Quatre premiers chapitres, minutieux, montrent comment la
réception d'Émile (1762) a été
déterminée par le combat qui faisait alors rage entre
les parlementaires (jansénistes) qui attaquaient les
Jésuites, et l'Église (Sorbonne et
évêques) qui tentait de les défendre. Chacun de
ces deux partis "condamne" le traité décrivant
l'éducation de l'enfant de la nature; mais cette
rivalité dans le zèle pour défendre la
vérité et protéger les fidèles se
complique d'un conflit de juridiction. Les Parlements gagnent: eux
seuls ont légalement le droit de censurer. L'Égli se ne
peut qu'agir sur le plan pastoral, et interdire aux fidèles,
diocèse par diocèse, la lecture de l'ouvrage dangereux;
elle ne se satisfait d'ailleurs guère de ce rôle et
espère que le roi parlera, apportera la parole efficace, et
ôtera le pouvoir de censurer des mains suspectes et
laïques des parlementaires. Lefebvre note que dans cette affaire
qui vise à préciser quelles lectures sont
autorisées ou interdites aux França is[2], Rousseau
n'est guère pris à partie. Ce n'est pas à lui
que l'on s'adresse.
Les quatre chapitres suivants entrent dans le vif du sujet. Ils
nous font connaître la liste des épithètes et
comparaisons qui indiquent aux fidèles ce qu'il faut penser de
Rousseau. Une première rhétorique est guerrière:
Rousseau est Rabsacès, général assyrien qui vint
défier les Israélites, provoqua Yahvé et attira
ainsi sur ses propres troupes une vengeance exemplaire; il est aussi
Goliath - ce qui met les apologètes dans le rôle de
David. La rhétorique de la séduction est aussi
fréquente: ne craignant pas de mélanger les
métaphores, les apologètes nous apprennent que cet
écrivain a des accents mâles qui séduisent comme
des enchanteresses. Personne ne devrait s'approcher des rivages
où chante cette sirène. Souvent ceux qui
réfutent Rousseau assurent qu'ils ne l'ont pas lu; ceci est ce
nsé garantir leur haute moralité; un peu comme ceux qui
aujourd'hui partent en croisade contre la pornographie en
prétendant n'avoir jamais vu ce qu'ils veulent proscrire. Les
apologètes savent néanmoins ce qu'il faut o bjecter
à Rousseau car ils ont été
éclairés par un vieux curé qui a, quant à
lui, entrepris de le lire, son grand âge le mettant à
l'abri des séductions du monde. Rousseau a le talent d
angereux d'éblouir les lecteurs, dit-on, de parler avec
passion. On se hâte quand même de préciser qu'il
ennuie quand il attaque la religion; le bon goût conserve ses
dogmes; le conformisme devient principe esthétique. Ce type
d'apologiste ne cite jamais Rousseau: qui en effet distribue des
échantillons de poison? On compare aussi Rousseau à
Protée: insaisissable. On lui reproche surtout son roman par
lettres La Nouvelle Héloïse; lequel des personnages parle
pour lui? la pieuse Julie? Wolmar l'athée vertueux? ou le
héros sentimental Saint-Preux? Une telle
indétermination fait partie des règles du genre; mais
ce genre dérange. L'herméneut ique chrétienne,
écrit l'auteur, est tout à fait démunie devant
la pluralité des interlocuteurs. (Cette pluralité est
aussi présente dans Émile; ce "traité" met en
scène divers personn ages, dont le fameux vicaire savoyard).
On compare enfin Rousseau à Diogène: un cynique qui
s'affiche, un mauvais caractère qui veut se distinguer;
à Érostrate qui s'immortalise en commettant un crime;
à Héraclite enfin, misanthrope d'humeur chagrine.
On veut ignorer Rousseau, le faire taire; mais on s'occupe
beaucoup de lui. Refuser passionnément une relation c'est,
bien sûr, l'entretenir. Trois chapitres s'efforcent de
décrire quels rapports s'inst aurent involontairement entre
les pieux amis de la raison et de la religion et le troublant
perturbateur. Tout me semble pivoter sur le fait que l'auteur de
fictions crée des personnages qui s'emparent du droit
d'enseigner la vérité chrétienne. Sont-ils des
usurpateurs? Sur son lit de mort, Julie reçoit la visite d'un
ministre de l'Évangile venu pour la préparer; mais la
pieuse Julie est tout à fait prête et le pasteur avoue
que c'est lui qu i est reparti édifié. "Je croyais vous
instruire et c'est vous qui m'instruisez. Je n'ai plus rien à
dire". Un tel aveu, peut-être dur à entendre pour des
Protestants, est proprement scandaleux pour des Catholiques. U n
autre personnage fictif, le vicaire savoyard, raconte sa vie et
déclare sa foi. Sans aucun mandat, Rousseau prend ainsi la
place d'un prêtre. De tels procédés
littéraires exacerbent le conflit du droit à la par ole
en matière religieuse, mais surtout ils changent les
règles du jeu; Julie et le vicaire sont fictifs, donc
facilement admirables, et, ce qui est aussi important, aucun individu
réel et responsable devant ses semblables n'assume le urs
énonciations. La situation se complique encore quand on
apprend que le vicaire savoyard, scrupuleux dans l'accomplissement de
ses devoirs, avoue son scepticisme devant certaines affirmations de
la messe qu'il célèbre fort fidèlement. Quels
gouffres s'ouvrent quand on admet que la pratique du geste ne fait
pas taire les doutes!
Mais il est difficile pour les apologètes catholiques
d'aller jusqu'au bout dans la dénonciation des
procédés et des prétendues "professions de foi"
que ces fictions soumettent aux lecteurs . D'une part, parce qu'en
général ils saisissent mal le procédé
littéraire et passent vite à la dénonciation des
contenus; mais aussi parce qu'ils savent que ces pages de Rousseau
fâchent les philoso phes et ébranlent certains de leurs
lecteurs. L'exemple de Balaam les tire de ce mauvais pas. Alors
même qu'il veut combattre la religion, Rousseau, malgré
lui, sert à la défendre. Citer Jean-Jacques devient
dès lors possible. (On cite surtout sa tirade contre les
philosophes et leurs désolantes doctrines et celle sur le
caractère divin des Évangiles). Un abbé de la
Porte signale le sort d'Oza: alors que l'Arche de l'Alliance
menaçait de tomber, ce soldat israélite porta la main
sur elle pour la rétablir; il fut foudroyé sur place.
(L'interdiction avait été très claire.) Sans
autorisation, commettant même une grossière
transgression, Rousseau a abordé des sujets qu'il
n'était pas habilité à traiter; mais il a
évité le sort d'Oza. Aurait-on le droit de toucher
à l'Arche sans tomber raide mort aussitôt? (Les
apolog& egrave;tes connaissent leur Bible et y ont recours pour
décrire l'événementiel.)
Trois derniers chapitres esquissent donc trois types de
réactions devant Rousseau. Fixités regroupe ceux qui
répètent les vérités
inébranlables. Les phrases du psautier serv ent à
décrire les philosophes. L'apologétique
répète inlassablement les mêmes arguments. Toutes
les objections ont déjà été
formulées; l'arsenal des réponses est depuis l ongtemps
constitué. L'Assemblée du Clergé prie le
frère Bonhomme de rassembler les textes des apologètes
des premiers siècles, de les faire traduire en français
et de les diffuser. Lancer Tertullien contr e Rousseau en 1770; le
combat allait être inégal. Les apologètes
fixistes "démontrent" que Rousseau se trompe en attribuant un
devenir à l'homme car la création de l'homme lui a
donné son statut défi nitif; l'anéantissement de
la religion aboutit à la dissolution du corps politique; le
catholicisme est la seule religion adaptée aux besoins du
peuple car elle refuse le libre examen.
Lieux de mouvance regroupe les apologètes qui acceptent que
la foi devienne l'objet d'un récit sincère,
c'est-à-dire d'un récit racontant un parcours
individuel qui n'est pas soumis aux exi gences d'un récit
collectif tel que celui de l'histoire du salut. La
révélation de soi (et ses "indécences") cesse
d'être réservée à la confession
secrète et peut se faire en public, sans faut e de goût.
Les témoignages de lecteurs enthousiastes de Rousseau
amènent ce changement d'opinion[3]. Les histoires de
conversion que racontent ces apologètes cessent d'être
des récits confinés dans le cadre étroit de
développements dictés par les lois providentielles. Le
Comte Valmont de l'abbé Gérard décrit un retour
au catholicisme; c'est un roman avec de multiples personnages et des
événements cont ingents; les actions des uns suscitent
les réactions des autres et il y a de l'imprévu dans
les drames. L'abbé Genoude publie en 1844 une autobiographie,
L'histoire d'une âme, où s'épanche un sentiment
de la natur e qui est tout à fait romantique.
Lieux de reconnaissance enfin donne des exemples où la
sensibilité catholique et celle de Jean-Jacques se rejoignent
explicitement. L'abbé Joannet rejoint le mysticisme
hédoniste en y imprimant l es accents de Rousseau: il
célèbre la jouissance de soi, l'émotion du sens
intime qui gît dans la connaissance authentique de sa nature.
La religion a ses délices, enseigne l'abbé Lamourette,
parce qu'elle est en harmonie parfaite avec la nature. Lefebvre
montre aussi comment le clergé constitutionnel s'est
appuyé sur Rousseau pour défendre la démocratie
civile et donner une sanction biblique à la
souveraineté populaire. (Mais ce clergé a aussi
lutté contre Rousseau pour affirmer le droit des Catholiques
à la liberté religieuse[4].) Lefebvre trouve enfin dans
la théorie du sens commun de Lamennais un héritier de
l'appel rousseau iste à la nature: cette apologie veut en
effet instaurer la discussion entre croyants et incroyants sur la
base d'une philosophie naturelle. Certes le jeune Lamennais cultive
l'ambivalence car il fait du sens commun "une représentation
figu rée de la foi comme grâce permanente
attribuée par Dieu au genre humain"; il a néanmoins
franchi le pas décisif car il ne prétend plus que
l'argumentation sur la religion doit suivre d'autres voies que celles
qui p ermettent d'ordinaire d'atteindre la vérité.
L'auteur montre bien comment, en introduisant le débat
théologique au coeur même de la littérature de
fiction, Rousseau ne se contente pas de le sentimentaliser; il
l'érotise. Cette littérature est en effet notoire pour
évoquer sans cesse les sentiments amoureux; les drames de la
vie tournent souvent autour d'eux; les histoires de séduction
ne sont plus marginales dans la destinée des êtres
doués de r aison. La Nouvelle Héloïse, "lettres de
deux amants"[5], appartient à ce genre littéraire et en
élargit la portée. Des affirmations morales et
religieuses y côtoient des épanchements entre les sexes
q ui vont au-delà des pâmoisons de Madame Guyon. Julie
joue auprès de Saint-Preux le rôle de maîtresse de
morale, mais a joué aussi (brièvement) auprès de
lui le rôle de maîtresse tout court. (Pire, cet
égarement d'une nuit ne l'empêcha pas par la suite de
devenir une parfaite épouse pour Wolmar et une mère
modèle pour ses enfants.)
L'essentiel du livre se trouve évidemment dans la
présentation du grand glissement entre une apologétique
qui ne veut pas écouter son adversaire et une
apologétique qui est amenée à grave; se situer
sur le terrain de celui que l'on voulait écarter et ignorer.
Les premiers apologètes s'enferment par fidélité
dans le cercle du déjà dit. L'Église
prétend régner sur le lang age de la foi et veut
empêcher Rousseau d'y introduire son vocabulaire et ses
phrases. L'objectif est clair: il faut forcer l'auteur à se
taire et empêcher les lecteurs de le lire. Ainsi on ne lui
adresse pas la parole et tout le débat reste entre catholiques
qui se protègent de l'Autre. L'Église néanmoins
est amenée à regarder ce qui se passe hors du cercle
enchanté de son discours, voire à écouter ce qui
s'y dit. Comme cet homme parle de l'homme, il faut se mettre à
en parler; comme il en parle avec des accents nouveaux... Sous la
Restauration alors que certains mettent tout en oeuvre pour
empêcher la réédition des oeuvres de Voltaire et
de Rousseau, Frayssinous (Conférences, 1821) tourne la page:
la politique du refus de la discussion est passée de mode: "La
religion ne craint pas le grand jour; elle aime à se montrer
à découvert, elle invite à l'exam en, elle le
commande même".
Lefebvre dégage bien le fait que cette nouvelle ouverture
ne sait pas jusqu'où elle s'engage. Une estampe de la Bible de
Calmet (1767) nous montre le songe de Jacob: le patriarche sommeille
à côté d'un livre fermé; sur une
échelle dont le haut disparaît dans la lumière,
des anges descendent, touchent le sol du pied, puis remontent.[6] La
communication entre le ciel et la terre se fait continûment, de
manière sereine, dans un espace diaphane. "Le langage
religieux est ici dans le cercle de sa perfection". L'homme dort et
le livre reste fermé[7]; pas de vie, pas
d'interprétation. Le discours que l'Église
répète sur Dieu est aussi parfait que la
révélation que Dieu lui transmet et rien ne trouble cet
aller et retour. Les vérités de la foi sont aussi
incontournables que des faits. (Elles y sont d'ailleurs sans cesse
assimilées.) Non seulement l'adhérence à ces
vérités doit être parfaite, mais elle peut
l'être; elle l'est comme naturellement. L'abbé Sigorgne
écrit que l'oeuvre de Rousseau doit être utilisée
par les chrétiens avec la même prudence que la Bible;
"ils ne doivent lire directement ni l'une ni l'autre, car l'une et
l'autre comportent trop de possibilités
d'interprétations dangereuses". Or, comme Héraclite
l'enseignait d éjà, le logos appartient à tous.
La réception de Rousseau ne prouve-t-elle pas que dès
que l'on cesse de dénoncer le discours de l'autre comme un
leurre, on tombe, un peu, dans son piège?
On comprend dès lors l'indignation de Maritain qui a bien
vu jusqu'où a mené la lecture de Jean-Jacques. Dans ses
Trois réformateurs[8], le néo-thomiste tance P.M.
Masson et assure que l'i nfluence de Rousseau a été
surtout néfaste. "Si elle a - provisoirement - conservé
parmi les hommes quelques parties de vérité, ça
été en corrompant la vérité pour la leur
rendr e acceptable, et c'est là le grand péché".
C'est à Rousseau "que nous devons ce cadavre d'idées
chrétiennes dont l'immense putréfaction emprisonne
aujourd'hui l'univers (...). Le rousseauisme est une radi cale
corruption naturaliste du sentiment chrétien".
Mais la littérarisation du discours religieux, qui fait
entrer "la foi" dans le champ des moeurs que montrent les romans,
est-elle inévitablement preuve d'affaissement moral,
d'indulgence pour toutes les molless es de l'âme et ses vagues
élans? Baudelaire définit l'art moderne comme l'art qui
tire plaisir de la représentation du présent. En
société post-traditionnelle une telle
représentation, qui met en fo rme communicable la
réalité individuelle ou collective du moment,
n'est-elle pas aussi nécessaire à la qualité de
nos moeurs? N'y a-t-il pas une sage mesure dans la conclusion des
Mémoires d'Outre-Tombe? En effet après avoir
exprimé ses appréhensions et ses espérances pour
l'avenir, Chateaubriand qui s'affirme croyant renonce à
prophétiser; il laisse un récit tronqué et
dépose ostensiblement la plume: "Les scènes de demain
ne me regardent plus; elles appellent d'autres peintres: à
vous messieurs". Raconter son présent et celui de la France
suffit à son génie.
Mentionnons pour finir que le livre de Lefebvre a son revers,
comme toute médaille: en braquant l'attention sur l'agitation
dans la fourmilière, il ne nous montre guère la
silhouette du géant qui est venu la déranger du bout du
pied. Certes on peut deviner à la lecture quelque chose de
cette silhouette; on la voit en creux. On peut se consoler en se
disant que Rousseau est fort accessible aujourd'hui; on le lit plus
volontiers que Bergier et les autres apologètes. Il n'en reste
pas moins que ce travail présente non pas une action, mais une
réaction. L'écriture théologique serait-elle
surtout cela depuis deux siècles?
Michel Despland
Université Concordia
[1] Le tout a été réimprimé en un seul
volume par Slatkine, 1970.
[2] L'archevêque de Paris crée un
précédent peu canonique en publiant un Mandement sur
l'ouvrage d'un protestant étranger.
[3] Voir l'article de Robert Darnton dans Le grand massacre des
chats. Attitudes et croyances en ancienne France, Paris,
Hachette, 1986 [Laffont, 1985].
[4] La présentation des rapports complexes entre les
évêques constitutionnels et les écrits proprement
politiques de Rousseau est un apport important qui confirme et
complète les travaux de Bernard Plongeron et contribue
à montrer comment il y avait alors plusieurs catholicismes en
France.
[5] Le sous titre complet se lit: "Lettres de deux amants
habitants d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies et
publiées par Jean-Jacques Rousseau". Pour une analyse de
la place de Julie dans le roman, voir pp. xxiii-xxxix dans
l'introduction de René Pomeau à l'édition
Garnier (1960).
[6] Tout au long du livre des reproductions d'estampes illustrent
graphiquement l'univers des apologètes.
[7] Depuis le XVIe, les iconographies protestantes et catholiques
s'opposent sur ce point: les uns ouvrent le livre que les autres
referment.
[8] Jacques Maritain, Trois réformateurs, Paris,
Plon, 1925.