'est la leçon qui se
dégage de ces trois quêtes, celle de la Zaïroise
Clémentine Faïk Nzuji, celle de la "brésilienne"
d'adoption Monique Augras, celle de Mario Carelli... Puisse cette
leçon (qui fait harmonieusement suite à celles de
Griaule, de Viviana Pâques, de Louis-Vincent Thomas, de
Dominique Zahan, de Jean Servier, de Pierre Verger, de Roger Bastide,
de Roger Caillois, etc.) être précieusement recueillie
et suivie, tant par nos amis les "chercheurs en imaginaire", que par
les autres qui "errent" sur les autoroutes, indifférentes et
monotones, tracées par l'inhumaine civilisation
industrielle...
Gilbert Durand
CRI/U. de Grenoble