Écologie et environnement, deux domaines qui se veulent
d'actualité. Leur importance est telle que l'on retrouve
aujourd'hui une multitude de discours qui prétendent les
comprendre et les expliquer de d ifférents points de vue. Y
réussissent-ils? Une équipe de chercheurs, sous la
direction de Danièle Hervieu-Léger, s'y essaie, avec
des résultats bien inégaux.
D'entrée de jeu, le recueil de textes se veut novateur. En
effet, dès les premières pages Hervieu-Léger
fait une mise au point quant à l'objet possible de la
religion, hormis son objet traditionnel.
À cet égard, une double limite est rapidement
admise: à savoir que la distinction entre le "religieux" et
les "religions" n'est pas la plus évidente en ce domaine;
ensuite qu'il y a peu de travaux de faits quant au rapport entre
religion et écologie. Surtout que, comme le note
Hervieu-Léger, si "toute activité humaine, de la
politique à l'art (...) peut présenter, (...) certains
de ces traits, que l'on retrouve concentrés, (...) dans les
différentes religions historiques." (p. 12) Mais pour
Hervieu-Léger cela ne signifie pas que l'on puisse pour autant
parler de "religions". Cela pour une raison que nous croyons
primordiale: il n'existe pas de concept suffisamment précis de
ce qu'est une religion.
C'est probablement ce qui explique et justifie la présence
de différentes interprétations de l'écologie
à la lumière de certaines grandes traditions
religieuses, telles le jud aïsme et le christianisme. Mais ce
lien entre religion et écologie nous semble vouloir forger
artificiellement son objet; nous y décelons beaucoup plus une
tentative de sauvegarder, sinon de rajeunir, un discours (religieux),
dont de m oins en moins de gens se préoccupent, que de faire
surgir une préoccupation écologiste qui aurait
été occultée par des siècles d'une
lecture non écologique de la bible, par exemple.
Conséquen ce de la sécularisation? À noter que
les différents articles, sauf exception (par exemple la
conclusion de James Beckford), utilisent indifféremment les
concepts de "nature" ou de "création". Théologie, quand
tu nous tiens...
L'article de J. Séguy, Christianisme et environnement
naturel, a dans cette perspective d'autant plus de pertinence qu'il
est, comme tel, le seul qui pose des balises méthodologiques
au rapport éc ologie-religion. Il note ainsi "que les
questions que nous posons aujourd'hui en ce sens [en écologie]
ont été étrangères aux fondateurs des
"grandes religions mondiales"" (p. 79). Ce qui n'empêche pas
par ailleu rs de se questionner légitimement sur l'influence
que peut avoir telle ou telle religion sur l'attitude de ses
fidèles face à la problématique de
l'environnement (p. 78). Ce que fait d'ailleurs très bien
Séguy da ns son analyse du discours de l'Église
adventiste.
Si la plupart des contributions de ce recueil établissent
une typologie des problématiques écologiques, visions
catastrophiques de l'environnement, nouvelle relation à
l'environnement, retr ait du monde, etc., G. Filoramo,
Métamorphoses d'Hermès, se démarque d'une
manière particulière.
Analysant d'une manière très intéressante les
différents rapports de l'homme à la nature, avec une
percée du côté de l'Orient, Filoramo conclut en
insistant, avec plusieurs autres, L. White, sur la
nécessité d'une nouvelle religion, ou alors les
religions traditionnelles, mais renouvelées (p. 149).
Mais il ne peut s'empêcher, malgré tout, de parler
d'une "resacralisation de la nature qui n'a rien à faire, au
moins directement, avec le sacré païen." (p. 149) (Nous
soulignons). Mai s il ouvre malgré tout la porte, dans la
lignée de White, à l'idée d'une transcendance
immanente, solution possible à ce que nous pourrions qualifier
de déplacement du sacré.
C'est dans cette direction que se conclut ce recueil d'articles.
Ainsi J. Beckford dans sa conclusion intitulée Écologie
et religion dans les sociétés industrielles
avancées, soulig ne que "les théologiens
libéraux ont une forte propension à rendre leur
théologie pertinente ex post facto, en des termes qui
dépendent fortement de la sagesse profane dominante." (p. 241)
Alors qu'à l'autre bout de la lorgnette certains rejettent
toute possibilité d'un rapport positif entre religion et
écologie: de nouveau on retrouve L. White (p. 241). Mais
Beckford suggère de nouvelles avenues pour explorer les liens
qui se sont dé veloppés entre la religion et
l'écologie. Nous retenons de ces avenues qu'elles ouvrent la
porte à une nouvelle spiritualité issue de la
problématique écologique, laquelle ne se situerait pas
dans la ligne direct e des religions traditionnelles (p. 246).
Mais il y a plus. En faisant référence à T.
Luckmann, Beckford relance la discussion introduite dès le
début par D. Hervieu-Léger: les rapports de la religion
(traditionnelle) à la modernité suppose la
"relocalisation ou la recomposition du religieux." (p. 247). Et pour
Beckford, en reprenant les thèses de Luckmann, les
transformations du religieux ont eu pour effet, entre autres, de
rétrécir la t ranscendance religieuse (comme le
remarquait dans un autre contexte Filoramo) tout en
élargissant le domaine de la religion. Si pour
Hervieu-Léger "elle [la rationalisation] se manifeste, de
façon spécifique, dans l'emprise de plus en plus forte
qu'exercent la science et la technique dans tous les domaines de la
vie humaine..." (p. 9), pour Luckmann "l'expérience de la
transcendance dans le monde moderne est de plus en plus
limitée aux événements de la vie quotidienne."
(p. 248)
Si le champ de la transcendance diminue, celui du religieux
grandit par insuffisance de différenciation sociale de
l'institution religieuse. Nous retrouvons alors une intuition selon
nous fondamentale qui revi ent dans certaines contributions: la
possibilité d'une transcendance immanente... Mais cela demande
que soit conceptualisée la "religion" comme le soulignait
Hervieu-Léger dans son introduction. Il faudrait
peut-être que soit abandonné le point de vue
théologique omniprésent lorsque l'on essaye de relier
religion et écologie. Cela permettrait, possiblement, de
surmonter les querelles de "clochers" entre confessions religieuses
lorsqu'il s'agit de s avoir qui offre la vision du monde la plus
juste eu égard à la "Création", comme le laisse
voir les différentes contributions lors des rassemblements
úcuméniques de Bâle et Séoul.
Pour terminer, une courte référence à J.
Beckford, qui nous semble bien résumer un des principaux
obstacles à l'établissement d'un lien positif entre
religion et écologie: "Une fois brisé le dispositif
ecclésiastique, le religieux peut s'emparer de n'importe quel
problème. Dès lors, il n'y a qu'un pas à
franchir pour admettre que l'écologie puisse servir de point
de départ aux expériences de la transcendance et donc
aux religieux." (p. 249)
Claude Giroux,
Université du Québec à Montréal