J'ai douze ans. En classe, un camarade nous entretient de son
idole. Tour à tour, nous devons parler d'une personne que l'on
admire. Ce gamin là voue un culte plutôt intense
à une vedette rock de l'heure. Il conclut qu'à ses yeux
ce chanteur est un véritable demi-dieu! J'éprouve
évidemment une certaine gêne pour lui. Si le rock'n'roll
mène à ce genre d'excès, très peu pour
moi! C' est à mon tour maintenant. Je vais leur parler de ma
vedette sportive favorite: un véritable dieu du stade...
Cet enthousiasme précoce une fois résorbé
dans l'âge de raison, j'adresse au monde qui m'entoure un
regard beaucoup plus critique. Je ne fais mon évangile que des
paroles du médecin. Je ne croirai Elvis mort qu'après
avoir examiné l'ADN de sa dépouille. Contre l'usure des
consciences cosmiques, je conseille aux amis ces petits week-ends de
formation à la campagne. Par ailleurs, j'estime que des formes
de vie, si discrètes qu'elles ne se manifestent qu'en dehors
des grandes villes, mais tellement somptueuses dans leur soucoupe
qu'elles éblouissent toujours les témoins, ont tout
à nous apprendre sur l'humilité et la
générosité intergalactiques. À ceux et
celles qui peut-être sourient, je dirais qu'il y a beaucoup de
chances pour que l'une ou l'autre des affirmations
précédentes, sinon une proche voisine, vous convienne
tout à fait et que, conscients ou non, vous participiez
à la genèse d'une nouvelle religion. C'est du moins
l'impression que laisse la lecture du livre d'Albert Piette.
Dans Les religiosités séculières, il se
propose de "cartographier" ces pratiques ou ces
représentations qui, rencontrées à l'enseigne du
profane, confinent néanmoins au religieux. L'objectif est
simple et les résultats impressionnants, trop peut-être.
Mais nous y reviendrons. Pour ceux et celles que le titre surprendra,
l'auteur s'emploie dès l'introduction à dissiper le
paradoxe. Une religiosité séculière est une
activité séculière dont certaines des
composantes relèvent d'ordinaire d'une religion reconnue et
qui, située dans cet interstice, contient les germes d'une
nouvelle religion. Un peu à l'instar de ces cultes que
l'histoire fait se rencontrer et qui s'amalgament pour former un
système de croyances et de rituels tout à fait
singulier, c'est la notion de syncrétisme qui permet le mieux
de qualifier les divers mécanismes à l'úuvre
lors de la formation de ces religions virtuelles[1]. Nous sommes donc
conviés, à l'intérieur même de notre
époque, à la recherche de ces potentialités, de
ces signes annonciateurs d'une forme religieuse à venir.
Afin d'illustrer l'importante distribution des religiosités
séculières, l'auteur trace un itinéraire qui
mène des révolutions française et russe, avec
leur cortège de symboles religieux, aux plus récentes
trouvailles de la science et à leur utilisation dans la
construction d'un nouveau transcendant. Les formes que revêtent
ces religiosités sont donc multiples, mais, puisqu'elles sont
soumises à une même problématique,
l'interprétation qu'en donne Piette satisfait. Selon les cas
recensés, les solutions varient bien sûr, de même
que le nombre des indices permettant de repérer une
religiosité séculière. Mais, dans l'ensemble,
les critères interprétatifs sont récurrents et
la cohérence de l'analyse est préservée.
Le premier chapitre se penche sur les religiosités
politiques, et plus particulièrement sur la Révolution
française, l'úuvre d'Auguste Comte et la mise en place
du communisme en Union soviétique. Au-delà des
analogies de fonctionnement qui peuvent être
repérées sans trop de difficultés entre la
République naissante, par exemple, et le christianisme, une
filiation historique existe, un déversement a cours d'une
forme à l'autre et d'un contenu à l'autre. Le
formalisme rituel (la récitation des Droits de l'homme) ou
encore le vocabulaire (le sanctuaire de la Patrie) font, entre
autres, l'objet d'un tel transfert. Des contenus séculiers et
religieux (prière et serment civique) s'entremêlent lors
d'une même pratique. On construit également, à
l'intérieur du nouveau registre, une réalité
transcendante sous un mode qui n'est sans rappeler l'ancien
système de références (le culte de Marat,
l'êre suprême de Robespierre). En bref, l'emprunt
à l'institution religieuse est visible à tous les
étages du jeune édifice républicain.
Le deuxième chapitre concerne quant à lui les
sacralités laïques contemporaines. Il traite diversement
des sphères d'activités sportive et artistique, des
cultes que l'on y consacre à certaines personnalités,
de même que des rites que l'on y pratique. Il inclut aussi un
examen des "retours à la nature", de l'ambivalence des
rapports à l'informatique, du respect presque religieux
voué au personnel médical ou encore de l'engouement
pour les nouvelles thérapies. Le premier chapitre nous avait
mis en présence d'une constellation de traits
transférés d'un domaine à l'autre. Ici, les
connexions sont plus fragmentaires, mais quelques indices demeurent
qui donnent à penser qu'une religiosité est en
formation. Ainsi, le Rock'n'roll donne prise à certains
rituels et à des cultes de personnalités. Il arrive
même parfois, quand l'objet du culte ne s'éteint pas
dans la vieillesse tranquille, que se manifestent alors certaines
pratiques magico-religieuses destinées à maintenir une
voie de communication ouverte avec la vedette.
Mais, en général, des religiosités sportives
ou musicales ne nécessitent guère de
référence à une réalité
transcendante. Or, c'est l'objectif du t roisième chapitre que
d'illustrer l'élaboration d'une telle transcendance, en
particulier lorsque les matériaux sont tirés d'une
activité proprement séculière: la science.[2]
Cet espace du transcendant, il est créé à partir
d'équivoques nées des incertitudes, pourtant
légitimes, de la science contemporaine, mais aussi de ces
phénomènes extraordinaires qui avivent les consciences
et pour lesquelles on exige la collaboration, consentante ou non, de
la communauté scientifique. Ajoutons que cette transcendance
est aussi meublée de persistances folkloriques que la
vulgarisation scientifique, loin de dissiper, favorise parfois.
Voilà, à peu de détails près,
l'état du dossier légué par Piette. Le
mérite de ce recensement tient surtout à son envergure.
Si l'entreprise ne fut jamais destinée à
l'exhaustivité, la moisson est tout de même abondante et
les critères qu'utilise l'auteur pour identifier une
religiosité séculière nous laissent facilement
présager de l'ampleur du phénomène.
Évidemment, le danger qui guette un tel projet correspond
justement à son plus grand mérite. Piette en est
conscient et se défend bien d'ouvrir la chasse
interprétative à l'homo religiosus. On n'arrive
toutefois pas à se prémunir contre une impression de
débordement. Il semble en effet que l'esprit religieux
s'incruste ça et là, impose ses règles et guette
partout l'occasion de teinter une activité où, en
principe, il se trouve exclu. On en vient à souhaiter parfois
une analyse plus détaillée des mécanismes
internes qui président à cette rencontre historique et
à l'élaboration d'un tel syncrétisme, celle d'un
Weber, par exemple, s'attachant aux affinités ressenties entre
une activité économique et une forme religieuse.
Tout est affaire d'échelle cependant, et il est parfois
utile de jeter un éclairage diffus à la ronde
plutôt que de braquer un faisceau intense en un seul endroit.
Le mieux que l'on puisse faire est donc d'examiner l'objectif que
s'est fixé l'auteur à la lumière de ses propres
résultats. À ce titre, le premier chapitre
présente un dossier relativement complet, peut-être
parce qu'il traite de processus achevés (ou du moins
"mâtures" aujourd'hui), mais sans doute surtout parce que les
exemples qui y sont discutés cristallisent davantage ces
repères que fournit une religiosité naissante. En cela,
ce chapitre em porte d'autant plus la conviction. Or, c'est
précisément cette matière historique qui
résiste davantage à la thèse de Piette voulant
que les religiosités soient les germes de religions
véritables. Ni les révolutions, française ou
russe, ni l'úuvre de Comte n'ont débordé ce
strict potentiel religieux. Bien sûr, si toute
religiosité séculière devenait religion, ce
serait trop beau et on ne peut espérer autant de
l'enquête scientifique.
Il y aurait peut-être intérêt à
considérer, par ailleurs, l'idée d'une planification
consciente à l'origine même de certaines des
religiosités. Ainsi, à la page 19, Piette disqualifie
la question de savoir si le culte républicain de l'Être
suprême relevait d'une croyance sincère ou d'une
stratégie politique. Que ce ne soit pas là son propos,
la question n'en mérite pas moins d'être
soulevée. Il existe en effet une nouvelle structure du
péché, une gestion particulière du tabou et de
la transgression qui imprègne la pensée contemporaine
et qui, comme d'habitude, étend ses tentacules jusque dans le
vocabulaire. Qu'une religiosité n'implique pas toujours une
échelle de pouvoir, elle n'en distingue pas moins entre des
bénéficiaires temporels (souvent les mêmes) et
ceux qu'on nourrit de métaphysique.
Mais revenons au travail de l'auteur lui-même. Pour Piette,
le culte d'un personnage représente l'un des principales
empreintes de la religiosité. Or, le culte du héros
plonge ses racines en un passé beaucoup plus lointain que
chacun des exemples proposés dans le livre, un passé
où il n'implique pas toujours un respect religieux. De plus,
les formes que revêt le culte héroïque sont
récurrentes à travers l'histoire. Le thème du
retour du héros est à ce titre prévu par la
plupart des scénarios héroïques, qu'ils soient
religieux ou non. Dans le monde du sport ou de la musique, ces
espoirs de retours grandioses sont très fréquents,
lorsque la situation se dégrade ou encore parce que le
héros déchu décide de récidiver.
L'idée du retour héroïque subordonne ainsi les
modalités par lesquelles il s'effectue, qu'elles soient ou non
métaphysiques.
En fait, lorsque l'on s'attarde davantage à la dimension
historique d'une enquête comme celle de Piette, on
s'aperçoit que ces activités (qu'il s'agisse de la
médecine, du sport ou de la science), attribuées
peut-être trop rapidement au profane et qu'une rencontre dans
le temps érigerait au rang de religion virtuelle, sont,
à l'origine, indissociables du sacré. Il conviendrait
donc de questionner davantage cette filiation récente et cette
idée de transfert du religieux au séculier. Beaucoup du
formalisme rituel que l'on souhaite expliquer à l'aide d'un
syncrétisme récent est en fait une lointaine
réminiscence qui persiste, dépouillée de ses
vieilles attaches culturelles. Ainsi, le ritualisme sportif, du moins
sous sa forme agonistique, remonte beaucoup plus dans le temps que ne
semble l'imaginer Piette. Il en va de même pour l'espèce
de sacralité dont se trouve enveloppée la personne du
médecin ou du musicien.
Guy Gibeau
Collège St-Laurent
[1] L'auteur mentionne parfois l'image du bricolage. La
notoriété de cette métaphore, grâce
surtout aux écrits de Claude Lévi-Strauss et de
François Jacob, enjoint toutefois à une certaine
prudence.
[2] Ici le bricolage intervient bel et bien.