Raymond Lemieux et Micheline Milot, Les croyances au
Québec, Esquisses pour une approche empirique, dans Les
cahiers de recherche en sciences de la religion, vol. 11, 1992.
L'équipe de recherche en sciences humaines de la religion
de l'Université Laval vient de faire paraître un recueil
de textes présentant une partie des travaux menés,
depuis 1985, sur le thème des croyances des
Québécois. Depuis 8 ans, en effet, les membres de ce
groupe ont relevé le défi d'analyser scientifiquement -
et cela dans une perspective interdisciplinaire - les croyances
religieuses de la populati on francophone de la région de
Québec. Cette population, plutôt homogène du
point de vue ethnique, porte tout de même, selon R. Lemieux et
M. Milot, les influences du multiculturalisme "qui concernent les
fondements mêmes de l'univers mental de la
modernité"[1].
Dans le premier article de ce collectif, Raymond Lemieux se
propose de définir son objet en distinguant, au
préalable le croire, la croyance et les croyances. Pour le
sociologue de la religion, les croy ances sont des faits de langage -
produits à la rencontre de l'imaginaire et du symbolique"[2] -
obligeant chacun à se définir comme croyant ou comme
incroyant par rapport aux institutions du croire[3]. Cependant
Lemieux souligne que l'effritement des grands récits "laisse
l'individu seul avec lui-même, sans repère dans une
culture qui ne lui offre pas de signifiants communs
incontestables"[4]. Ainsi le paysage des croyances devient-il
très complexe à saisir. C'est que le religieux
institué tendrait à migrer du côté de
l'expérience personnelle. Dès lors, Lemieux s'interroge
sur le type d'expérience qui pourra être
qualifiée de religieuse ?
Pour l'auteur, la croyance réfère "à un espace
imaginaire qui dépasse nos rationalités et nos
logiques. La mise en situation de l'être humain dans le monde
est telle qu'il fai t constamment l'expérience du manque de
sens, du manque métaphysique, et qu'il (l'individu) cherche
naturellement à combler ce manque en se donnant des
représentations qui rendent acceptable cette expérience
du manque. Dès lors, il a accès à des
modèles de plénitude, de bonheur, de salut qui
permettent à son désir de continuer d'être actif
malgré sa non réalisation dans le quotidien,
malgré les ruptures de l'existence"[5]. La croyance serait une
représentation non démontrable qui obstrue la
béance en lui injectant du sens. Le besoin de se raconter
pourrait se traduire comme une expérience de fondement ou
d'ancrage d ans une identité propre. L'enlacement entre la
représentation (imaginaire) et le récit personnel
(symbolique) constitue la croyance.
Qu'en est-il maintenant des croyances? Les croyances sont multiples
et polysémiques. Elles se présentent comme des bornes
signifiantes permettant de rendre manifeste une proposition du
réel. Le s croyances n'expriment pas l'acte de croire car
celui-ci implique la reconnaissance d'une altérité
fondatrice. Relativement aux croyances, la croyance suppose un
procès d'énonciation par lequel le croire est
éprouvé. Les croyances n'ont pas la même
prétention, elles sont des fragmentations de
représentation mobilisatrices porteuses de sens et d'une
cohérence propre.
Il est donc question de croyances dans cette étude. On voit
que cette recherche s'attarde moins à l'acte de croire mais
tente plutôt d'observer des constellations de croyances qui
rendent compte des repr ésentations collectives d'un segment
de la population québécoise.
Micheline Milot présente, au plan méthodologique, le
choix des quatre constellations de croyances retenues par le groupe
de recherche. La formalisation des quatre polarités - le
Religieux, le Cos mique, le Moi et le Social - repose sur une
traduction logique des propos recueillis durant les entrevues. La
quadri-partition n'est pas une construction théorique a priori
mais une mise en place des données empiriques. Ce choix
s'appuie p rincipalement sur le rapport explicite entre les
énoncés de croyances et l'"axe mobilisateur" impliquant
une pratique de la croyance. Milot appuie son choix de classement sur
des traits généraux dégagés des
matériaux analysés. L'auteure présente 6 traits
importants: 1. l'organisation des croyances en système; 2.
l'organisation "psychologique de signifiants"; 3. le degré de
fonctionnalité des croyances; 4. la fonctionnali té
"virtuelle" des croyances; 5. les rapports entre l'univers culturel
et l'univers personnel du système de croyances; 6. le
"réaménagement" du cadre traditionnel du système
de croyance.
Par la suite Milot analyse plus particulièrement les
systèmes de croyances à dominante religieuse. Milot
soulève quelques observations intéressantes. D'abord,
l'autonomie individue lle des systèmes de croyances
religieuses. Il semble que chacun tente de personnaliser ses
croyances religieuses en se démarquant de la majorité
des gens. Deuxièmement, l'autonomie d'un système de
croyances personnelle s par rapport aux institutions religieuses.
Troisièmement, l'entrecroisement de différents
systèmes de croyances. Finalement, la référence
au système religieux chrétien. On aura compris que le
pôle religieux des croyances renvoie à la tradition
religieuse instituée; ce qui n'exclut pas le caractère
religieux des croyances rencontrées hors de ce pôle.
L'auteure raconte à ce sujet que la croyance religieuse s e
déplace d'un pôle à l'autre en conservant des
références paradigmatiques de la tradition
chrétienne.
Dans un deuxième article intitulé "Histoires de vie
et postmodernité religieuse" Lemieux pose le problème
du rôle de la fonctionnalité des croyances en relation
avec trois âges de la vie: l'enfance, l'adolescence,
l'âge adulte. Pour chacun des âges de la vie, Lemieux
présente un mode d'appropriation "différencié et
typique des croyances" correspondant à la construction
individuelle et soc iale de l'identité. Pour le premier temps
de la vie, la fonction de socialisation semble prédominer;
pour l'adolescence, on retrouve la fonction de personnalisation;
à l'âge adulte, la fonction d'adaptation par
l'intégra tion au changement. Ainsi, les croyances concernent
l'histoire de vie d'un individu "dans son environnement physique,
social, symbolique et imaginaire, c'est-à-dire la constitution
de sa subjectivité"[6]. Les croyances, dans cette perspect ive
sont comprises comme ce qui noue le désir subjectif aux
contraintes imposées par la réalité.
Lemieux ne croit pas que la désaffection pour les
institutions du sens soit nécessairement signe d'accès
à la postmodernité: "Le recours aux ressources
individuelles pour élaborer, c hacun pour soi, les questions
pertinentes à sa vie personnelle, en ayant accès
à un marché des biens de salut où on ne trouve
plus de monopoles institutionnels, est bien, lui aussi, signe de
modernité"[7]. Malgr& eacute; cela Lemieux s'interroge sur
les attitudes religieuses que l'on pourrait qualifier de
postmodernistes. En fait, l'auteur soulève deux
modalités propres à la postmodernité. D'une
part, la dialectique entre l'expé ;rience personnelle et
l'institution permettant "au sujet de s'inscrire, à la mesure
du déroulement de sa vie, dans le vide laissé par
l'écroulement des grandes institutions de sens"[8]. Cette
dialectique est vécue dans une certaine angoisse de la
différence qui se traduit par une "oscillation" entre la
multiplicité des croyances. Cela se résume en cette
constitution d'un "petit récit" qui confère à
une personne reconnaissance et légitimé. D'autre part,
le dépassement de l'affrontement entre la religion et la
raison. La voie postmoderne considère les rationalités
dominantes comme des formes de croyance toutes relatives. "Il ne
s'agit donc p as d'opposer croyance et raison, mais de les conjuguer
dans la conscience de la relativité de chacune"[9]. En bout de
ligne, Lemieux reconnaît une "postmodernité religieuse"
qui serait "celle d'une formation de compromis sans cesse à
reprendre, entre le sujet croyant et les institutions
mass-médiatisées du croire".[10]
Alain Leboeuf propose, dans son article, un classement de
signifiants-clés propres à chacune des quatre
polarités selon une échelle à deux niveaux:
dominant ou sous-dominant. Cela l ui permet "de savoir si certains
champs sémantiques sont plutôt amalgamés ou s'ils
sont exclusifs les uns aux autres"[11]. Leboeuf montre que "le
relativisme rencontré en est rarement un
d'exclusivité"[12] et que les sig nifiants-clés
"entretiennent toujours un rapport spécifique avec la
dominante"[13]. L'auteur observe deux types de rapport à la
dominante: la dynamique intégrative et la dynamique
disjonctive. La seconde dynamique ne renvoie pas à l'exclusion
mais à la formation d'un univers sémantique autonome
prolongeant la dominante.
Dans un article commun, Gilbert Guidon et Réginald Richard
s'interrogent sur la persistance de la culture chrétienne. En
posant la question des rapports que les adhérants à la
polarité Religieux entretiennent avec les autres
polarités. Cette recherche exploratoire permet de faire
ressortir des compatibilités et des incompatibilités
entre les quatre polarités.
Un regroupement de trois articles rapportent les travaux
dirigés par Réginald Richard et Jean-Paul Montminy
autour des déplacements sémantiques du signifiant
"dieu": déplacements osc illant entre un dieu transcendant
(chrétien), un dieu transcendantal (moi), un dieu immanent
(cosmique) et un dieu de cohésion sociale. Les auteurs
proposent quatre hypothèses qui ont été
vérifiées lors de s enquêtes partielles
menées auprès de deux groupes de sujets. Le premier est
un groupe d'adolescents fréquentant une même
polyvalente, et le second est composé de 410 personnes
choisies au hasard dans la ré gion de Québec.
Dans son article "Le Québécois et les
métamorphoses de son dieu", Réginald Richard
vérifie l'une de ses hypothèses concernant la
polysémie du signifiant "dieu". Martin Meunier, Jean-Paul
Montminy et Richard Saracchi dans leur article font ressortir que
"les éléments de tradition traduits dans une
représentation du divin en termes de Dieu personnel sont
profondément travaillé s par les autres modes de
représentations"[14]. Les auteurs, en fait, observent un
déplacement vers un dieu de type cosmique. Le même
groupe de chercheurs assisté de Françoise Gignac
reconduisent la même enquête auprès d'une
population d'adolescents. On retient de cette enquête que le
"dieu" cosmique semble être devenu à la mode"[15].
Alain Bouchard présente ses recherches sur les nouvelles
croyances des Québécois. Il est intéressant de
noter que ses enquêtes auprès des étudiants du
niveau Cégep montrent une prédominance pour la
polarité du Moi[16]. L'enquête de Bouchard oblige
à questionner les méthodes utilisées ainsi que
les quatre définitions du questionnaire de R. Richard pour
distinguer le Moi et le Cosmique. D'entrée de jeu, Milot et
Lemieux ont bien circonscrit les quatre polarités, mais il
semble qu'un desserrement dans les définitions se soit produit
au cours de la recherche. Par exemple, alors que la
télékinésie est liée au Moi pour Lemieux
et Leboeuf[17], elle est associée au Cosmique ou au moi pour
Bouchard[18].
Concernant sa recherche, Bouchard propose que les "croyances
exotiques actuelles reflètent la mode qui s'est
développée dans certains milieux des années
soixante. Les thèmes de la c ontre-culture américaine
ont pris racines dans la population en général, et on
constate maintenant l'ampleur du phénomène"[19].
Bouchard montre également que la dominante Religieux est en
relation avec la sous-do minante Cosmique; la dominante Cosmique est
en relation avec la sous-dominante Moi et la dominante Moi avec
sous-dominante Cosmique.
Ces quelques précisions introduisent l'article de
André Couture. L'auteur questionne le discours de Shirley
MacLaine - en le comparant à celui de Bhaktivedânta
Swâmi Prabhapâda - sur la réincarnation. En
utilisant un modèle d'analyse médical, il est en mesure
d'évaluer les mutations du discours réincarnationniste.
Il serait intéressant d'analyser les enseignements spirituels
de MacLain e pour les situer dans l'une ou l'autre des
polarités. On pourrait s'attendre à une dominante Moi
avec sous-dominante Cosmique. Or, la polarité Cosmique et la
polarité Moi est si intimement liées chez MacLaine
qu'il se rait ardu de les distinguer.
Selon Couture, le "concept de réincarnation est
inséparable de tout un contexte plus général
où il vient s'intégrer"[20]. Ce qui ressort de cette
comparaison est l'aspect th& eacute;rapeutique du discours
réincarnationniste. Les deux discours s'opposent
péremptoirement en ce que le discours du guru propose un
enseignement auquel il faut se soumettre alors que MacLaine renvoie
chacun à sa propre capacité salvatrice.
Yuki Shisose et Jacques Zylberberg ont mené une observation
participante dans une école primaire de milieu populaire de
Montréal. Dans un contexte multiculturaliste, les auteurs
interrogent les f ormes de socialisation religieuse dans une
perspective orthodoxe. L'enseignant, qui dispose d'une autonomie
relative, est chargé de proposer des "représentations
dominantes, de construire un microcosme ordonné et de rendre
compatible ce microcosme avec le macrocosme structurel et l'univers
symbolique, bref le système environnemental de la
société-mère"[21]. Selon les auteurs,
l'enseignant véhicule un discours dogmatique et
totalitaire[22] car ce de rnier légitime sa propre parole
à l'aide des énoncés religieux. Par exemple, "le
bien, le beau et le vrai sont catholiques et québécois,
à l'inverse le mal, le laid et le mensonge sont
hors-chrétien té et hors-Québec"[23]. À
la toute fin de leur texte, les auteurs tentent de montrer le
caractère postmoderne de l'ordre politique établi par
l'enseignant. Les auteurs forcent l'analyse lorsqu'ils apparentent la
postmo dernité à un ethnocentrisme résiduel issu
d'une vision nationaliste ou à une
"théâtrocratie" sacrée[24] basée sur des
effets de séduction. D'une part, il est évident que
tout enseignant véhicule ses propres valeurs à travers
son enseignement. Il n'y a là rien de nouveau; le discours de
l'enseignant n'est pas neutre. D'autre part, il y a quelque chose
d'"impertinent" dans le fait de penser que les rapports de
séduction sont un trait spécifique de la
postmodernité. En fait, la séduction est une force
d'attraction-répulsion qui doit être examinée
d'un point de vue éthique, mais une force toujours
présente dans l'acte d'enseigner.
Denis Jeffrey,
Université du Québec à Montréal
[1] P. 15.
[2] P. 11 (ce sont les auteurs qui soulignent).
[3] P. 23.
[4] P. 24.
[5] P. 41.
[6] P. 203 (c'est l'auteur qui souligne).
[7] P. 217.
[8] P. 231.
[9] P. 228.
[10] P. 231.
[11] P. 136.
[12] P. 159.
[13] P. 160.
[14] P. 274.
[15] P. 287.
[16] P. 303.
[17] PP. 67 et 138.
[18] P. 303.
[19] P. 306.
[20] P. 354.
[21] P. 362.
[22] P. 371.
[23] P. 375.
[24] Le sacré renvoie à un l'enchantement du monde.