Le texte, paru pour la première fois en 1937, se construit
comme une méditation autour de la cosmologie et de l'alchimie
babylonienne. Comme à son accoutumée, M. Eliade fait
usage d'une langue so bre et limpide pour ressusciter à son
lecteur cette mentalité magique dans son rapport à un
monde compris comme un tout vivant. Il aborde à cette occasion
quatre thèmes essentiels qui animent cette conception du
monde: cosmos et magie, magie et métallurgie, cosmos vivant et
alchimie babylonienne.
Mais au détour de sa réflexion, le texte devient
bien vite un véritable manifeste où l'auteur, encore
jeune chercheur, déploie avec intelligence et
simplicité ce qui seront les futur s principaux axes de son
anthropologie de l'homo religiosus.
Montrant d'abord que l'on ne peut penser l'expérience
traditionnelle à travers l'unique grille interprétative
historiciste, il revendique le droit à une autre lecture que
des «vestiges monstrueux de superstition»; et
préfère y voir une véritable «science
cosmologique et sotériologique» (p. 21) qui fonde en
espèce une Weltanschauung où le cosmos est
sexualisé et vivant et où la technique devie nt une
liturgie. «Loin de stériliser son âme, cette
participation offre [à l'homme] une vision totale du cosmos et
lui permet de faire d'orgueilleuses tentatives d'"unification" du
cosmos divisé par la création...» (p. 68).
Une vision totale, mais qui n'est pas totalitaire. C'est qu'il est
courant pour l'Occidental de dire de la culture traditionnelle, avec
son imprégnation si forte du symbole et du mythe, qu'elle est
une sociét& eacute; close, qui ne connaît pas
l'histoire et qui refuse obstinément le changement. Or,
à cet égard, l'analyse d'Eliade est éclairante:
métallurgie comme agriculture sont autant de
révolutions historiquem ent datables qui fournissent à
l'homme une nouvelle image du cosmos. Chaque découverte est
ainsi intégrée «concrètement et
expérimentalement» par l'homme «devant lequel
s'ouvre un nouveau niveau cosmique» (p. 16) . Le symbole
apparaît à ces moments forts d'intégration, il
unifie divers niveaux de la réalité cosmique sans pour
autant les neutraliser. Loin de stériliser l'activité
intellectuelle, il l'élance v ers de nouveaux horizons en
l'invitant à accepter la différence, la
nouveauté et
l'hétérogénéité.
On l'aura compris, ce texte donna sans doute l'occasion à
Eliade de brosser sa première silhouette de l'homme vivant
intensément la vie des symboles: un homme cohérent avec
lui-même comme av ec le monde, soucieux de se parfaire en
parachevant l'úuvre naturelle. «Tel est le sens de cette
magie: accéder à la perfection et à l'autonomie
en se servant de l'exemple des forces du cosmos» (p. 120).
Alain Guyard,
Université de Bourgogne, Dijon