Lauteur arabe Ibrahim Abu-Rabi` présente une recherche de lhistoire moderne intellectuelle du monde arabe fondée sur quelques sources primaires. Initialement, lauteur désirait centrer son étude sur Sayyid Qutb, le théoricien par excellence de la renaissance islamique. Par la suite, il a décidé décrire quelques chapitres qui fournissent un arrière-plan historique aux idées de Sayyid Qutb et aux intellectuels arabes. Lobjectif de louvrage est détablir les fondations épistémologiques, philosophiques et théoriques de la renaissance islamique dans le monde arabe (p. xi).
Le premier chapitre présente différents intellectuels arabes qui ont été influencés par diverses tendances religieuses ou anti-religieuses. Abu-Rabi` présente lhistoire intellectuelle de la renaissance islamique en examinant les débats, les questions et les problèmes que les chefs de ces mouvements ont cherché à résoudre. Afin détudier la renaissance islamique dans son contexte, il analyse certains concepts clés comme la tradition islamique (turâth), le déclin (inhitât), la renaissance (nahda), loccidentalisation, la modernité, la modernisation, lautorité, la connaissance (p. 3), la révolution (thawra), le retour aux fondations (`awda) (p. 9), etc. Il introduit aussi dans ce chapitre les différentes thèses des orientalistes et des intellectuels arabes religieux ou séculiers concernant les causes du déclin de lislam et les problèmes engendrés par loccidentalisation.
Le deuxième chapitre tente de définir la signification et les causes de la renaissance islamique. Il présente les différents points de vue : i) des orientalistes et des marxistes arabes, ii) des traditionalistes et des conservateurs arabes et iii) des intellectuels arabes qui défendent un rapprochement entre la tradition islamique et lOccident (p. 40).
Le troisième chapitre discute les idées du fondateur Hasan al-Bannâ qui sont à lorigine du mouvement des Frères musulmans (Ikhwân al-muslimûn) et leur impact sur le mouvement après son assassinat en 1949 (p. 63). Pour Hasan al-Bannâ, le mouvement des Frères musulmans est : i) un mouvement salafî (réformiste) puisque sa source est le Qurân et la Sunna (dires et actes du Prophète Muhammad), ii) une voie sunnite, iii) une vérité sûfîe (haqîqa sûfiyya) par sa recherche de vertu et de pureté et iv) une organisation politique, économique, sociale, scientifique et culturelle (p. 83).
Le quatrième chapitre analyse la pensée de Sayyid Qutb avant son adhésion au mouvement des Frères musulmans : celle-ci est située dans le contexte culturel et social égyptien (p. 93). Pour Sayyid Qutb, la révélation et lintellect peuvent sunir pour laccomplissement de la vie religieuse dans ce monde moderne (p. 136).
Le cinquième chapitre étudie les idées que Sayyid Qutb avait entre 1952 et 1962. La véritable foi ne peut être entièrement établie jusquà ce que le faux soit réfuté et que la vérité de lislam soit proclamée (p. 140). Sayyid Qutb invite les musulmans modernes à suivre lexemple des compagnons (ashâb) du Prophète qui ont osé changer les difficiles conditions historiques de lArabie au septième siècle, afin de faire rayonner lislam. Lislam ne consiste pas à se croiser les bras, mais à changer la réalité pour sériger sur des fondations solides (p. 142). Ainsi, la religion ne concerne pas uniquement la vie spirituelle mais elle englobe aussi tous les aspects matériels de la vie de lhumanité (p. 145).
Le sixième chapitre examine les principes, les fondations et les questions de lexégèse qurânique de Sayyid Qutb (p. 166). Dans son exégèse, Sayyid Qutb poursuit quatre objectifs : i) interpréter correctement la nature divine, ii) comprendre le rôle de lhomme en tant que Vice-régent de Dieu (Khalifat Allâh), iii) faire reconnaître le Qurân comme la source par excellence de connaissance et de gouverne pour les musulmans modernes et iv) établir un ordre social juste fondé sur léthique (p. 171). Durant cette période, Sayyid Qutb était principalement marqué par son expérience négative demprisonnement, qui déteignait sur sa pensée. Cette dernière était imprégnée de haine, dun besoin de vengeance contre le nationalisme, larabisme, le socialisme, le sécularisme et contre tout ce que représentaient Nasser et le parti Ba`th. Sayyid Qutb désirait tout reconstruire, il refusait de dialoguer et de faire des compromis. Il décrivait le monde de cette époque comme étant un monde dincroyance (jâhiliya) dont il fallait faire table rase, afin quun nouveau monde fondé sur la foi émerge (p. 216).
Le septième chapitre analyse la théologie de la libération islamique dun chef shî`ite du mouvement hizbullâh, Muhammad Husayn Fadallâh (né en 1936). Ce dernier réinterprète lhistoire et la croyance islamiques à partir dune connaissance religieuse traditionnelle, en mettant en relief lactivisme politique et la réforme sociale. Les conditions sociales et politiques écrasantes doivent être transformées par les opprimés et leur agent révolutionnaire (les `ulamâ). Le mouvement hizbullâh est une force militaire et morale entre les mains des `ulamâ.
Le huitième chapitre expose le point de vue des intellectuels arabes séculiers de gauche, qui diffèrent considérablement des mouvements de la renaissance islamique (p. 248). Les intellectuels arabes séculiers ont une conception athée du monde. Leur notion de progrès nest pas fondée sur une relation entre Dieu et lhomme, mais sur lintellect humain (p. 249). Ils sont en faveur de la séparation de lÉtat et de la religion (p. 264).
En résumé, ce livre est très dense et ne sadresse certainement pas aux novices. Le lecteur perd facilement le fil conducteur de louvrage à cause dun foisonnement didées et de labondance de détails. Il aurait été préférable dindiquer le nom de Sayyid Qutb et du mouvement des Frères musulmans dans le titre, puisque la moitié du livre est consacrée à ce sujet. Cet ouvrage est une recherche sérieuse sur la pensée musulmane contemporaine du monde arabe. Pour cette raison, il mérite dêtre lu.
Diane Steigerwald
Université de Calgary
Le présent ouvrage est le résultat dun cycle de conférences qui sest déroulé sur une période de deux ans. Il mobilise tant des exégètes, des historiens et des philosophes que des anthropologues et des sociologues. Il regroupe seize contributions sur un champ chronologique qui va de lAntiquité à lère contemporaine. Si les époques et les traditions, les personnages et les questions, les approches et les méthodes varient énormément dun chapitre à lautre, les articles sont tous regroupés sous cinq grands thèmes.
Le premier thème sintitule " Frontières " et comprend trois études. La première sintéresse à la place du prosélytisme dans lhistoire du zoroastrisme (Ph. Ginoux : " Lidentité zoroastrienne et le problème de la conversion "). La seconde porte sur les interrogations du judaïsme médiéval face au prosélyte (J.-C. Attias : " Du prosélyte en monde juif : une impossible inclusion ? "). La troisième sinterroge sur les inquiétudes des musulmans contemporains quant à lorigine de la nourriture carnée quils consomment (M. H. Benkheira : " Gens du livre ou êtres impurs ? Nourriture carnée et altérité dans lislam contemporain "). Ces trois premières études illustrent bien la volonté parfois farouche de dessiner aussi nettement que possible les frontières dun groupe religieux.
Le second thème a pour titre " Transgressions ". Ce mot évoque bien le caractère perméable des frontières qui séparent les groupes religieux. Que faire de lapostat ? Inversement, que faire du nouveau converti ? Cest à ces questions que tentent de répondre quatre études. La première montre comment les livres des Maccabées assimilent purement et simplement à des non-Juifs les Juifs renégats hellénisés (C. Aslanoff : " Lhellénisme, transgression ou conversion ? Étude du rapport entre Juifs, Juifs apostats et non Juifs à travers le lexique de Maccabées 1 et 2 "). La seconde explique la conversion de Abu l-Hasan al-Ashari de lislam mutazilite à lislam sunnite, examine les récits de lévénement, les causes supposées de ladite conversion et laccueil quelle a reçu (D. Gimaret : " Sur la conversion : lexemple du théologien musulman Abu l-Hasan al-Ashari [m. 324h. / 935 AD] "). Les états aussi bien que les religions institutionnalisées prennent aussi ombrage de certaines conversions individuelles qui sèment le désordre (R. Beylot : " La dissidence stéphanite en Éthiopie au XVe siècle ") ou brouillent les clivages traditionnellement admis (J.-P. Laurent : " La " non-conversion " de René Guénon [1886-1951] ").
" Retours " est le troisième thème autour duquel sont regroupés trois articles. Tout récit de conversion a une fonction sociale : il atteste la sincérité et la conformité du nouveau venu et sert ainsi dexemple. Par ailleurs, lenjeu de certains récits de conversion est parfois carrément dogmatique et apologétique. Cest le cas des récits de conversion des apologistes grecs (B. Pouderon : " La conversion chez les apologistes grecs. Conversion littéraire et expérience vécue ") et des conversions du catholicisme au protestantisme, et réciproquement, entre 1520 et 1650 (T. Wanegffelen : " Les convertis du siècle des réformations "). Dautres récits de conversion sont plutôt analysés en fonction de leur conformité à des itinéraires emblématiques ou fondateurs (P. Lory : " Récits de conversion en mystique musulmane ").
Le quatrième thème a pour titre " Modèles " et regroupe trois articles. Ayant une valeur paradigmatique, la démarche de conversion peut orienter la vie dun individu, en loccurence celle des moines dOrient (M. Albert : " La doctrine spirituelle de Joseph Hazzaya " ), fonder lexistence dune communauté (A. Desreumaux : " Abgar, le roi converti à nouveau. Les chrétiens dÉdesse selon la " Doctrine dAddaï " ") ou annoncer lavenir des peuples, comme ceux de lEurope du 16e siècle (V. Leriche : " La " conversion de Paul ". Une nouvelle proposition de Lucas de Leyde ").
Enfin, trois articles sont réunis autour du thème intitulé " Principes ". Par-delà lhistoire de lindividu et du groupe, cest lhistoire de lhumain et du monde dont la conversion cherche à rendre compte. Cest ce quillustrent lanalyse des trois emplois du mot " vierge " dans les Odes de Salomon (M.-J. Pierre : " La vierge prédicante de la 33e Ode de Salomon "), létude de la conversion dAugustin, paradigme de la conversion dans la tradition chrétienne (M.-A. Vannier : " La conversion dAugustin, principe herméneutique de son uvre ") et lenquête sur la liberté de conscience chez Pierre Abélard, Thomas dAquin, Las Casas et Pierre Bayle (J.-L. Solère : " Le droit à lerreur. Conversions forcées et obligation de conscience dans la pensée chrétienne ").
En définitive, ce livre rendra de très grands services à toute personne désireuse denrichir sa réflexion sur lhistoire et lanthropologie des phénomènes de conversion.
Jean-Jacques Lavoie
Université du Québec à Montréal
Maintenant les sirènes disposent dune arme plus fatale encore que leur chant, leur silence. Et bien quon imagine mal une telle chose, quelquun peut-être a rompu le charme de leur voix ; mais celui de leur silence, jamais.
Franz Kafka
Quiconque suit depuis assez longtemps le développement des idées dans ce secteur de la pensée ne peut être que frappé par lironie assez cruelle qui frappe le développement des études wittgensteiniennes. Alors que ce philosophe nétait, il y a encore vingt-cinq ans, étudié que dans ces cercles assez restreints quintéressaient des questions de philosophie de la logique ou de lesprit abstruses, pour être, à lextérieur de ces cercles, réputé trop abscons ou difficile pour quon se donne le mal de le comprendre, le vent a maintenant complètement tourné et Wittgenstein est devenu la référence constante et obligée de tout un chacun qui se trouve attiré ou inspiré par un aspect ou lautre de sa pensée. Il est vrai que nombre de textes sont depuis venus grossir le corpus et que se sont ajoutés aux classiques que constituent le Tractatus logico-philosophicus et les Recherches philosophiques des écrits comme les Remarques mêlées, de même que nombre de carnets. En même temps et de ce fait, limage convenue du penseur froid quon associait à Wittgenstein sest métamorphosée en celle dun individu inquiet, si ce nest désespéré, cruellement soucieux du tragique de lexistence humaine et intimement plongé dans les drames de son temps. Il y a quelque chose de profondément juste dans ce retournement, qui rectifie en lélargissant la dimension réelle de la pensée de Wittgenstein, mais on doit aussi voir quun tel revirement comporte à part égale un risque qui nest pas négligeable, celui qui conduirait à tenir pour secondaires les efforts réels que Wittgenstein a déployés afin de penser clairement au sujet de questions difficiles et à considérer comme seuls essentiels les propos quil a tenus çà et là sur des questions déthique et desthétique, de culture et de valeurs.
Cette situation est particulièrement accusée dans la francophonie car cest sans doute là que lexploitation de Wittgenstein sest faite avec le moins de vergogne dans les directions les plus diverses. On a ainsi vu des auteurs qui nont aucune formation particulière dans ce secteur de la philosophie (voire aucune formation particulière en philosophie) sautoriser de limpression quils ont ressentie en lisant tel ou tel passage pour transformer cette impression en compréhension et entreprendre ensuite de restituer Wittgenstein dans sa vérité révélée. Personnellement, je croyais que le record allait pendant longtemps appartenir à Roland Jaccard, en particulier pour son invraisemblable Enquête de Wittgenstein (PUF, 1998), mais force est dadmettre que ce record naura pas tenu un an et que les efforts de Paul Audi risquent de le mettre un temps hors de portée (mais il se trouvera bien un Comte-Sponville ou lautre pour sy attaquer à son tour).
Paul Audi entreprend délaborer, dans un genre où il est de nos jours loin dêtre seul, ce quon pourrait appeler " léthique du frisson ". Il sagit, pour le dire rapidement, déprouver de façon intense le sentiment de sa propre existence comme quelque chose de distinct de lexpérience quon fait du monde, de découvrir quon nen peut rien dire de spécifique au-delà du " fait " quon léprouve et den conclure que léthique est par conséquent " supérieure " et quelle ne peut être saisie sous aucune forme particulière. Il est indubitable que cela peut se réclamer dune source wittgensteinienne, car cest en déplaçant léthique du monde vers la relation au monde considéré comme totalité que le Tractatus conclut au caractère transcendantal de léthique, mais ce caractère est précisément raison du silence absolu que Wittgenstein recommande sur les questions de ce genre, afin de ne pas en altérer la nature par le bavardage. Cest dabord sur ce point que le livre de Paul Audi est choquant jusquà linadmissible car il glose, en une prose extrêmement contournée et consciente de tous les petits effets de style tragiques qui lémaillent, lidée, raisonnablement simple, que léthique se montre mais ne se dit pas, quelle nest susceptible dêtre fondée ni en raison ni en discours et quelle est, de ce fait, laissée à elle-même comme nous sommes laissés à nous-mêmes devant elle comme devant notre responsabilité propre. Cette glose emprunte ici mille chemins de traverse, elle se nourrit un peu de Schopenhauer et de Kierkegaard, butine un peu de Beckett ou de Musil, fait un clin dil à Kant et à Husserl, pour sémerveiller périodiquement (tout en jouant un peu à se faire peur) de ce que le sentiment de lexistence nous emplit et nous échappe à la fois, soumis quil est, comme tous les sentiments, à ce destin inexorable qui est dêtre à la fois plein de lui-même et ne dêtre, à la réflexion, rien dont on puisse parler au-delà du tremblement qui lagite.
Sil sagit de saisir léthique dans sa pureté, dans ce qui la distingue absolument de tout ce qui est, le détour est considérable, car il ne parvient à aucune conclusion qui nait été posée demblée, puisque léthique y est tout aussi supérieure au départ quà larrivée. Si le but est de faire une présentation de la pensée de Wittgenstein sur le sujet (le sous-titre " De Schopenhauer à Wittgenstein " ne devrait pas faire illusion : il nest guère question que du second), cette présentation ne sentoure daucune précaution critique, nexamine aucune forme argumentative et ne se soutient finalement que du regard apocalyptique quelle porte sur quelquun dont un trait dominant était la sobre réserve quil convient dadopter au sujet de soi-même.
On aura sans doute compris que je ne cherche pas à convaincre le lecteur de limportance de ce livre. Je raterais toutefois mon but si je nattirais pas lattention sur le fait que ses défauts ne tiennent pas tant à la faiblesse de ses conclusions et à sa stérilité pour ce qui est dune compréhension de léthique, quà lidée, autrement plus importante car beaucoup plus pernicieuse, quon pourrait croire que philosopher avec Wittgenstein comme compagnon de route, cest faire ce genre de parcours. On pourrait rétorquer que ce livre, précisément par son pouvoir dattraction (car, de nos jours, on a souvent limpression que le mot " éthique " contient en lui-même un programme riche et profond), peut amener à Wittgenstein des gens qui autrement ne lauraient pas lu et quil en améliore ainsi sa réception. Cela se peut, mais je ne suis pas du tout convaincu que ce soit bénéfique à la compréhension de cette pensée et je crois même que quelquun qui y entrerait par cette porte-là ou par ce genre de porte risquerait soit dêtre amèrement déçu, si ce nest trompé, soit &endash; ce qui est somme toute plus grave &endash; de ne chercher dans Wittgenstein que la confirmation &endash; directe ou oblique &endash; de lidée quil sagit de cette espèce de penseur qui aurait toujours accordé beaucoup plus de poids et de valeur à ses interrogations et à ses tourments quaux réponses et aux solutions qui les apaisent.
François Latraverse
Université du Québec à Montréal
Il faut souligner lheureuse initiative de la collection " Que sais-je ? " déditer cet ouvrage sur le thème trop souvent occulté des rapports entre religion et politique. Professeur au Département de science politique de lUniversité du Québec à Montréal, Julien Bauer sest attelé à la tâche de couvrir une problématique à la fois complexe et paradoxale. En effet, comme le souligne très pertinemment lauteur, lhistoire des liens entre ces deux domaines dactivité de lêtre humain est autant marquée par lambiguïté des luttes de pouvoir qui les sépare que par les liens intrinsèques qui les unissent.
Après quelques clarifications de vocabulaire, le premier chapitre souvre sur le lien intrinsèque qui unit la transcendance religieuse et la personne du souverain, au moment où celui-ci " était la source du pouvoir [...] son autorité reposait sur le lien privilégié quil entretenait avec le sacré, avec le divin, quand il nétait pas lui-même la divinité " (p. 14). Si laube de lhistoire voit se confondre le pouvoir spirituel et temporel, cest par la suite que lon assistera aux lents et tumultueux processus de sécularisation et de différenciation. Le rôle du christianisme ne doit pas ici être sous-estimé, car cest par la différenciation chrétienne des ordres quune réflexion critique sur le monde a été possible. Ainsi, à lintérieur même de la chrétienté, sopérera une critique de la tradition et du dogme.
Cette remise en question de lordre établi saffirme dans lémergence effective de lidée de démocratie. Si Hobbes établit les fondations du principe de souveraineté, celui-ci nest pas encore synonyme de totale autonomie car il implique encore " un devoir religieux dobéissance à lÉtat " (p. 23). Par le refus du privilège royal héréditaire et du droit divin, lAngleterre du XVIIIe siècle creusera le fossé entre religion et politique en fondant la légitimité du souverain dans la souveraineté du demos. Mais, comme le remarque Bauer, une mutuelle influence autant dans la forme (structure hiérarchique) que dans le fond (lexigence dun fondement légitime) unira encore ces sphères. Les traces de cette co-originarité demeurent encore aujourdhui dans lapparat des rites laïques et la formation de mythes sécularisés qui instaurent les fonctions et la sphère politiques. Ce nest quavec les Révolutions du XVIIIe siècle que la séparation des sphères sera vraiment accomplie. Le domaine politique se fondera désormais sur des principes normatifs et la société civile, sous limpulsion de lindustrialisation et du capitalisme naissant, exigera une reconnaissance formelle par le biais des droits individuels et sociaux qui la détachera peu à peu du giron clérical.
Le deuxième chapitre de louvrage se concentre sur les rapports entre la religion et lidentité nationale. Reprenant à son compte la définition durkheimienne de la religion comme corps social hypostasié, lauteur analyse celle-ci comme offrant à la société une image delle-même. En retraçant lémergence de lÉtat-nation, Bauer insiste sur le rôle intégrateur et identitaire du facteur religieux qui, bien souvent, se trouve subordonné aux intérêts politiques. Ainsi, le traité de Westphalie (1648) sonna le glas du Saint Empire romain germanique, en le dispersant en une multitude dÉtats-nations où ladéquation religion/souverain instaurait une homogénéité identitaire. De même, les peuples minoritaires ou opprimés doivent souvent leur survie au facteur religieux qui propose un point de mire et despérance dans les périodes doppression. Bauer conclut ce chapitre par une trop brève digression sur lintégration des identités aux sein dÉtats pluralistes. Le système du Millet, développé dans lEmpire ottoman, et le fédéralisme sont deux modèles de coexistence des identités particulières au sein dÉtats multinationaux.
Le troisième chapitre se propose dexaminer les structures dintervention des organisations religieuses dans la sphère publique. Sans entrer dans le détail du contenu des revendications elles-mêmes, lauteur affirme que celles-ci optent pour deux stratégies, soit les partis religieux et les groupes de pression. Se portant en faux contre une certaine tendance des sciences politiques, Bauer insiste sur limportance historique des partis religieux qui, essayant de résoudre lambiguïté entre valeurs religieuses et exigences démocratiques, proposent une troisième voie ou exercent encore de nos jours une influence déterminante. Lauteur souligne aussi le danger inhérent à de tels partis. Une mince ligne départage la défense dintérêts religieux et leur promotion dans un désir de faire coïncider la citoyenneté et la loi avec une appartenance religieuse particulière. La deuxième voie de participation au politique est celle des groupes de pression. Ceux-ci, contrairement aux partis, ne recherchent pas le pouvoir en lui-même mais essayent plutôt dinfluencer les décisions politiques. Ainsi, certains groupes (associations volontaires ou relevant dune Église) sattacheront à défendre les intérêts propres à leur système de valeurs par divers types de revendications.
Le dernier chapitre du volume touche aux liens entre religion et politique internationale. Si la religion en elle-même a perdu beaucoup de son influence dans larène internationale, il faut cependant remarquer que diverses organisations ayant des affiliations religieuses opèrent en tant que groupes de pression. Même si le poids de leur influence semble modeste, certains groupes comme les Quakers ou lAlliance baptiste nhésitent pas à critiquer ouvertement les gouvernements sur leur politique étrangère. Le cas du Vatican constitue une exception de marque. En tant que point de mire des catholiques mais aussi en tant quÉtat, le Vatican soccupe à promouvoir un point de vue religieux qui a une certaine influence, sinon un prestige auprès de la population. LAlliance islamique, quant à elle, saffaire à promouvoir la coopération entre États à majorité musulmane. Si celle-ci se contente dêtre un point de rencontre politique et culturel, le fondamentalisme musulman sérige de son côté contre la modernité et promeut un retour aux sources religieuses dogmatiques de lislam. Le politique se retrouve ainsi subordonné au religieux. Autant lAlliance islamique que la tentation fondamentaliste mettent en relief le rôle paradoxal de lidentité religieuse comme ciment de la communauté mais aussi comme instrument de manipulation au service dintérêts profanes.
Si cet ouvrage ne manque pas dintérêt, il est regrettable que les 128 pages de la collection " Que sais-je ? " restreignent lambition du projet initial. Ainsi, Bauer se résigne à une analyse socio-historique des interactions entre les thèmes centraux et se concentre essentiellement sur les rapports entre la politique et la religion en tant quinstitutions, laissant en plan diverses grilles danalyse tout aussi pertinentes. Ce parti pris de lauteur lamène à négliger les sphères philosophiques, anthropologiques et psychologiques de la problématique et, de ce fait, certains aspects fondamentaux sont ainsi sous-estimés. Le lien intrinsèque du religieux et du pouvoir développé sous diverses approches par des auteurs tels Marcel Gauchet, Claude Lefort ou Carl Schmitt aurait mérité une certaine attention. De même, la fonction identitaire de la religion autant dans lindividu que dans la communauté nationale (L. Greenfeld, C. Taylor ou A. D. Smith) nest queffleuré. Ceci se répercute dans une demande de reconnaissance qui pose le problème, criant dactualité, de la légitimité des revendications religieuses dans une sphère publique marquée par un pluralisme de fait (W. Kymlicka, R. Audi, M. Sandel).
Si ces remarques ne font pas lobjet dun développement soutenu, il nen demeure pas moins que louvrage de Julien Bauer a le mérite de poser les jalons dune problématique que la modernité occidentale avait trop fait dignorer. Sous cet angle, cet ouvrage constitue une bonne introduction aux rapports toujours pertinents entre religion et politique.
Jean-François Marçal
Université du Québec à Montréal
Originellement paru en italien, en 1996, ce collectif est le fruit dun travail qui a couvert dix années dexistence de lAssociation Biblia, soit la somme de 68 rencontres de 1985 à 1995 (p. 12). Le but de ce livre est doffrir au grand public les rudiments dune culture biblique. Le lecteur y trouvera donc des informations sur les éléments linguistiques (langues de la Bible, mais aussi des versions), historiques (histoire dIsraël et des quatre premiers siècles de lère post-biblique), géographiques (avec sept cartes) et théologiques (les noms de Dieu) contenus dans la Bible. À cela sajoutent deux chapitres qui présentent de façon succincte tous les livres de la Bible et un chapitre qui introduit aux méthodes dinterprétation, des plus anciennes (exégèse rabbinique et patristique) aux plus récentes (les herméneutiques de la libération). Enfin, un glossaire de 82 pages présente et explique, de A à Z, la terminologie des sciences bibliques et auxiliaires.
Ce volume est donc dabord un instrument de travail qui peut souvrir à nimporte quel chapitre, selon les besoins. Lexégète ny trouvera rien de nouveau et pourra même contester ici et là certaines affirmations. Par exemple, lorsquil lira le mot " âme " pour rendre le mot nephesh (p. 234), il ne pourra quêtre daccord avec J. Alberto Soggin, auteur de la préface, qui déplore lacculturation à légard des textes bibliques chez les spécialistes eux-mêmes (p. 8). Par exemple, précise-t-il, " fréquemment, les traductions modernes ont rendu lhébreu néphesh et le grec psychè par " âme ". Mais il va de soi que, pour nous, l" âme " a un sens bien spécifique : dérivé de la philosophie grecque ou hellénistique, le terme est entré dans la théologie scolastique par le truchement des Pères de lÉglise. Pourtant, en hébreu comme en grec, il signifie dans la Bible la " vie ", et dans certains cas (par ex. Gn 2, 6), le mot hébreu ne signifie rien dautre que la " gorge ". "
Bien entendu, aucun livre nest parfait, mais celui-ci a lincontestable mérite doffrir une bonne introduction à toute personne désireuse de connaître une grande partie des fondements de lOccident.
Jean-Jacques Lavoie
Université du Québec à Montréal
Préface de Julia Ching. Introduction de Mathieu Boisvert. " Le confucianisme ", par Robin D. S. Yates (traduit de langlais par Eve Paquette). " Le taoïsme, religion de limmortalité " par Charles Le Blanc. " Le shintoïsme ", par Francis Brassard. " Les traditions religieuses négro-africaines, rites de maîtrise et pratiques de salut ", par Issiaka-Prosper Lalèyê. " Les religions amérindiennes et inuites ", par Frédéric Laugrand. Cartographie de Frédéric Castel.
Le premier tome de la série Un monde de religions, paru en 1997, était consacré aux traditions de lInde. Le second, paru en 1999, traitait des traditions juive, chrétienne et musulmane. On trouvera la recension de ces volumes dans le numéro de printemps 2000 de Religiologiques.
Est-il légitime de traiter du confucianisme dans Un monde de religions ? Si cela ne fait guère de doute pour nous, il reste intéressant de se demander si le confucianisme est vraiment une religion. Larticle de Robin Yates souvre sur cette question, quil traite peut-être un peu rapidement. Il faut admettre, cependant, que lauteur avait beaucoup à dire en peu de pages : donner les antécédents du confucianisme (le culte rendu à Shangdi dès 1650 av. n.è., puis au Ciel, en 1050 av. n.è.) ; présenter la vie de Confucius et son uvre, ses enseignements, ainsi quun très intéressant résumé des textes canoniques. Les grands confucéens qui ont suivi sont aussi présentés (Mengzi, Xunzi et Dong Zhongshu), ainsi que le néo-confucianisme, lidéalisme ming et le retour des Mandchous aux anciens. Lexposé de Yates est mené avec science et sa maîtrise des doctrines confucéennes et du contexte historique qui a présidé à leur élaboration est certaine.
La tradition a nommé taoïsme philosophique lécole de pensée fondée au VIe s. av. n.è. par Lao zi, réservant le nom de taoïsme religieux au courant qui trouve son origine dans une révélation reçue par Zhang Daoling en 142 de n.è. Cest ce dernier que Charles Le Blanc présente dans son article. Lauteur décrit les antécédents, lorigine et lorganisation de lÉglise, les cultes et les rites observés par les fidèles. On découvre enfin le développement du taoïsme en trois courants rivaux et son harmonisation avec le confucianisme et le bouddhisme. La richesse de larticle de Ch. Le Blanc se dévoile au fil de notes abondantes, toujours savantes, qui apportent de précieuses informations sur les textes, leur idéologie et la société chinoise. Une annexe présente le canon taoïste et un glossaire des caractères chinois fera la joie des jeunes sinologues. Notons enfin que la bibliographie est abondante et comprend à la fois des titres français, anglais et chinois.
Dans un premier temps, Francis Brassard discute de limportance des rituels de purification dans le shintoïsme, la restauration et le maintien de la pureté étant la préoccupation principale des Japonais. La seconde partie de létude décrit les différentes formes de la religion shintoïste (populaire, académique, des temples et dÉtat), et quelques sectes qui en sont issues. Cet article comporte quelques maladresses (par exemple, un mythe tiré du Kojiki nous paraît un peu long pour lexploitation qui en est faite), mais lexposé est dexcellente facture et fort instructif.
Issiaka-Prosper Lalèyê énonce trois caractéristiques des religions africaines, leur oralité, leur anhistorisme et labsence dÉglise importante. Ces religions professent lexistence dun être suprême tout puissant qui a accordé à lhomme de connaître et dagir dans un monde conçu comme un réseau fluide de forces. Lauteur expose aussi la conception africaine de la personne, une clef, dit-il, pour comprendre la religiosité négro-africaine, et il dépeint avec brio les grands moments de lexpérience religieuse : la naissance, les initiations, les maladies et ladoration des dieux. Lauteur soumet au lecteur, sans toujours se mettre à labri de tout commentaire, quelques principes méthodologiques qui le guident. Ainsi, la partie historique de larticle (p. 146-147) esquisse un programme de recherche qui semble impliquer que les religions africaines soient restées plus proches que les autres de la religion initiale de lhumanité. On peut douter aussi que les religions africaines aient nécessairement eu des fondateurs (p. 142) et quaprès une phase de développement, elles soient brusquement devenues traditionnelles pour se préserver (p. 145). Larticle de I.-P. Lalèyê nous introduit néanmoins, pour notre plus grand plaisir, à une spiritualité méconnue et fascinante.
Létude que signe Frédéric Laugrand sur les religions amérindiennes et inuites est à la fois érudite, captivante et circonspecte. Lauteur sait nous mettre en garde contre différents obstacles qui se présentent à labord de ces religions. Il reconnaît en outre la difficulté quil y a à rendre, en une quarantaine de pages, la complexité de son sujet, mais surmonte les limites qui lui sont imposées en nous faisant part, dans les notes qui accompagnent le texte, dune abondante et précieuse documentation. Lauteur présente tout dabord dix grandes aires culturelles de lAmérique du Nord définies selon des critères combinés. Par la suite, tout en avouant sa dette envers C. Lévi-Strauss, il réduit " létonnante diversité des traditions religieuses amérindiennes et inuites " aux éléments structurels qui les caractérisent. F. Laugrand nest pas sans tenir compte par ailleurs de linfluence exercée par les Européens dès leur arrivée en Amérique. Il fournit alors des remarques du plus grand intérêt sur le rôle joué par les femmes dans lintégration du christianisme. Létude comprend également un panorama des stratégies identitaires amérindiennes actuelles. Nous apprécions enfin le souci qua eu lauteur dinclure dans sa bibliographie des titres de périodiques et de documents officiels.
La cartographie de Frédéric Castel est assez bien faite, mais elle pourrait gagner en clarté. Des cartes à grande échelle de lAfrique et de lAmérique du Nord auraient été bienvenues, pour situer les peuples et les aires culturelles mentionnés par les articles. La carte qui porte sur lanimisme (I.-P. Lalèyê avait pourtant proclamé la désuétude de ce terme, p. 138) omet dindiquer la diffusion des religions africaines en Amérique latine (comparer p. 167 et 230). Lautre carte porte sur le San Jiao, terme qui nest pas utilisé dans les articles. Nous reviendrons sur ce problème.
Lintroduction, enfin, est intéressante et nous avons apprécié que Mathieu Boisvert soulève la question de la différence entre les traditions orales et textuelles. Il a raison de souligner que cette différence nest pas aussi simple quelle peut dabord le sembler, bien que deux collaborateurs du volume insistent lourdement sur son importance, Ch. Le Blanc (p. 80) et I.-P. Lalèyê (p. 130-131 et 145). Le débat est ouvert...
Déjà les recensions des deux premiers tomes dUn monde de religions ont été loccasion de divers commentaires sur la série. Permettons-nous dajouter encore quelques remarques.
La principale faiblesse de la série concerne son manque de coordination. Ainsi, on constate de nombreux désaccords dans le nom et lorthographe des religions. Pour ne citer quun exemple, à lendos du troisième volume, on annonce un article sur le daoïsme, larticle sintitule en fait Le taoïsme mais dans la cartographie il faut chercher à San Jiao.
Deux articles ne nous ont pas semblé tout à fait du même niveau que les autres, ce quun contrôle plus étroit du projet aurait sans doute prévenu. Toutefois, dautres articles nous ont paru dun intérêt peu commun, et tous présentent un ensemble de données sur la littérature, la dogmatique, le rituel et la diffusion des religions qui est remarquable. On notera des absents, lAmérique latine (la cartogaphie en traite et le titre du troisième tome lannonce indirectement), lOcéanie et les nouvelles religions. Par contre, il faut applaudir au traitement des traditions dAmérique du Nord et dAfrique.
Chaque article comporte une discussion sur la place de la femme dans la religion. Lexposé est parfois un peu impressionniste, composé de quelques touches, mais cela ne souligne que mieux lintérêt profond quil y a à creuser la question. Nous félicitons la direction de la série den avoir fait un thème imposé.
En bref, les trois volumes dUn monde de religions nous paraissent dun intérêt indéniable et nous ne pouvons que remercier Mathieu Boisvert, directeur de la série, de nous permettre de partager les fruits de son initiative.
Sylvie Laramée et Jean-François Belzile
Montréal
Yves Boisvert, " Sortir du nihilisme. Quand la dictature du moi sert de bouée ", p. 4-10 ; Guy Ménard, " Quête des sens, quête de sens ? Senvoyer en lair ", p. 14-37 ; Denis Jeffrey, " Jeunes de la rue et quête de soi ", p. 41-53 ; Mario Dufour, " La mort en partage : réflexions sur lindividuation et le lien social ", p. 57-80 ; Bernard Gagnon, " Le soi et le différent à lâge de lindifférence. La problématique de léducation ", p. 83-106 ; David Le Breton, " Mise de sens, mise dexistence ", p. 109-116 ; Michaël La Chance, " Risquer la transcendance ", p. 119-134 ; Gérald Baril, " Mode, antimode, et quête de sens ", p. 137-154 ; Dalie Giroux, " La pop psycho comme lien de subjectivation ", p. 157-170 ; Michel Dion, " La transcendance au pluriel. Le soi, le monde, Dieu et le rien ", p. 173-186 ; Lawrence Olivier, " Quête de soi et quête de sens. Lillusion morale de léthique ", p. 189-202.
Un ouvrage collectif sur laffrontement des positions nihilistes et de la reconfiguration des systèmes moraux, comme laffiche la couverture du livre ? Heureusement, il nen est rien, ou sinon, si peu : en quoi une guerre de clochers (moderne de forme) entre postmodernistes aurait-elle pu être féconde ? Plutôt, une expression qui revient sans cesse et qui, elle, en appelle à la réflexion : cette soi-disant " quête de sens " contemporaine, palpable dans tous les domaines de la vie sexualité, marginalité, mort, art, éducation, psychologie populaire, culte de " lextrême ", vestimentaire et qui serait une réaction à une situation de manque, deffritement, voire dabolition de sens.
Dune part, plusieurs collaborations semblent en faveur dune hypothèse où, comme le soutient Yves Boisvert, les individus, bien que vivant dans un relativisme bien postmoderne, ont besoin de croire ou dagir en fonction dune certaine forme de transcendance. Cest que le sens à donner à la vie, ne serait-ce que momentanément, pour " survivre au présent ", a besoin de se fonder sur des signifiants externes, des valeurs. Cette valeur qui " dépasse lhomme " est ce que lon entend par " transcendance " (Olivier). On sen rend rapidement compte, cette transcendance est devenue aplanie, " horizontale " (Boisvert), puisée dans lexpérience même : " trouver le sens de la vie dans la vie elle-même ", comme lécrit T. Todorov (cité par plusieurs auteurs, tout comme Ch. Taylor). Le vécu de lautre, de ce fait, ne nous intéresse que dans la mesure où il ressemble au nôtre.
La quête de sens nest cependant pas salutaire ni entièrement satisfaisante. Cest une quête de sens perpétuelle que celle à laquelle semble condamné " lhomo postmodernus ". Ce dernier se déchire entre laffirmation de son autonomie, legs de lindividuation moderne, et la nécessité dun rapport à lautre, fondateur de lêtre-ensemble. On le voit bien, laffirmation de lindividualité nécessite le regard de lautre - " autre " qui plane au-dessus de ce livre comme lieu de possibilité et daliénation (Dion).
La culture occidentale, depuis que la pensée est " penser " (Platon), en est une de la représentation. La présence, en loccurrence, est lobjet dinterdit, nous forçant à détourner delle notre regard. Ainsi, par exemple (et pour aller au-delà des considérations de louvrage), la santé est-elle vue comme le silence des organes ; lindividuation se mue en narcissisme par obsession de la séduction ; le vêtement, qui a toujours été une affiche de coutume, se surajoute dans la démocratisation de la mode comme lieu de symbolisation et daffirmation privilégiée (Baril) ; ce même vêtement, en glissant des hanches de son porteur, révèle un corps instrumentalisé (un outil de séduction), aux contours sculptés par le gym, le chirurgien ou Photoshop. Et lamour se fait habituellement les yeux fermés
Ce que la postmodernité découvre, sous les auspices dune relativisation des valeurs plus ou moins attestée, une fois lhorizon décapé de ses grands récits universels, cest peut-être, justement, cette crise de la représentation exacerbée, oubli de la présence, souvent interprétée comme une crise symbolique. Retrouver une présence : celle de lautre, et celle de soi. Une identité et un " soi " en tension (Gagnon) ; le soi, lieu de continuité et dauthenticité, donne lieu à un nouveau sujet (libéré ou créé par la modernité ?) dont la responsabilité est problématique.
Il nest donc pas surprenant que le corps, posé en alter ego (Le Breton), soit le lieu dune conquête : de lautre, de soi, de sens. Sincarner dans un rave, cultiver le voyeurisme et les rapports de dépendances (soirées fetish, analysées en termes de quête de sens par Ménard), " aller au bout de soi-même " dans des activités " à risque " (Le Breton, dont la courtissime contribution manque dengagement et de nouveauté) ou dans la marge sociale (Denis Jeffrey et les jeunes de la rue), " déni de la mort " (Dufour), biologisation de lémotion (la pop psycho de Goleman analysée par Giroux), expression artistique emprisonnée dans sa chosification, en difficulté de renvoyer hors delle-même (La Chance) : autant de transgressions de linterdit du corps ou gestion dune présence manquante. Du côté de léducation, même problème : le modèle émetteur-receveur, désincarné, apparaît en faillite, là où lautorité de linstitution (dont le pouvoir résidait en une différence de statut parent/enfant) sest dissoute (Gagnon).
Si le résultat de cette quête est une transcendance horizontale permettant de vivre au quotidien la transcendance comme " raison de vivre " (Ménard) , elle ne va pas sans engendrer, selon Boisvert, une condition de frustration constante et une fragilité psychologique. En est-il réellement ainsi ? La plénitude était-elle plus évidente et assurée auparavant ? Le mythe fabrique-t-il du bonheur ou seulement de lassurance, de lidentité ? Si, comme le veut Michel Dion, toute transcendance est une auto-transcendance, alors lêtre humain ne peut échapper à cette quête. Mais, comme le disait si bien Denis Jeffrey ailleurs, et en paraphrasant Freud ou quelque bouddhiste, " il est certes plus facile de demeurer dans lignorance de soi " que de jeter un profond regard dans labîme de ce soi, chose sans nature et insondable, source post-romantique du sens (Gagnon).
À la suite de ces questions, il est difficile de ne pas accorder une place aux idées toujours décapantes de Lawrence Olivier. Ce qui intéresse ce protagoniste, ce nest pas tant la réalité de cette quête de sens que celle du discours qui la sillonne : pourquoi donc sintéresser tant, aujourdhui, à une dite quête de sens ? Olivier entretient des doutes sur les bases de ce constat : y a-t-il réellement une perte de valeurs (plutôt quune mutation) ? Quel rapport y a-t-il entre une supposé relativisme nihiliste et la perte de sens ? Lêtre humain est-il vraiment en processus de déshumanisation? Ce qui intéresse le religiologue, ici, cest bien le vocabulaire employé : perte, chaos, indifférenciation (pensons aussi au " trou " dans la couche dozone) Le monde dépeint en est un de détresse, lhumain nu dans un désert de sens, exposé à linconnu et aux conséquences incommensurables de ses propres bêtises. Lhumanité a été vidée de lêtre humain et il faut le lui redonner, retrouver lorigine signifiante, comme un âge dor de la signification, in illo tempore.
Ce que reproche Olivier, notamment, aux " discours officiels " (?) sur la quête de sens, cest quils camouflent le jugement (moral, donc faux, aliénant) " ça devrait être comme cela ". Retour des Détenteurs de Vérité ou chasse aux sorcières du sens ? Une question, au moins, demeure: " pourquoi le monde tel quil est pose-t-il toujours problème? " Ce que lon peut reprocher à Olivier, cest son manifeste contre la raison qui serait la seule instance à procéder dun désir dordre tout en étant incapable de transcender lÉtant. Certes, mais la raison nest-elle pas, justement, chose moderne par excellence ? Les analyses sur la quête de sens procèdent-elles toutes dun archaïsme rationnel ? Ne semble-t-il pas y avoir un désir dordre inhérent à la vie, voire à la matière ? Molécules, matière organique, animaux, sociétés ? Na-t-on pas déjà reconnu lirrationalité fédératrice de la socialité ? Faut-il être nihiliste pour être post-moderne ? Et les manifestations sociales, elles, quen fait-on ?
Bref, si la postmodernité napparaît pas, au terme de ce travail, comme une rupture sèche vis-à-vis de la modernité, si on a plutôt affaire à une tentative de réconciliation entre particularisme et " mondialisation " (Baril), elle est essentiellement la chute des grands récits et une liste dépicerie de caractéristiques plus quun réel nivellement relativiste (dans le concret). Et si cet ouvrage, qui a comme lieu cette étrange époque autoproclamée de laprès-modernité, nest pas transcendant (lévidente diversité et inégalité dun collectif y étant pour beaucoup), on y trouve toutefois loccasion dun regard et dune réflexion stimulants. Et, comme le trop long texte de M. Lachance, à court de sens à donner à lart et se jetant aussitôt sur le " risque de la transcendance " (?), voilà donc un livre où le discours, somme toute, semble parler plus que son objet.
François Gauthier
Université du Québec à Montréal
Nancy Bouchard milite en faveur dune idée, dans les médias (Le Devoir, 10 juillet 2000) comme dans son livre très pratique qui sadresse aux éducateurs. " Quels sont les besoins des jeunes en matière de religion et de morale, demande-t-elle. Ils sont de plusieurs ordres : quête de sens à leur existence et à lexistence humaine, compétences morales en tant quauteur de leur propre vie responsable devant autrui, reconnaissance de la richesse de notre monde pluriel, capacité à souvrir à la différence tout en construisant leurs identités, etc. " Bouchard désire donc répondre à de tels besoins en proposant un mode pratique de faire de léducation morale, aussi bien dans un cours de français que dans un cours denseignement moral. La perspective cognitivo-développementale du couple Piaget-Kohlberg lui paraît trop exclusivement suivie par ceux qui naiment pas prendre des risques avec leurs élèves. Il faut soccuper de la totalité de la personne du jeune, soutient-elle avec conviction.
Nancy Bouchard lance un appel pour que les éducateurs travaillent en classe à partir de lexpérience morale, quelle définit " comme étant lexpérience vécue qui permet à la personne de découvrir quelle est son action, sa responsabilité dans le monde " (p. 11). Le processus quelle a mis au point dans sa thèse doctorale sinspire dabord des perspectives de Tappan et Brown, deux pédagogues américains reconnus pour leur approche narrative. Selon ces auteurs, il sagit de faire raconter par lélève une expérience morale, soit lors dune entrevue individuelle, soit dans un récit écrit, soit par la dramatisation de la situation vécue. Bouchard trouve trop individualisés les deux premiers moyens proposés et elle conclut quils ne conviennent pas à lenseignement en classe. Elle préfère explorer la dramatisation, mais à partir des perspectives élaborées dans le programme détudes en art dramatique (MEQ, 1983). Voilà une originalité importante de sa proposition. Bouchard évite ainsi de fouler le terrain du psychodrame, technique davantage réservée à la psychothérapie par la mise en scène de la situation " réelle " de lactant. Elle insiste sur laspect ludique de lexercice quelle propose. " La personne est sous le couvert dun personnage et ainsi quelque chose dautre peut se dire. Cette expérience ludique permet de risquer sans risque " (p. 29) et convient bien au contexte de la classe. De plus, le jeu dramatique, parce quil est élaboré par les acteurs mêmes qui le jouent et quil est joué pour eux plutôt que devant un auditoire, permet aux élèves de sécouter dans laction et dintégrer une perspective sociale à leur jugement moral.
Nancy Bouchard veille à bien distinguer ce qui fait de sa proposition une éducation morale, au-delà de la seule éducation artistique. Au cours des quatre étapes du déroulement dun tel projet (perception, exploration, actualisation, rétroaction), elle voit à ce que la question fondamentale surgisse du récit tiré dun dilemme vécu : " quelle est la meilleure chose, la chose la plus morale à faire dans cette situation ? " Puis, en seconde partie de son volume, Bouchard démontre comment un tel projet est possible en le distribuant tout au long de lannée scolaire. Elle donne quelques conseils qui permettent aux enseignants et enseignantes de bien saisir les phases clés qui posent correctement le problème moral en jeu. Elle fournit également des exemples quelle a elle-même réalisés en classe, au secondaire ; mais, précise-t-elle, la méthode vaut aussi bien pour les élèves du primaire. Une pertinente bibliographie permet aux intéressés de remonter aux sources ayant présidé à la gestation de cette approche éducative bien adaptée au contexte scolaire.
En somme, Nancy Bouchard réussit son projet doutiller, théoriquement aussi bien que pratiquement, les enseignants et enseignantes qui veulent uvrer à ce que les jeunes deviennent les vrais auteurs (autor-ité) de leur propre vie, en les rejoignant dans tout leur être (intelligence, émotivité, comportement, socialité), à travers leur vécu. Son livre est agréable à lire, en si peu de temps... et il peut changer tellement de choses durant si longtemps... durant toute une vie même !
Raymond Laprée
Université Saint-Paul
Voilà un livre qui illustre bien le regain dintérêt de la part de la science politique et de la sociologie, et des sciences sociales en général, pour les transactions entre la religion et lespace public. En France, la religion a effectivement recommencé à sinvestir ouvertement, et plutôt prudemment, dans larène publique laïque, après la période de discrétion, dautolimitation et de compromis qui avait suivi la période antérieure de conflits et de combats. La religion tente maintenant de dépasser le cadre des consciences individuelles où certains ont voulu la cantonner, pour être présente dans les débats sociétaux, dans les rassemblements publics, dans laction sociale et communautaire, dans les médias (y compris lInternet), et même jusque dans lécole laïque.
Louvrage collectif dirigé par Bréchon, Duriez et Ion regroupe 19 contributions qui font suite à un colloque conjoint de lAssociation française de sciences sociales des religions et de lAssociation française de science politique sur les formes récentes et actuelles de laction des groupes religieux dans lespace public, notamment en France. Parmi ces contributions, lintroduction de Bruno Duriez et la conclusion de Pierre Bréchon fournissent un cadre conceptuel et théorique stimulant aux travaux plus descriptifs et plus concrets de leurs collaborateurs. Duriez insiste sur le regain dintérêt de la recherche sociale sur la religion, qui fait suite à la réaffirmation de la présence de la religion dans lespace public. Les groupes religieux actuels ne font pas que sadapter au monde, ils développent de nouvelles stratégies pour sy insérer et pour le transformer.
La première partie de louvrage porte sur les trois types de présence du religieux dans lespace public, plus prosaïquement sur ce que la sociologie appelle les attitudes religieuses à légard du monde : retrait de la société, attestation de lordre social, ou volonté de contester les valeurs du monde. Dans la deuxième partie, et ailleurs dans le livre, il est aussi question des deux types de stratégies adoptées par les acteurs individuels et sociaux, à savoir la visibilité ou laction discrète. Si lon croise ces deux typologies, lon obtient alors six possibilités, qui sont largement utilisées de façon non exclusive et parfois même successivement par les acteurs religieux comme stratégies de relation avec lespace public. Selon quune religion évolue dans un contexte majoritaire ou minoritaire, les stratégies peuvent varier beaucoup. Les stratégies de visibilité ou de discrétion sont analysées pour le catholicisme dans la deuxième partie du livre, et pour les groupes religieux minoritaires en France (juifs et protestants) dans la troisième partie.
La quatrième partie, intitulée " Religion plurielle et formes dimplication sociale ", examine les relations qui se sont établies dernièrement entre la religion et laction publique. Selon Jacques Ion, le troisième co-directeur de louvrage, les évolutions de lespace public sont moins régulées par lÉtat que ce nétait le cas antérieurement. Les croyances religieuses des personnes sont de plus en plus individualisées, et le religieux est donc de plus en plus déinstitutionnalisé, mais cette individualisation et cette déinstitutionnalisation ne sont pas totales. Les Églises tentent donc de réguler de leur mieux et de façon inductive ce pluralisme croissant. Ce chapitre théorique situé en plein cur de louvrage apporte un éclairage complémentaire important aux idées novatrices que Duriez et Bréchon nous livrent dans lintroduction et dans la conclusion.
La cinquième et dernière partie du volume se déplace aux frontières de la religion, vers des groupes dont on se demande sils sont vraiment religieux : les thérapies parallèles, la fascinante nébuleuse écologiste, et les formes identitaires dans le champ professionnel. Selon que lon adopte une définition étroite ou large de la religion, lon perçoit plus ou moins bien les changements en cours actuellement dans les rapports entre religion et modernité, et entre religion et laïcité. Enfin, Bréchon, dans la conclusion, propose que les chercheurs en sciences sociales des religions jouent avec différents niveaux de religiosité et de religion pour ne rien perdre dans leurs analyses de la richesse de laction religieuse dans lespace public.
Dans chacune des cinq parties du livre, il y a un chapitre qui ma plus particulièrement intéressé, probablement parce que ces chapitres touchent davantage à mes sujets favoris de recherche en sociologie des religions. Le chapitre de Belouet et Morlet sur la transformation des modèles dimplication de lAction catholique dans lespace public français, celui de Christine Pina sur les évêques français et le rapport Dagens (" Proposer la foi dans le monde actuel ") et celui de Gilbert Vincent sur les associations protestantes dentraide en France, qui oscillent constamment entre charité et solidarité, sont des études de cas pointues et intéressantes qui nous éclairent grandement sur ces sujets et sur des questions semblables qui se posent ailleurs. Le chapitre de Jean-Marie Donegani, sur les identités religieuses et le rapport au monde, montre que les modèles intégralistes (ou intégristes) articulent des valeurs religieuses fortes et des orientations politiques très à droite, alors que dans les modèles dits marginalistes, où lidentité religieuse est moins centrale, larticulation entre la religion et le politique est moins évidente et moins explicite, bien quelle subsiste tout probablement mais à un niveau moindre.
À cause de mon intérêt pour le rapport entre religion et environnement, le chapitre dAndré Micoud sur les référents religieux des écologistes est celui qui ma le plus accroché. Celui-ci montre comment lécologisme reconstruit et recompose les catégories religieuses et politiques. Même si plusieurs écologistes ont pris leur distance à légard des grandes religions, ils inventent quand même leur propre nouvelle religion civile " humaniterre " et " globaliterre " centrée sur une vision des humains vivant en harmonie avec la Création. Le mouvement écologiste, en proposant le développement durable, la responsabilité à légard de la préservation de la nature et le souci des générations futures, est, selon Micoud, " un mouvement qui recèle en lui des capacités de recharge religieuse de lOccident chrétien " (p. 256). Lécologisme ne serait-il pas alors devenu une espèce de sortie religieuse de la religion, telle que cette dernière avait été instituée en Europe après les guerres de religion ? Cette sortie équivaudrait à une espèce de rejet dune religion très personnelle et son remplacement par une religion plus immanentiste, une religion un peu comme celle quentrevoyait Pierre Teilhard de Chardin, qui se manifeste présentement dans lattrait des chrétiens occidentaux férus de spiritualité pour le bouddhisme et les autres religions de lExtrême-Orient.
En somme, voici un ouvrage très riche et très actuel, où le lecteur qui se préoccupe des rapports entre la religion et lespace public trouvera une manne abondante et plutôt succulente. Ceux qui sont fascinés par les nouvelles stratégies sociales des groupes religieux pourront aussi y cueillir des provisions pour nourrir pendant longtemps leur curiosité et leurs recherches. Encore une fois, on peut constater comment est fructueuse la collaboration interdisciplinaire et les mises en commun entre historiens, politologues, sociologues et autres spécialistes des sciences humaines.
Je men voudrais de clore cette recension déjà passablement longue sans mentionner la contribution éclairante et pertinente de Kristoff Talin et Paul-André Turcotte sur les stratégies des religieux et religieuses catholiques à légard de lespace public français et québécois. Ces deux spécialistes des communautés religieuses et du compromis catholique montrent que les stratégies sociales varient selon les ordres religieux, et davantage encore selon la période historique et surtout selon lespace géographique. Ils nous enseignent aussi que pour en arriver à faire de bonnes comparaisons, il faudra continuer à faire dexcellentes études de cas qui tiennent compte de lhistoire, des structures sociales et des acteurs sociaux, comme le préconisait autrefois le sociologue américain C. Wright Mills. La sociologie des religions, dont le champ de recherche est devenu de plus en plus populaire ces dernières années, aurait intérêt à travailler davantage de façon interdisciplinaire et même transdisciplinaire, et à échanger avec les autres sciences sociales des religions, comme cest le cas dans ce livre. De plus, si ces travaux sont menés de façon comparative, cest-à-dire auprès de religions variées et dans des régions différentes, comme Talin et Turcotte lon fait ici, alors on peut espérer que la sociologie des religions reprendra au XXIe siècle la place centrale quelle avait dans la sociologie classique du début du XXe siècle.
Jean-Guy Vaillancourt
Université de Montréal
Le christianisme a deux mille ans, et le Jubilé en fait lapothéose, tout en garantissant le dangereux passage du deuxième au troisième millénaire. Depuis louverture de la Porte Sainte, à la vigile de Noël 1999, des gens de pays, de cultures, dâges et de statuts sociaux différents affluent vers Rome, de plus en plus nombreux, de plus en plus visibles, de plus en plus médiatisés. En ce sens, les journées de la jeunesse du mois daoût dernier, précédées, accompagnées et suivies par un battage publicitaire sans précédent (surtout en Italie, bien sûr), ont constitué le véritable triomphe de lÉglise et de sa capacité dorganisation, et aussi le triomphe personnel du Pape : pendant trois jours deux millions de " Wojtyla boys " &endash; cest le nom au masculin que les Italiens, insouciants du " politically correct ", leur ont donné, et que, boys and girls, ils ont joyeusement accepté &endash; ont envahi la Città Eterna, avec leurs chants et leur amour pour le Christ, mais aussi tout simplement pour Jean-Paul II, qui le leur a retourné, en chantant et en dansant avec eux. Ces jeunes toujours polis et souriants, mais aussi forts, déterminés, insouciants (de la fatigue, de la chaleur caniculaire ) se sont attiré louanges et admiration, mais aussi critiques, soupçons, et dune façon qui a coupé transversalement les univers laïque et religieux : quels rapports y a-t-il entre la foi et une telle démonstration de mobilisation, de puissance ? Ou encore : entre lintériorité réfléchie de lengagement envers Dieu et lextériorité bruyante de ladoration portée à sa manifestation sur terre ?
Ce livre sur les Pèlerinages, né lui aussi dans la foulée des initiatives qui ont préparé et nourri le Jubilé, peut nous aider, en partie, à mieux comprendre ces questions, et dune façon qui ne pourrait être plus adéquate : on ne peut pas vraiment approcher cet événement sans comprendre où sorigine ce besoin de mettre ensemble déplacement et espace sacré, cest-à-dire, justement, le pèlerinage. Ou mieux, dans une optique plus proprement historique, et chrétienne, les pèlerinages : à Rome, bien évidemment ; mais aussi à Saint-Jacques de Compostelle et à Jérusalem, cur de la Terre Sainte, elles aussi aimants sacrés pour des foules de pèlerins, dans le cadre du Grand Jubilé de lan 2000 (par ailleurs, 1999 a été le 900e anniversaire de la Première Croisade, dont le lien avec le pèlerinage nest pas mince). Le choix nest pas laissé au hasard : ces trois peregrinationes maiores, qui ont marqué profondément lhistoire de notre Europe médiévale, croisent leurs itinéraires et leurs destins, avec un réseau de voies et dhistoires caractérisé par la circulation didées, dinterrogations, dattitudes, de cultes (mêmes saints protecteurs, association aux dévotions mariales naissantes, à partir du XVe siècle, etc.) ; en dautres termes, elles dessinent une unité, fondamentale pour définir lespace sacré de la Chrétienté, qui se veut dynamique et supranational. Justement cest cette unité, comme le souligne Paolo Caucci von Saucken dans son introduction (" Portico ", p. 9), qui constitue lobjet principal du livre &endash; et quon essaye dapprocher dabord dans une perspective historique : car les structures profondes de cet univers commun sont radicalement historiques et se sont confrontées, voire transformées, dans lhistoire.
Il sagit, comme on peut le comprendre, dune tâche complexe, et pour laquelle on a divisé le livre en plusieurs parties (avec un clin dil, pour les titres, au latin, qui était la base du jargon déchange des pèlerins), en faisant appel à différents chercheurs. " Peregrinatio " veut nous faire comprendre le pèlerinage en général, en réduisant (et en " historicisant ") progressivement langle dattaque : Julien Ris (p. 19-38) décrit et analyse rapidement " la vision que le pèlerin a du chemin, du centre vers lequel le mènent ses efforts et de lexpérience quil vit " (p. 19 &endash; peregrinatio, justement, du latin per ager, " à travers champs ", " évoque la marche, le chemin ") ; Manuel C. Díaz y Díaz, en sappuyant sur des textes latins du Moyen Âge (en rapport bien sûr avec des passages bibliques), essaye de saisir l" esprit médiéval du pèlerinage " (p. 39-56) ; Massimo Miglio enfin étudie le pèlerinage dans le cadre du Jubilé romain, institué par Boniface VIII le 22 février 1300 (p. 57-64 &endash; et à nous de nous poser la question : une présence forte du commerce le plus terrestre, politique, spectaculaire, à côté dune spiritualité intimement chrétienne, caractériserait-elle le Jubilé dès ses débuts ? Boniface VIII semble bien exploiter le désir populaire dindulgences. En ce temps de béatifications faciles, il vaudrait peut-être la peine de rappeler que Dante en fait le symbole du pouvoir corrompu et avide de lÉglise et le précipite sans hésitation dans lEnfer ).
Vient ensuite la partie consacrée aux acteurs mêmes, les Peregrini, encore une fois avec un angle dattaque qui va, pour ainsi dire, du plus grand au plus petit : Robert Plötz, par une exploration attentive des structures rituelles et iconographiques qui se rattachent à la figure du pèlerin, nous propose une lecture de sa mentalité (p. 75-102) ; Klaus Herbers nous présente des pèlerins réels, qui nous parlent, concrètement, de leurs pèlerinages, toujours bien sûr dans le cadre des peregrinationes maiores au Moyen Âge (p. 103-133). Troisièmement, on aborde les tracés, les itinera, fondamentaux, nous lavons suggéré, pour comprendre lunité de ces trois pèlerinages : Paolo Caucci von Saucken (celui même qui a rédigé lintroduction " Portico ") nous amène principalement sur la via francigena qui, en se développant à partir danciens itinéraires romains, devient la voie médiévale par excellence entre le centre de la Chrétienté et le monde franco-germanique (p. 137-186) ; dans une perspective semblable, Juan Ignacio Ruiz de la Peña nous conduit sur les Chemins de Saint-Jacques, en sappuyant surtout sur le Liber Sancti Jacobi (p. 187-212) ; Marco Tangheroni dirige son attention sur Jérusalem, en nous ouvrant à une réflexion sur le pèlerinage par voie de mer (p. 213-256). Finalement, dans sa dernière partie, le livre se penche sur les buts mêmes du pèlerinage, les Loca Sancta, regardés dans la double perspective de limaginaire du pèlerin et de leur réalité historique : Rome (Anna Benvenuti, p. 259-292) ; Compostelle (Fernando López Alsina, p. 293-320) ; Jérusalem, qui est &endash; il ne faut pas loublier &endash; un lieu de pèlerinage chrétien avant même Rome (que lon pense, entre autres, aux Croisades), mais qui est aussi (aussi ?) la Ville Sainte des juifs et des musulmans (Franco Cardini, p. 321-375).
Le résultat ? Un volume somptueux, dautant plus quil est nourri par un kaléidoscope iconographique dune grande richesse (par ailleurs, on sinterroge avec une certaine inquiétude sur le prix, qui nest pas indiqué). Pourtant, on reste un peu sur sa faim. En fait, les différentes contributions, dont quelques-unes de très bonne qualité (personnellement, jai trouvé les pages de F. Cardini particulièrement claires et pénétrantes), demeurent essentiellement séparées lune de lautre, voire juxtaposées : l" unité complexe entre les trois pèlerinages ", par conséquent, nest que partiellement explorée. Surtout, le livre nexplore que très peu " le grand horizon de lanthropologie religieuse ", qui aurait dû nous expliquer " comment le pèlerinage, présent dans toutes les religions, est en soi un événement symbolique et une mise en valeur des symboles fondamentaux dans lesquels sarticule lexpérience religieuse " (p. 10). Une vague phénoménologie, dans cette perspective, ne nous apprend pas grand chose, et il aurait mieux valu recourir aux historiens des religions et aux anthropologues qui ont enquêté avec attention sur la relation entre lhomme et lespace, préalable à tout déplacement " sacré ". Des chercheurs comme Lévi Strauss ou De Martino, en dautres termes, auraient été à mon avis plus efficaces quun Eliade. Mais peut-être ne sont-ils pas assez " spirituels ".
Giuseppe A. Samonà
Université du Québec à Montréal
Voici un livre qui est dédié " à tous ceux, catholiques, orthodoxes, protestants ou hérésiarques qui se sont efforcés de rester fidèles au message évangélique " (p. 5). Le caractère cuménique de la dédicace indique bien que G. Chaliand et S. Mousset nentendent pas avoir de parti pris pour une confession particulière. Aussi, comme lindique le titre, ce guide historique cherche à rendre compte de la diversité des courants chrétiens au cours de deux millénaires. Disons-le demblée, la synthèse proposée par G. Chaliand et S. Mousset est un bijou du point de vue pédagogique. De nombreux encarts (52 au total) permettent au lecteur de lire des extraits dauteurs issus des différents christianismes. Lhistoire est également éclairée par une riche iconographie qui fait découvrir aussi bien lart des Églises dOrient (30 illustrations sur un total de 63) que celui des Églises dOccident, notamment en architecture. Pour bien situer dans lespace les différentes Églises, les conciles, les hérésies, etc., douze cartes géographiques ouvrent le guide. Une chronologie très détaillée rappelle les principaux événements qui ont jalonné cette histoire des christianismes (p. 179-228). Un lexique permet au non-initié de se familiariser avec le vocabulaire religieux des traditions chrétiennes (p. 231-241). Un entretien avec le pasteur Vincens Hubac, lequel nest aucunement présenté, complète louvrage (p. 171-176). Enfin, une courte bibliographie propose onze ouvrages en langue française et sept en langue anglaise.
Cette excellente synthèse, qui a le grand mérite de ne prêcher pour aucune Église, a toutefois ses faiblesses. Les christianismes des origines, cest-à-dire les christianismes telles quon peut les reconstituer à partir des textes néotestamentaires, constituent sans aucun doute la partie la plus faible du livre. Quelques exemples suffiront à illustrer mon propos. Affirmer que lÉglise de Jérusalem des années 30-40 était déjà constituée d" évêques " (episkopoi), de " prêtres " (presbyteroi) et de " diacres " (diakonoi) est un grave anachronisme (p. 23-24). Écrire que la traduction grecque dite des Septante date du troisième siècle avant Jésus-Christ (p. 32) et quelle a été effectuée par environ soixante-dix traducteurs (p. 241), cest confondre deux genres littéraires bien distincts : légende et histoire au sens moderne du terme. Déclarer que " dans lÉglise des premiers siècles, le baptême était administré aux adultes exclusivement " (p. 47), cest méconnaître de nombreux travaux parus depuis déjà près de quarante ans, aussi bien du côté des protestants que des catholiques. Lentretien avec le pasteur Vincens Hubac est incontestablement une autre partie faible du livre. Plusieurs de ses affirmations mériteraient des nuances. Dautres sont simplement erronées. Par exemple, même un jeune hébraïsant pourrait reconnaître quil est faux de dire que le nom dIsraël signifie " fils de Dieu " (p. 176).
En outre, certaines affirmations étonnent et sont probablement imputables aux raccourcis exigés par la synthèse. Par exemple, déclarer que le protestantisme rejeta comme apocryphes les livres grecs, exigerait quelques nuances (p. 32). En effet, on sait que Luther déplaça ces livres grecs, connus aujourdhui par les catholiques sous le triste nom de deutérocanonique, à la toute fin de lAncien Testament. Aussi, ce nest que plus tard, et pour des raisons qui vont diverger dune région à lautre, quils furent officiellement exclus de la Bible. Bien entendu, cette différence entre les verbes " déplacer " et " rejeter " nest pas sans importance pour celui qui travaille au dialogue cuménique. Soutenir tout bonnement, sans nuance aucune, que la prédestination est une doctrine développée par Paul (p. 240) est plutôt inquiétant. De même, parler continuellement et unilatéralement de la mort de Jésus en termes de sacrifice pour les péchés (voir, par exemple, les p. 20, 237, 239) est réducteur, surtout lorsquon sait que cette interprétation de la mort de Jésus nest pas celle qui prédomine dans les textes néotestamentaires. Pire encore, le seul propos tenu sur la théologie de la libération ne lui rend aucunement justice : " La théologie de la libération pour laquelle des prêtres consentent souvent à appuyer des mouvements sociaux utilisant la violence (Camillo Torres en Colombie, par exemple) est condamnée par Jean-Paul II, par ailleurs sensible aux problèmes du Tiers Monde et hostile aux excès du capitalisme ultralibéral. " (p. 169) En ce qui concerne la chronologie, elle abrège tellement quelle donne parfois de la mauvaise information. Par exemple, il est incomplet, et donc faux, de dire que Marcion ne reconnut que lévangile de Luc (p. 181). Pour être mieux informé, le lecteur devra plutôt lire la p. 36 où il apprendra que Marcion reconnut aussi les épîtres de Paul. Encore faudrait-il préciser que Marcion naccepta que certaines épîtres et que ces textes furent tous remaniés !
Ces quelques remarques, quon pourrait facilement multiplier, montrent bien que tout pari ambitieux risque aussi dêtre un pari périlleux. Toutefois, ces remarques prouvent également lintérêt quon a pris à la lecture de cette formidable synthèse, qui sera sans doute bien accueillie par
les historiens de métier, mais aussi et surtout par le vaste public auquel elle est dabord destinée.
Jean-Jacques Lavoie
Université du Québec à Montréal
Majella Franzmann, dans le premier chapitre de son livre intitulé Women and Religion, brosse un tableau de son approche. Le second chapitre décrit le langage religieux utilisé à propos des femmes. Le troisième commente lexpérience religieuse des femmes placées en marge de la société. Le quatrième propose une relecture des textes sacrés en se centrant sur la femme afin de lécouter et de découvrir sa spiritualité. Le cinquième chapitre illustre la complexité du sujet causée par la diversité des points de vue des femmes.
Lauteure propose une nouvelle approche, inspirée de lherméneutique, pour étudier le rôle et limplication des femmes dans les religions. Elle cherche à considérer les femmes comme des sujets et non des objets. Il faut écouter différemment lexpérience des femmes pour quelles deviennent des sujets parlants. Certains chercheurs confrontent des difficultés en approchant des textes religieux écrits par des hommes pour des hommes, où les femmes sont souvent réduites à un rôle passif et secondaire dans lélaboration du récit. Les femmes vivent souvent leur vie spirituelle en marge de la sphère normative religieuse contrôlée par les hommes. Il faut donc essayer de comprendre les vies spirituelles alternatives des femmes qui se sont épanouies en dehors des sentiers battus. Lorsquelles peuvent sexprimer dans leur espace religieux, un monde entièrement nouveau se manifeste (p. 2-3).
Majella Franzmann analyse quelques thèmes majeurs (le langage religieux à propos des femmes, labsence de documents sacrés rédigés par des femmes, etc.) à travers différentes traditions et cultures (p. 3). Pour étudier les femmes, lauteure adopte lapproche herméneutique pour situer la position du sujet afin de comprendre à la fois le phénomène et sa signification dans son milieu. Lengagement dans la compréhension du phénomène doit être un processus continuel et ne doit pas sarrêter à une réponse définitive. Lécoute doit prendre une place prépondérante, ainsi que lanalyse et le jugement de la personne qui étudie le phénomène (p. 18). Lapproche herméneutique de lauteure se déroule en quatre étapes : i) décrire le phénomène dans son milieu, ii) situer sa propre position, iii) comprendre le phénomène et iv) opter pour une thèse. Ce processus nest pas linéaire, mais un continuel va-et-vient entre le sujet et le milieu (p. 21).
Pour situer sa propre position dans ce processus interprétatif, il faut se poser les questions suivantes : quelle est mon origine raciale ? Quel est mon sexe ? Quelle est ma culture ? Quelle est ma position sociale à lintérieur de ma culture ? Pour développer ses capacités découte, on doit sadresser ces questions : quel est mon rapport à la question de la femme ? Suis-je suffisamment ouverte à toutes les interprétations possibles ? Quel rapport jentretiens avec la religion lorsque jécoute ces femmes (p. 52) ? La question de lidentité de la femme se pose. Quest-ce quune femme ? Cette question recoupe aussi les questions didentité de la personne humaine. Qui suis-je ? Quel est le but de ma vie ? Quelles sont mon origine et ma destinée (p. 53) ?
Les groupes religieux et sociaux ont une profonde influence sur lidentité des différentes couches de la société. Lattribution de lidentité religieuse aux femmes se fonde le plus souvent sur létiquette déjà attribuée par la société (p. 58). La vie spirituelle des femmes a généralement été décrite par des autorités masculines dans les traditions religieuses. Il est évident que ce seul fait a des implications sur lexclusion de lexpérience religieuse des femmes. Dès le départ, on est donc confronté aux questions suivantes : comment puis-je écouter et même entendre la voix des femmes placées en marge de la société ? Quel langage est utilisé pour relater lexpérience de ces femmes ? Les questions reliées au langage utilisé dans les sources disponibles sont très cruciales. Comme il nexiste pratiquement pas de sources primaires écrites par des femmes relatant leur expérience, il devient difficile dapprécier à sa juste valeur leur expérience dans les sources secondaires. Souvent le langage religieux exclut les expériences religieuses de femmes qui méritent dêtre relatées. Ce langage religieux véhicule mal lexpérience religieuse des femmes puisque lexpérience masculine est considérée comme létalon (p. 70).
Il existe un déséquilibre réel entre la représentation des femmes et celle des hommes dans les textes sacrés traditionnels. Il suffit de compter le nombre de fois quune femme est écoutée par rapport à un homme. À lexception de lépouse, la mère ou les filles de grands hommes, quelques femmes sont décrites positivement dans les textes mais celles-ci sont rarissimes. Lorsque lexpérience des femmes est mentionnée, cette mention sert souvent à clarifier une perception concernant lhomme et non la femme. Les femmes sont souvent mentionnées pour mettre en lumière un caractère masculin et parfois à leur détriment. Les affirmations des hommes au sujet de la spiritualité féminine servent à consolider leurs propres perceptions. Les femmes sont souvent vues comme de simples accessoires au partenaire masculin (p. 75, 77).
Majella Franzmann cherche à surmonter les difficultés en proposant une nouvelle interprétation des textes sacrés rédigés à une époque où les femmes étaient en marge de la société. Elle cherche à relire le texte en se centrant sur la femme afin de lécouter et de découvrir ce quelle peut révéler par sa présence même. Il y a souvent des leçons à tirer en regardant le récit de ce point de vue. Certains tabous religieux entourant la femme, comme limpureté, peuvent avoir un sens positif. Par exemple le bain rituel dans le judaïsme, imposé aux femmes après la naissance dun enfant ou la période de menstruation, est souvent perçu comme un rituel négatif dans le sens dune imposition et dune restriction. Ce rituel a aussi un sens positif, il permet de développer un véritable sens de la communauté et de la vie des femmes juives. Ce bain rituel fait partie de la vie religieuse des femmes et a un sens intérieur et profond (p. 117).
Linterprétation herméneutique est subjective comme toute exégèse, chaque interprétation est unique à la personne qui essaie de saisir le message révélé. Personne ne peut connaître mon histoire, ni ne peut se tenir à ma place pour percevoir le monde. Il y a donc une infinité dinterprétations possibles du phénomène. De plus, le processus dinterprétation nest jamais clos (p. 151). Le processus implique que lon doit relater les faits avec leur signification la plus plausible. On ne peut sengager dans la relecture des textes sacrés sans porter de jugement, sans prendre une position par rapport au texte. Cest pourquoi cet engagement est un processus subjectif. Lorsquon porte un jugement, il faut se demander : est-ce que mon jugement est bon ou non ? Il faut toujours garder une certaine ouverture desprit et être prêt à remettre en question son propre jugement. On doit souvrir au dialogue et se rapporter à la communauté (à la fois la sienne et celles des autres) ainsi quà la façon dinterpréter et de juger. Une meilleure compréhension du milieu où se déroule lévénement permet de porter de bons jugements et de contribuer positivement à une étude comparée de différentes cultures. Cela présuppose lexistence dun lien commun entre les différents êtres humains, rendant possible la comparaison (p. 153).
Ce livre présente une approche intéressante et fascinante. Mais souvent les exemples donnés à travers différentes traditions religieuses (hindouisme, bouddhisme, judaïsme, christianisme et islam) ne sont pas suffisamment étayés ; il aurait été préférable que lauteure consacre plus de temps à développer son argumentation, pour mieux cerner les enjeux et la dynamique de cette approche, ainsi que ses limites.
Diane Steigerwald
Université de Calgary
Après avoir publié, en 1990, Plaisir damour et crainte de Dieu. Sexualité et confession au Bas-Canada et, en 1993, Mariage et famille au temps de Papineau, le professeur Serge Gagnon a poursuivi ses recherches sur le XIXe siècle. Sa contribution singulière à une histoire des mentalités, des murs et des idéologies senrichit dune étude récente consacrée aux manuels de français à lécole primaire. Amorcée par une poignée de chercheurs dans les années 1980, la relecture du siècle dernier &endash; pouvait-on dire encore à la parution de louvrage &endash; ne va pas sans ébranler des opinions. Cette fois, Gagnon sest donné pour objectif de réviser le jugement de ses prédécesseurs qui, dans la foulée de la Révolution tranquille, ont facilement conclu à la prédominance dun discours catholique dans lenseignement québécois traditionnel. Il prend position demblée et soutient que, " [e]mpressés de remplacer les religieux et les religieuses, [les historiens des années 1960] nont pas assez noté quaux côtés de la transmission des croyances et dune certaine formation morale, lécole du XIXe siècle a diffusé des contenus profanes, et notamment des savoirs techniques arrimés à la modernité " (p. 18). Plus spécifiquement, labolition dun ministère québécois de lInstruction publique en 1875 a été, daprès Gagnon, " le résultat dun compromis avec lÉglise. LÉtat na pas abdiqué " (p. 21). Puis lauteur prononce ce jugement : " Il est donc exagéré de conclure que lécole a été tout entière confiée aux gens de lÉglise, du moins au XIXe siècle. La voie des compromis a été la stratégie gagnante dune Église qui souhaite partager avec lÉtat la responsabilité de lécole primaire. Au reste, dans la foulée de Rerum novarum, lÉglise québécoise de la fin du siècle se réconcilie avec la modernité. " (p. 23) Il faut se demander de quelle modernité il sagit, à quel type de société et à quelles valeurs elle est associée. Sous-jacente aux considérations éthiques, civiques et morales, cette question se trouve ici posée par la comparaison entre les manuels dauteurs laïques et ceux des congrégations religieuses. Cette comparaison occupe une part notable de lessai dont la majeure partie est consacrée à lanalyse de contenu des manuels de lecture.
Une première section du livre trace un portrait de lécole publique au XIXe siècle et décrit le contexte déclosion des manuels scolaires. Avec un léger retard par rapport à la population anglo-protestante, lalphabétisation au Québec sest faite durant la seconde moitié du XIXe siècle comme dans la majorité des pays dEurope. Lapprentissage de la langue maternelle étant préalable à tout autre, il nest pas étonnant quon y ait consacré plus de temps en classe quaux leçons de catéchisme. Bien sûr, les contenus nétaient pas neutres pour autant, ce quon ne cesse de répéter. Cest même un postulat ainsi formulé dans lintroduction du livre : " [l]es cours de langue maternelle sont un moyen dinculquer ou de renforcer des valeurs communes, voire un projet de société transmis à la relève " (p. 10) ; et sur la quatrième de couverture : le manuel de français " visait dabord à moraliser les plus jeunes de lécole élémentaire. Morale chrétienne ? [...] ". Le contexte de rédaction et de réception des manuels est révélateur. Hormis les " livres se rattachant à la religion et aux murs ", tous les ouvrages didactiques doivent être approuvés, à partir de 1856, par le Conseil de linstruction publique nouvellement créé. Mais il faut attendre 1870 avant que cela ne devienne une obligation pour les commissions scolaires et encore, la tolérance est grande. Au même moment, le gouvernement lance un concours de rédaction des manuels de lecture. " Ce fut la seule initiative centralisatrice en matière dédition pédagogique. " (p. 37) Une proposition du journaliste et écrivain André-Napoléon Montpetit est retenue et, à partir de 1874, sa série des Livres de lecture graduée " marque lapogée des laïcs dans le marché du livre scolaire " (p. 47). Les auteurs laïques dominent alors avec des manuels de toutes sortes : calcul, agriculture, géographie, histoire, etc. La situation sera bien différente à compter des années 1880 : " les domaines concédés aux laïcs se font rares. À la fin de la décennie, lhygiène leur est laissée. " (p. 52) Entre 1892 et 1895, le comité dagrément retire une trentaine de manuels de français. " La génération dauteurs laïques des années 1870 survit avec peine " (p. 52), tandis que les congréganistes semparent de lédition scolaire. Les frères des Écoles chrétiennes surtout &endash; dont le Nouveau Traité des devoirs du Chrétien envers Dieu était signalé au milieu des années 1850 " dans plus de 200 municipalités scolaires et [aurait servi] de " manuel de lecture avancée ", aux dires du surintendant " (p. 51) &endash; mènent une " guerre sans merci au laïcisme " (p. 49). Avec les clercs de Saint-Viateur, les frères du Sacré-Cur et dautres, peu à peu, les religieux assurent lenseignement public supérieur. Linfluence religieuse sur les manuels est indéniable. Gagnon le reconnaît et rapporte un cas-limite de censure dune grammaire française. Mais il soutient que les valeurs font consensus à la fin du siècle : " auteurs laïques et religieux partagent les mêmes positions idéologiques " (p. 53).
Consacrée à lanalyse proprement dite des manuels, la partie centrale de lessai révèle la part moralisatrice du discours scolaire, qui varie selon les époques et le statut des auteurs. Gagnon retient, parmi les ouvrages imprimés ou édités au Québec, les seuls ouvrages approuvés à partir de 1860. Sans faire une étude exhaustive de lédition scolaire, il suit le destin de ces livres dont il compare, si possible, diverses versions. " Les premiers livres dinitiation (1830-1850) " sont produits par des laïcs qui ne sont pas forcément des éducateurs eux-mêmes. Parmi les titres examinés, se trouvent les Premiers Élémens pour montrer à lire en François aux Enfans de lâge le plus tendre (1830) de J.-F. Perrault et le Nouvel Alphabet pour les commençans Orné de Gravures [...] (1830) de L. Duvernay, qui fut le premier manuel illustré. Ces brochures, opuscules ou livrets sont naturellement teintés de religion : ils renferment des sentences morales, des énoncés bibliques et des prières que les maîtres, les mères et les grand-mères devaient inculquer aux enfants. Dans les années subséquentes, les abécédaires-syllabaires des instituteurs laïques (1847-1900) sadressent davantage aux maîtres et aux élèves eux-mêmes. La série des ouvrages de Montpetit propose une philosophie morale que Gagnon associe à lidéologie productiviste bourgeoise et à lidentité nationale. Un chapitre entier est consacré à la comparaison de cette série avec un compétiteur : le Cours de lecture à haute voix ou leçons pratiques de lecture française et de prononciation [...] (1875) de labbé Pierre Lagacé, directeur de lÉcole normale Laval. En sapprochant du XXe siècle, les manuels congréganistes se font de plus en plus les propagateurs de la foi et des dogmes catholiques. Trois chapitres, au moins, leur sont consacrés, dont lun aux uvres des frères des Écoles chrétiennes, les chefs de file en matière denseignement et dédition scolaire. Parmi les ouvrages les plus édifiants, un manuel des clercs de Saint-Viateur relate la vie du Christ alors que les livres des frères du Sacré-Cur pourchassent lincrédule. Plus encore que les autres, les premiers font planer la menace de la damnation. On convainc souvent par la peur. Les manuels des surs de la congrégation Notre-Dame &endash; qui restent les seules réalisations féminines du genre, à lépoque &endash; adoptent une tout autre attitude pédagogique en préconisant la générosité et une " religion du cur " (p. 195). Observant limportance de plus en plus grande de lillustration dans les manuels &endash; qui fut souvent un critère dévaluation et dagrément &endash;, Gagnon considère que " lévolution de la facture des ouvrages constitue le changement le plus décisif de ce premier siècle de production didactique " (p. 202). Il en fournit lexemple par la reproduction, en annexe, dune vingtaine de pages illustrées.
Contrairement à tant dessais historiques, où la profusion des détails lemporte sur le portrait densemble, la conclusion de louvrage tisse des liens serrés entre les mouvements de lédition scolaire. Bien entendu, elle sert un jugement révisé et nuancé de lhistoire. On peut bien admettre une unanimité de vues, voire un consensus idéologique dans le monde de léducation au XIXe siècle, mais la question exige létude approfondie dautres documents et dautres faits de société. Gagnon affirme que, après la fermeture des écoles de lAssemblée, " [l]es rébellions de 1837-1838 ont prolongé limpasse scolaire " (p. 18). Il rappelle, par ailleurs, les circonstances de limmigration déducateurs religieux. Voilà deux éléments parmi dautres qui méritent dêtre examinés à fond. Les replis stratégiques et lautorité ecclésiastique nexpliquent pas tout. Louvrage fourmille de renseignements divers : des notes biographiques sur les auteurs, des statistiques sur lalphabétisation, des données sur les instituteurs (statuts, salaires), etc. Il aborde au passage plusieurs sujets complémentaires, comme la place et les conditions des femmes dans lenseignement primaire, lesquelles ont été les principaux " agents dun projet franchement révolutionnaire " (p. 23). Il rend compte dautres types de manuels qui soutiennent également des valeurs morales ou religieuses. Lauteur se livre aussi parfois à la confidence, à lopinion ou même à lhumour : lorsquil sétonne dun " subjonctif imparfait utilisé devant des enfants quon souhaite moralement parfaits " (p. 70), il cède à la facétie. Quant au titre de lessai, De loralité à lécriture, il peut porter à confusion. De lécriture, en fait, il nest guère question, si ce nest comme un aboutissement ultime ou une finalité complémentaire dun projet dalphabétisation, mais qui nétait pas à la portée de tous au XIXe siècle : " alors quà peu près tous les enfants dâge scolaire ont appris à lire, lécriture est demeurée lapanage du petit nombre " (p. 9). Cest bien de la lecture quil sagit, de ses effets dentraînement et de la variété des contenus proposés, dont quelques pièces de littérature canadienne, mais surtout française, dans les manuels des classes supérieures.
Lauteur a choisi de présenter ses résultats selon des regroupements de manuels. Il les distingue en fonction de la diachronie et du statut laïque ou religieux de leur auteur. Lévolution du milieu et de lédition scolaires le justifie sans doute daccorder plus dimportance à la fin de la période ainsi quaux manuels des congréganistes. Quoi quil en soit, outre les maximes, préceptes, prières et autres formules, on enseigne les vertus par lexemple. Gagnon rapporte plusieurs extraits, quelques passages savoureux, des historiettes qui incitent à la sincérité, à la générosité et à la chasteté. Ces vertus, parmi dautres, et les valeurs quelles sous-tendent constituent des thèmes récurrents dans les manuels de lecture. Devenus des lignes de pensée et de conduite, ces thèmes auraient pu constituer de grandes rubriques. Lauteur les note au passage, faisant parfois le décompte des pages ou des phrases où ils apparaissent. Cela suffit dans un ouvrage du genre. Pour être plus convaincant, lexposé devrait présenter &endash; au moins en annexe &endash; les résultats dun relevé systématique, cest-à-dire dune analyse rigoureuse du texte des manuels, de leurs stratégies de persuasion, de leurs présupposés et de leurs modes demploi. Manifestement, lauteur a préféré écrire un essai plutôt quun ouvrage scientifique. Le résultat est une traversée du siècle et des études de cas comparées qui ont le mérite de capter lattention. Il revient à dautres la tâche détudier la rhétorique des manuels, qui est un peu comme lalphabet de la langue scolaire.
Max Roy
Université du Québec à Montréal
Ce livre est la réécriture dune thèse de doctorat soutenue à lUniversité de Montréal en novembre 1996. Son titre originel indique clairement que le motif de lélection constitue lenjeu central de cette thèse : " La théologie paulinienne de lÉlection en Rm 9-11 et son apport au dialogue entre Juifs et chrétiens &endash; analyse structurelle et intertextuelle ". Le pari de son auteur, Alain Gignac, actuellement professeur à la faculté de théologie de la même université, est que létude du motif de lélection chez Paul pourrait activer positivement lélaboration dune " théologie du judaïsme ". Par théologie du judaïsme, il entend " un discours théologique chrétien qui cherche à rendre compte de limpact de lexistence juive (y compris son témoignage envers Dieu et son refus du Christ) sur lautocompréhension et lagir des chrétiens " (p. 47). Lauteur est conscient que lexpression " théologie du judaïsme " est piégée, puisque la réalité juive ne se réduit ni aux individus, ni à la culture, ni à la religion, ni au peuple. Cest aussi pourquoi il reconnaît quune théologie du judaïsme dit plus sur lidentité chrétienne que sur lidentité juive. Lauteur est également conscient que, pour de nombreux Juifs, Paul nest daucun secours pour une théologie renouvelée du judaïsme. Toutefois, pour lui, " lintérêt de Paul ne réside pas tant dans les solutions précises quil a pu apporter au problème " altérité/identité " que dans la manière dont il sy est pris pour élaborer ces solutions, contingentes à sa situation historique. Les questions soulevées par lapôtre sont plus importantes que ses réponses. Pour nous, Paul sera plus un maître à penser quun maître à pensées. " (p. 77-78) Cela dit, pour contribuer à cette théologie du judaïsme, et donc au renouvellement du dialogue entre Juifs et chrétiens, il procède en quatre étapes bien distinctes.
Dans la première partie (p. 17-83), A. Gignac fait dabord le point sur le dialogue entre Juifs et chrétiens aujourdhui. Son bilan est doublement limité. Dune part, il se cantonne à ce qui sest fait depuis les cinquante dernières années. Dautre part, les travaux sur le sujet étant tellement nombreux, il se limite plutôt aux théologies chrétiennes, voire aux théologies pauliniennes. Comme le judaïsme et le christianisme se sont historiquement définis par le jeu de la polarité similitude/différence, lauteur érige les concepts daltérité/identité en porte dentrée herméneutique de sa recherche paulinienne. Puis, il ramène à trois grandes catégories les théologies chrétiennes du judaïsme : la théologie de la substitution, la théologie de laccomplissement et la théologie de la complémentarité. Les deux premières catégories ont en commun de nier laltérité dIsraël. La première, en affirmant que lÉglise remplace le peuple dIsraël en tant que peuple de Dieu, nie de façon absolue lexistence dIsraël. La seconde, plus subtile, sinscrit dans la dynamique " promesses/accomplissements ". De façon plus civilisée, il sagit encore dune forme de substitution : lexistence dIsraël est ici niée par absorption. Quant à la troisième catégorie, celle de la complémentarité, elle pose de nombreuses questions. Cette complémentarité implique-t-elle une mutuelle dépendance ou un manque à gagner chez lune et/ou lautre religion ? Faut-il comprendre cette complémentarité dans une perspective éthique, celle du vivre ensemble ? Ou faut-il voir judaïsme et christianisme sous un rapport inclusif, le deuxième concrétisant lextension, en faveur des non-Juifs, de la promesse confiée à Israël, mais naltérant pas la légitimité du premier ? Ou doit-on aller jusquà poser judaïsme et christianisme comme deux voies de salut parallèles ne se rejoignant quà linfini en Dieu ? Bien entendu, ce sont ces pistes de la théologie de la complémentarité qui se retrouvent à lhorizon de sa lecture paulinienne, mais celles-ci se verront modifiées lors de la synthèse finale.
Dans la deuxième partie (p. 85-157), A. Gignac explore le motif de lélection dans lÉcriture (cest-à-dire le Tanak), dans les différents écrits du premier siècle et chez Paul. La question centrale de cette deuxième partie est la suivante : comment se pose le problème de lidentité dIsraël face aux nations ? Ou encore : comment se vit laltérité entre Juifs et gentils ? Cette étude diachronique et contextuelle est forcément limitée, puisquelle vise avant tout à mettre en évidence loriginalité de la solution théologique paulinienne. Cest pourquoi, seuls quelques textes du Tanak sont retenus (Dt 7, 6-8 ; Ex 19, 4-6 ; Jr 1, 4-10 et certains passages du Deutéro-Isaïe). Le choix de ces passages nest pas justifié et leur analyse, de laveu même de lauteur, nest pas poussée (p. 96). En ce qui concerne les différents écrits du premier siècle, lauteur se limite à brosser un bref état de la recherche et à citer trois textes du livre des Jubilées (rédigé vers -160). En dépit du caractère plus superficiel de cette partie de lenquête, sa conclusion semble justifiée : même dans le cas de figure le plus favorable aux païens, aucune prise nexiste, dans le judaïsme du premier siècle, pour une élection des gentils &endash; à moins dune assimilation à Israël. Par contre, lanalyse des textes pauliniens montre que Paul est le premier à affirmer que les gentils, eux aussi, sont élus. Il va sans dire quen ouvrant ainsi lélection aux gentils, le christianisme paulinien nest plus tant une ouverture du judaïsme aux païens quune transformation radicale du judaïsme.
Dans la troisième partie (p. 159-253), qui constitue le cur de létude, A. Gignac propose un commentaire de Rm 9-11. Dans un premier chapitre, il présente la double structure de Rm 9-11. La première, implicite, est constituée dun réseau de renvois sémantiques (rejet et élection, projet salvifique de Dieu et réponses humaines, etc.) ; la seconde, explicite, se fonde sur des inclusions et permet le découpage du texte. En résumé, Rm 9-11 est un triptyque doctrinal qui expose deux perspectives sur le problème de lélection : la perspective traditionnelle (A : 9 ,6-29 et A : 10, 18-11, 15) et la perspective évangélique (B : 9, 33c-10, 13). Quant aux versets de Rm 9, 30-33b et 10, 14, 17, ils servent de transition entre ces deux perspectives, tandis que Rm 11, 16-32 est une parénèse qui résout le problème. Le tout est encadré par deux prières : une prière dintercession qui se termine par une bénédiction (Rm 9, 1-5) et une doxologie (Rm 11, 33-36 et non 34-36 comme il est écrit à la p. 168), qualifiée d" invitation apophatique " (p. 253). Les quatre autres chapitres sont consacrés à létude de Rm 9-11. Celle-ci est dépouillée de toute analyse exégétique pointue et des discussions, donc de notes de bas de page interminables, qui laccompagnent habituellement. Les observations sont surtout dordre narratif et centrées sur la question de lidentité/altérité. Lhypothèse défendue peut se résumer comme suit : la solution théologique quapporte Rm 9-11 au problème altérité/identité du rapport gentils/Israël comporte une tension entre un pôle de discontinuité et un pôle de continuité. Le premier pôle provient de la reconnaissance de la messianité de Jésus qui relativise radicalement la loi comme critère dappartenance à la communauté des élus, tandis que le second pôle découle du fait que Dieu reste toujours fidèle à son élection première (celle du peuple dIsraël). De cette coexistence des deux perspectives sur lélection, il résulte que Juifs et gentils doivent vivre leur différence non dans la confrontation, mais dans la solidarité. Pour le Juif comme pour le païen, Rm 9-11 est une invitation à dépasser la jalousie face à lautre et à assumer le scandale de lélection, laquelle doit être vécue comme une grâce et non comme un droit.
Dans la quatrième partie et en guise de synthèse (p. 255-308), A. Gignac résume les grandes lignes de la théologie paulinienne de lélection et présente son impact sur la théologie moderne du judaïsme. On retiendra de cette dernière partie que lauteur nous invite à dépasser les théologies de substitution et de laccomplissement, pour privilégier un modèle synchronique où christianisme et judaïsme coexistent. Par ailleurs, il évite de parler dune théologie de la complémentarité, car ce serait enfermer la dépendance de lÉglise par rapport à Israël dans le passé ; ce serait aussi renoncer à lunité du projet de Dieu, dont le caractère inachevé est mis en relief par la séparation du christianisme et du judaïsme sur des voies effectivement différentes. A. Gignac propose plutôt lesquisse dune quadruple théologie : une théologie de la confirmation qui rend compte de la permanence de lélection dIsraël ; une théologie de la participation qui souligne la dépendance de lÉglise vis-à-vis dIsraël ; une théologie de la reconnaissance qui rappelle que Juifs et chrétiens sont conviés à lacceptation mutuelle de leur altérité ; enfin, une théologie de la solidarité où Juifs et chrétiens doivent collaborer pour établir une justice toujours plus grande.
Une bibliographie sélective (p. 309-332) termine cet excellent ouvrage qui est issu dun impératif éthique et qui visait un objectif éthique : réparer les torts fait aux Juifs et construire une relation plus morale avec eux (p. 41). À cet égard, A. Gignac a atteint son objectif dans la mesure où il est arrivé à faire de Paul un médiateur entre Juifs et chrétiens, lui qui les a séparés si longtemps. En définitive, ce livre devra être lu par tous ceux qui sintéressent non seulement à lexégèse paulinienne, mais aussi au dialogue entre Juifs et chrétiens.
Jean-Jacques Lavoie
Université du Québec à Montréal
Dennis Gira est directeur adjoint de lInstitut de sciences et théologie des religions à lInstitut catholique de Paris et rédacteur en chef adjoint de la revue Questions actuelles. Il a publié notamment Comprendre le bouddhisme (Livre de Poche, 1998), un ouvrage dintroduction beaucoup plus élaboré que celui-ci. Lauteur sest dabord intéressé au bouddhisme japonais dans les années soixante-dix. Le titre nest pas quune formule, Dennis Gira sadresse à ses deux filles, lesquelles depuis leur plus jeune âge lont accompagné dans ses multiples visites des temples bouddhistes, toutes obédiences confondues, en France et au Japon. Il rend hommage à ses filles qui lui ont permis de comprendre le sens de cette tradition dans la réalité quotidienne ; il veut aussi leur expliquer en quoi le père absent quil a été vivait une passion quil cherche maintenant à leur partager. Lidée est de saisir un peu mieux lorigine du bouddhisme, sa diversité et sa question actuelle, de dégager ce qui fait la popularité du bouddhisme en France. Gira se donne pour mission de dépasser les généralités véhiculées par leffet de mode. Il y a dabord des bouddhismes, ce sont des enseignements élaborés, et il faut se donner les moyens de saisir les expériences spirituelles quils reflètent. Au risque de ne pas sengager dans cette voie, au moins se doit-on dêtre intelligemment en dialogue avec une tradition différente. Pour nous faire comprendre la forêt darbres bouddhiques (tibétain, japonais, laotien, etc.), Dennis Gira nous propose de retourner au tout premier arbre, le Bouddha en terre indienne. À partir de la quête spirituelle du Bouddha, Gira nous instruit sur ces notions fondamentales, sur lesquelles il dit sêtre humblement penché pendant vingt-cinq ans. Il a dailleurs une certaine exigence intellectuelle envers ses filles dans ce parcours, exigence qui, lorsquelle fait défaut, est en partie responsable des images dun bouddhisme un peu trop bricolé pour qui circule dans ces idées depuis longtemps. Exigence intellectuelle qui, en fait, est une attitude : il invite ses filles à " visiter " le bouddhisme dans sa cohérence interne et, pour ce faire, à laisser les comparaisons occidentales au vestiaire.
Bien que les enchaînements entre les chapitres soient pédagogiquement adaptés à " ses filles ", quil les incite souvent à relire certains passages et quil les renvoie à la courte bibliographie en fin douvrage, il reste que Gira ne fait pas léconomie de quelques citations du canon bouddhique, de termes pâli ou sanskrit. Cependant, la vulgarisation est toute justifiée, nous dit-il, car pour comprendre lhéritage du Bouddha, il ne sagit pas tant de vérifier lexactitude historique de ses propos mais bien den éprouver lefficacité dans notre expérience concrète et immédiate. Pour illustrer la thèse du samsara (le cycle incessant des naissances et des morts), il explique à ses filles comment leur mère et lui se sont interrogés, à savoir si leur naissance était quelque chose de souhaitable. Parfois, il emprunte les fameuses histoires de moines qui croient avoir trouvé lessence de la vacuité et se font éconduire par la sagesse de leurs maîtres. La principale qualité de ce petit livre est son dynamisme. Gira nous expose les Quatre Nobles Vérités, le Noble Chemin octuple, léthique bouddhique et la discipline mentale pour nous montrer en quoi ils sont la sève qui donne vie à tous les " arbres bouddhiques " qui existent en France. Pas toujours facile de maintenir ce ton égal : en ce qui concerne la thèse des trois corps de Bouddha, le procédé dilue trop le contenu. Quand il entre dans les divergences entre le Grand Véhicule (Mahâyâna) et le Petit Véhicule (Hînayâna), cest parfois confus. Il faut reconnaître que le projet est de taille. On le sent plus fluide dans lexposition du bouddhisme de la Terre Pure, plus près de ses recherches.
Quant aux Français séduits par le bouddhisme, je reprends ici sa liste pour le plaisir des religiologues. Voici les attitudes ou motivations des Français à sintéresser, voire à sengager dans cette tradition : 1) linsatisfaction vis-à-vis du monde tel quil va ; 2) la difficulté à se reconnaître dans les discours habituels sur Dieu ou lAbsolu ; 3) linsistance sur la primauté de lexpérience comme critère de la vérité ; 4) la volonté de prendre en main son propre progrès spirituel ; 5) la conscience aiguë que lindividu ne peut pas arriver à développer tout son potentiel humain en une seule vie ; 6) le désir profond dintégrer le corps à la démarche spirituelle ; 7) le besoin fort dun maître spirituel ; 8) laspiration à appartenir à une communauté " authentique ". Curieusement, alors que la facture de ces attitudes est très proche des formules bouddhistes, elles expriment davantage, lorsque Gira les illustre, les défaites de la société moderne occidentale : la société de consommation noffre pas le bonheur, lindividualisme conduit aux conflits, la mondialisation est déshumanisante... Nous arrivons à la conclusion que ce nest pas tant que le bouddhisme soit " attrayant ", quil réponde aux déceptions, aux vides laissés par le déclin et les apories dune religion monothéiste, en loccurrence ici, le christianisme. Le bouddhisme résout le problème du mal par la loi karmique ; la façon de concevoir Dieu à la fois comme anthropomorphique et Absolu est impensable dans une doctrine où ni laltérité divine ni les projections dattributs humains ne peuvent qualifier la bouddhéité. Suivant les avancées de la science moderne, il semble gênant de croire aux éléments surnaturels de la religion ; le bouddhisme est ainsi plus " compatible " avec notre rigueur scientifique car il offre " une tradition forte du " réel " vu comme mouvant, fluide " (p. 200). Doù limportance de la vérification dans la tradition bouddhique : " tout ce qui est proposé doit être vérifié par lexpérience propre à chacun " (p. 201). Gira fait entrer en dialogue les termes chrétiens de péché, salut, pardon avec les notions bouddhistes dignorance, libération, purification. Ces derniers ont meilleur presse, croit-il, le vocabulaire chrétien étant associé à une culpabilité paralysante. La croyance en la réincarnation est aussi une prédisposition à devenir bouddhiste. Gira précise bien que la " réincarnation " et le samsara bouddhique sont incompatibles. Il ne peut exister pour un bouddhiste une telle chose quune âme qui transmigre. Mais, nous rassure Gira, cette méprise est rapidement corrigée par les maîtres des centres bouddhistes. Comme quoi, une croyance peut nous mener sur un authentique chemin... Ensuite, la diversité des voies offre, à ceux qui jugent trop cérébrale la vie spirituelle de la doctrine, dexplorer les rites, les mandalas, les pratiques de méditation qui peuvent répondre aux attentes dun très vaste public (p. 206). On peut se demander si cest réellement la diversité qui est attrayante &endash; le catholicisme aussi a son art, ses musiques religieuses, ses pratiques spirituelles &endash; ou bien la nouveauté. La facilité également : les maîtres des centres bouddhistes sont beaucoup plus accessibles que les maîtres des monastères chrétiens. Pourtant, Gira se garde bien dy voir une dilution de lessence de cette tradition. Les apprentis bouddhistes que vous rencontrez dans un centre français le sont, non pas par héritage culturel ni pour le plaisir de létiquette, mais bien parce quils partagent les valeurs proposées. Les Français ne sont pas tant séduits quils cherchent à combler le creux spirituel laissé par les religions révélées, vide qui, pour le formuler à la manière de Gira, nous semble tout fin prêt à être garni des doctrines bouddhistes. On pourrait ajouter à cela que non seulement il pourrait lêtre autrement, mais encore il ne sagit peut-être même pas de la même demande spirituelle, bien que cela soit rassurant et méthodologiquement plus aisé de le croire. Si les ingrédients peuvent être répertoriés : une réponse à la souffrance existentielle, une destinée après la mort, un maître, une communauté, la dimension corporelle dans la pratique spirituelle..., leur organisation, leur intensité nont peut être plus rien à voir avec ce que la tradition chrétienne a créé comme formes, attentes et besoins spirituels.
On peut retenir ce livre comme un parcours informatif vivant, agréable même, qui rend justice aux principaux fondements du bouddhisme et à son expansion. Mais sa réflexion sur les causes de lenthousiasme des Français pour cette tradition donne à penser que les jalons spirituels du bouddhisme collent parfaitement à cette nouvelle réalité sociale. On comprend que dans le cadre de ce petit livre, Gira rassemble tout juste les grands titres accrocheurs de ce phénomène. Il ne marque pas suffisamment la différence entre lessence de la tradition et les formes qua prises cette culture. Car, dune part, il y a sûrement modification dans la réception du bouddhisme et, dautre part, les structures daccueil ne sont peut-être pas les coquilles laissées par le christianisme. Mais Gira cherche à faire entrer en dialogue ces deux traditions : cest peut-être pourquoi il est attaché à leurs formes plus scolastiques. Avec un clin dil, on suggérerait à Dennis Gira, pour cette dernière partie, le même préavis quil a servi à ses filles. Avant de " visiter " les formes nouvelles du bouddhisme, il faut laisser au vestiaire non pas les connaissances du bouddhisme traditionnel mais bien leurs " nobles " formes, si on veut saisir quelque peu la cohérence interne de ce récent phénomène.
Julie Colpron
Université du Québec à Montréal
On se doit daccueillir, dans un premier temps, cette parution thématique en en soulignant lopportunité. Les rituels festifs issus du courant musical " techno ", autrement appelés raves, de lexpression anglaise signifiant " sextasier ", sont lobjet de ce recueil de contributions auquel ont notamment participé des jeunes chercheurs rattachés au Centre dÉtudes sur lActuel et le Quotidien (céaq, Sorbonne), fondé et dirigé par Michel Maffesoli.
Dans la présentation de Stéphane Hampartzoumian, ce dernier explique que cest vers une " sociologie du présent " que tend la collection de ces articles. Par le rave, donc, cest une sociologie de lirruption de léphémère et de lextraordinaire dans le banal que lon envisage ; cest de rechercher une compréhension de lévénementialité par le biais dun objet marginal contemporain. On cite dès lors les incontournables Georges Bataille et Roger Caillois pour donner une assise théorique au discours. Cette approche est fort à propos, et cest en conséquence à une sociologie du sacré quelle semble devoir aboutir.
On sollicite demblée, et de manière heureuse, deux extraits de textes dEdgar Morin (1991) et dÉmile Durkheim (1912). Ce qui caractérise lêtre humain, pour Morin, ce nest pas une diminution dun affect animal au profit dune intelligence rationnelle, mais bien, au contraire, " une véritable éruption psycho-affective ". Et cest justement dans cet ubris, écrit-il en se référant lui-même à Bataille, que senfante la prodigieuse créativité humaine. Si lordre est dans le social, cest dans le désordre quil est fondé. Quant à Durkheim, on rappelle que cest dans leffervescence sociale même, comme la fête (et donc le rave), " que paraît être née lidée religieuse ". Lobjectif de ces extraits est bien entendu de conférer à létude dun objet si peu conventionnel une certaine légitimité. Les deux textes, de plus, regorgent de pistes pour létude du phénomène du rituel festif rave. Approchant savamment lobjet du point de vue sociologique, ces textes débouchent cependant sur le domaine de la relation au sacré, soit celui de la religion. Si le fait dun passage au sacré est reconnu dans la plupart des contributions, on est en mesure de se demander si le grand potentiel heuristique de ces conclusions a été exploité autant quil aurait pu lêtre dans lensemble. Mais si tel est le cas, ce nest pas sans indiquer, pour notre part, une voie de réflexion féconde encore peu revendiquée.
Le phénomène rave demeure, pour quiconque ny a pas été initié, un objet flou et difficile dapproche. Aux fins dune mise en situation, un autre extrait est présenté, dun roman celui-là (Un ruban noir de Vincent Borel). Si lidée dune telle introduction est bonne et que le texte lui-même semble bien équilibré, la quantité dinformation sur les raves comme tels demeure toutefois ténue. Le néophyte pourra néanmoins en retirer un certain " esprit ". Certaines contributions rajoutent toutefois des collages descriptifs à leur textes, sous la forme dextraits de journal de bord, comme chez Emmanuel Grynspan. Cet usage a malheureusement leffet dalourdir et dallonger les textes inutilement, tout en laissant une impression de répétition un peu lassante.
Dans le corpus des contributions, Gaëlle Bombereau présente le rave comme un rite de passage vers lâge adulte, surtout, mais aussi comme un miroir de la société, un microcosme placé en marge qui renvoie aux caractéristiques de la société, comme lanonymat et la solitude. En cela, lauteure offre la vision la plus critique de tout le recueil. Celle-ci reprend la division tripartite du passage au sacré dA. Van Gennep en lappliquant au rave. On devrait cependant prendre garde de ne pas trop chercher déquivalent matériel à la théorie : les moments pré-liminaires, liminaires et post-liminaires, surtout dans une manifestation non-traditionnelle et jusquà un certain point spontanée comme celle-ci, varieront pour chaque individu et dépendront plus dun sentiment que dun fait.
Une problématisation similaire est à la base de la contribution dAnne Petiau, qui décompose le rave en " rupture, consumation et communion ", trois temps à partir desquels on peut comprendre le rave, en vue dillustrer la notion maffesolienne de socialité, soit une " agrégation sociale [ ] sur le mode sensible et affectif " (p. 38).
Le point de départ des analyses se démarquant le plus dans ce numéro de Sociétés, parmi lesquelles figurent les contributions déjà évoquées, est celui de la fête comme transgression et excès, menant à une véritable expérience du sacré, qui est, à son tour, " lefficace de la fête " (Petiau, p. 39). On peut certes se réjouir que ces analyses versent du côté du sacré. Cest en fait le cas, dailleurs, de bien des analyses faites à ce jour sur le sujet. On peut cependant regretter que, bien que ce soit des sociologues comme Émile Durkheim et Marcel Mauss qui aient le plus grandement contribué à penser le déplacement du religieux, les sociologues daujourdhui hésitent encore à puiser dans larsenal théorique des sciences religieuses pour éclairer leurs analyses. Si lon na aucun mal à recourir à la catégorie du " sacré ", on se garde cependant de parler de " religieux ", et on manie non sans quelque maladresse ses catégories (voir linterprétation du jeu entre rite et mythe par S. Hampartzoumian, p. 44).
Ce refus du religieux est expliqué ainsi : il doit y avoir mythe (et donc croyance) et transcendance pour quil y ait religion, tandis que le sacré peut être isolé comme phénomène immanent. On voyait déjà poindre cette ambiguïté conceptuelle dans le choix des pages des Formes élémentaires de la vie religieuse. Durkheim est cité parce quil fait la distinction entre religion et " corrobori ", terme à la sonorité archaïque, et que lon ressuscite pour interpréter un objet marginal postmoderne. En bas de page, Durkheim note : " le corrobori se distingue de la cérémonie proprement religieuse en ce quil est accessible aux femmes et aux non-initiés ", seulement pour rajouter que si ces manifestations doivent être distinguées, " elles ne laissent pas dêtre étroitement parentes " (p. 17 dans Sociétés). Ce texte semble ainsi sollicité davantage pour la distinction qui est faite entre corrobori et religion que pour lopportunité dune parenté entre le modèle tribal et le rave. Cette division ne semble pas pouvoir trouver de résonance dans le rave et la division paraît ainsi artificielle : " cest de la religion mais ce nen est pas ". Si le titre donné à cet extrait est, justement, " le corrobori ", et même si cette notion ne fait pas lobjet dune mention explicite dans les contributions, il trahit bien la gêne avec laquelle on sapproche de tout ce qui est " religieux ".
Plusieurs auteurs ont pourtant, depuis un certain temps déjà, proposé une définition de la religion beaucoup plus compréhensive. En partant des théorisations de Durkeim, M. Mauss, par exemple, parle de la religion comme administration du sacré. Ailleurs, Roger Bastide a traité du déplacement du sacré et du religieux. Enfin, plus près de nous, un auteur comme Guy Ménard sefforce de voir la répercussion de ces déplacements dans la culture contemporaine, donnant même le rave comme exemple de quête de transcendance par le biais du corps individuel et collectif. On regrette donc que ces jeunes sociologues nosent pas davantage en ce sens.
Outre ces considérations théoriques, et malgré un indéniable intérêt, le reste des contributions nest cependant pas dénué de certaines maladresses quil convient de noter. Comme embarrassé par le caractère marginal et évanescent de lobjet, Stéphane Hampartzoumian entreprend de penser le rave dun point de vue sociologique, essentiellement à partir du roman de Vincent Borel ! Toute lethnologie ne nous a-t-elle pourtant pas enseigné la richesse de lobservation et de la réflexion sur le terrain ? Si nous avons souvent recours aux textes dans le cadre danalyses, nest-ce pas parce que cest trop souvent le seul matériel dont nous disposons, lévénement ou les intéressés étant inaccessibles dans le temps et lespace ? En fait, lauteur avoue son malaise devant lobjet du rave pour lequel, on le devine, il doit sentir un grand enthousiasme. Il soulève ici une très importante question méthodologique : comment écrire sur les raves si on les a fréquentés (mais qui dautre pourrait bien écrire là-dessus ?), tout en se dotant dune objectivité scientifique ? Ce vieux problème des sciences humaines surgit à nouveau. Si, dune part, on se doit de conserver une certaine " distance " par rapport à lobjet (ce qui nest pas toujours facile, comme cest le cas ici), ce nest pas non plus en sabstenant dêtre proche de lobjet quon règle le problème. Si lauteur a le mérite de reconnaître cette difficulté, il nen est pas de même pour dautres qui, eux aussi, succombent à des approches parfois nuisibles à leur traitement. Ce nest pas la chose regardée qui importe, écrivait quelque part Gide, mais bien le regard.
Cela paraît anodin, certes, mais cest une considération qui ne peut être escamotée, surtout pour un objet situé dans une marge contemporaine encore peu explorée. Il faut donc, aujourdhui encore, malgré la nouveauté de certains phénomènes sociaux, se souvenir des problèmes que les sciences humaines ont croisés au fil de leur histoire. Ce nest pas parce que le rave est " marginal " quon peut en dire nimporte quoi, nimporte comment. Au contraire, moins lobjet détude est passible de reconnaissance par le monde universitaire, plus on se doit de mener une analyse serrée répondant aux critiques éventuelles.
Le texte de Hampartzoumian, pourtant mû par une excellente intuition, ne répond quen partie à son objectif dapprocher le rave pour déboucher sur le social, partant plutôt de la musique techno au sujet de laquelle il fait une équation trop facile avec le rave. Par le biais dune discussion sur le pop-art (du roman à la musique puis au pop-art, on se sent dailleurs un peu égaré), il trace une ligne de convergence entre le social et le statut de lobjet dans la culture postmoderne. On pourrait noter que, contrairement à ce qui semble être avancé, ce nest pas la musique techno qui conduit une rupture axiologique, mais plutôt celle-ci qui est un produit de cette rupture.
Chez dautres auteurs (Benoît Berthou et Emmanuel Grynspan), on a bien du mal à retrouver quelque objectif que ce soit dans le fil du texte, sauf une grande fascination pour lobjet. Dans ce cas, on a le droit à un (trop long) éventail de phrases-chocs et de contradictions : Grynspan affirme, par exemple, que le " mouvement techno est animé par un désir de sinsérer dans la société " (p. 69), avant de dire que " la techno [sic] perturbe directement lordre social " (p. 74) Ou encore, des phrases du genre : " se jouer du chaos et déjouer le chaos en jouant le chaos " (Hampartzoumian, p. 7), " logique festive logarythmique " (Grynspan, p. 69), etc. On cherche en vain une signification et une pertinence dans ces formules un peu pastiches.
Loriginalité et la fraîcheur de certains textes souffrent malheureusement dans cet ensemble qui manque de rigueur et parfois de profondeur. Les bonnes idées des auteurs demeurent trop souvent insuffisamment appuyées et nuancées. Il y a, par exemple, et de façon plus marquée dans les textes de la fin de la section, un manque de références pour appuyer certains passages. Un seul exemple : dans le texte de B. Berthou, celui-ci affirme que d" écouter son cur est une méthode dhypnose ancestrale. Les moines bouddhistes lutilisent depuis la nuit des temps [ ] " (p. 62) ; et cela sans la moindre référence
Un désir réel de sapprocher de lobjet pour comprendre le social se communique cependant par ces textes. Lenthousiasme généralisé fait toutefois en sorte que, trop fascinés par lobjet du rave, plusieurs ne sont pas capables den sortir pour y poser un regard susceptible denrichir leurs réflexions et leurs analyses.
Ce numéro a voulu rassembler diverses approches, ce qui est fort louable. Luvre de lartiste Claude Lévêque, par exemple, présentée sous forme photographique (p. 11), pose très justement la question de la trace de lévénement, soit ce qui en reste, tant dans lempirique que dans la mémoire collective et individuelle. Autrement, de létudiant en musicologie, E. Grynspan, on aurait espéré une solide analyse musicologique recoupant les singularités et la continuité de la musique techno dans lévolution musicale occidentale. Ce nest malheureusement pas ce quil nous sert : on se croit plutôt devant une infopub pour free party
Renaud Vischy, dans sa contribution qui compare les esthétiques rap et techno, fait apparaître, derrière une convergence de la démocratisation de la technologie et dune réponse à un malaise senti chez les jeunes (p. 56), une divergence résultant dans lorigine socio-économique des jeunes. La lecture de son texte peut alimenter maintes réflexions sur le phénomène de la recherche identitaire et de son affirmation, ainsi que de la vertu thérapeutique dune appartenance (ce qui nest pas sans lien avec le religieux). Étant plus familier avec le rap, semble-t-il, lauteur aurait pu être plus rigoureux quant à certaines généralités sur le phénomène rave. Les insertions de paroles rap dans le texte, elles, napportent rien de bien significatif à lanalyse et ne font quen allonger inutilement le cours.
En complément aux articles thématiques, cette livraison de Sociétés propose quelques articles hors-thèmes, dont le plus intéressant et stimulant est sans conteste celui de Gianni Vattimo. Le philosophe italien poursuit dans la direction tracée par La fine della modernità (1985), soit la question de la philosophie dans la postmodernité. Loin de camper la philosophie dans les jupons rationnels de la modernité (comme la philosophie analytique, par exemple) ou de mourir (comme le veut le courant nihiliste), et tout en déclarant Marx, Freud, Nietzsche et Heidegger " incontournables ", Vattimo croit que " la philosophie peut contribuer à repenser des problèmes existentiels [ ] en assumant lhéritage de lOccident dans son déclin " (p. 94), cest-à-dire dans la faillite de la conception progressiste. En somme, plutôt une philosophie floue et pragmatique, mais résolument affichée, qui " argumente, discute, dérange " (p. 96), qui " critique et comprend " le concret. Loin de laisser seffondrer toute pensée devant le " mais au nom de quoi ? " postmoderne, chacun (et en premier lieu le philosophe) doit assumer sa subjectivité propre et oser la soumettre au dialogue et la confrontation. En fait, note Vattimo en post-scriptum, " tout cela [ ] rapproche davantage la philosophie [ ] de la religion, que de la science " (p. 98).
Dans les courts textes qui suivent, P. Bellinha, S. Massin et H. Choi sinspirent des travaux essentiels de M. Maffesoli pour donner un sens à des objets culturels contemporains. Pour P. Bellinha, cependant, dont le titre de larticle est très prometteur &endash; " Une lecture urbaine des rites de passage et des mythes initiaques " &endash;, on ne comprend tout simplement pas où lauteur veut nous mener, voire de quoi il parle au juste.
S. Massin, lui, analyse le phénomène de la " tribu " gaie à travers lévénement annuel de la " Gay Pride " à Paris, tandis que H. Choi traite de la " tribu des netizens ", citoyens du web. Ces objets sont des lieux de la culture contemporaine qui recèlent un indéniable potentiel pour une étude sociologique. Jouant de leur positionnement plus ou moins marginal dans la société, ils sont propices à révéler certaines " tendances lourdes " de lévolution sociale dans la postmodernité, ce que les auteurs parviennent à démontrer. Ces analyses sont étroitement tributaires des théorisations de M. Maffesoli, et il est compréhensible que ces jeunes chercheurs, affiliés au céaq, puisent abondamment à cette source. On peut tout de même regretter que ces contributions restent aussi exclusivement liées à ces mêmes théorisations, et on souhaiterait quune certaine distance critique nourrisse loriginalité de ces pensées du contemporain. Linspiration provenant du travail de M. Maffesoli sur la postmodernité est suffisamment grande et établie, pour que toute référence surabondante à ses uvres puisse paraître quelque peu obséquieuse.
Il demeure que, en ce qui concerne la thématique des phénomènes techno et rave, ce numéro de la revue Sociétés peut être accueilli comme un phare, rassemblant en un corpus nombre dapproches analytiques et de fécondes intuitions. Il faudra dorénavant sy référer. Ces travaux montrent le dynamisme des symboles culturels en dehors des lieux institués et traditionnels, ainsi que le sens qui peut être dégagé de leur existence. Liés au social, ces phénomènes puisent au social et le façonnent à leur tour.
Ce recueil a aussi la qualité dindiquer les problèmes auxquels de telles réflexions risquent de faire face. Toute interprétation du contemporain, pour résolument féconde quelle apparaisse, se doit encore de gagner ses lettres de noblesse et ne peut, si marginale quelle soit, se soustraire aux règles critiques si elle se veut scientifique. La plus grande difficulté, semble-t-il, cest de pouvoir parler de lobjet sans tomber dans une distanciation maladroite ou, pis (et plusieurs contributions y succombent), de verser dans une glorification et une apologie qui minent, en fin de compte, loriginalité et la portée des réflexions. Ajoutons à cela, en terminant, que la direction dun tel numéro aurait sans doute nécessité une plus grande prudence afin de présenter un tout plus égal et cohérent, dans une forme plus rigoureuse (nombre de coquilles et lincompréhensible absence ditaliques, par exemple, ne font quagacer le lecteur attentif et intéressé), et pour éviter une impression de nonchalance qui risque de ne pas rendre tout à fait justice à loriginalité dun tel collectif.
François Gauthier
Université du Québec à Montréal
Quiconque sinitie à la lignée dauteurs francais qui ont traité du sacré à partir de Durkheim rencontre tôt ou tard Caillois et Bataille. Cest là que les choses se corsent. Car ces auteurs réfléchissent sur le sacré au cours des années trente, dans un contexte de crise politique quils voient comme une profonde crise culturelle. Des pouvoirs se décomposent, dautres se recomposent. Les totalitarismes hitlérien et stalinien apportent le bonheur à certains, la terreur à dautres, et les démocraties deviennent ridicules. Bataille cherche à dépasser le dilemme " entre la résignation à lentropie démocratique et le ralliement à lune des deux grandes religions séculières qui sen partagent le refoulé " (p. 27). Un sacré archaïque semble renaître en Allemagne ; il est visiblement recréé artificiellement par un habile totalitarisme qui cultive livresse unanime. Lauteur montre quen un premier temps Bataille sefforce de résister grâce à des stratégies sauvages pour créer de nouvelles émotions dans la rue, et des soulèvements (Breton et les surréalistes désapprouvent).
Lauteur montre aussi comment à partir de Lexpérience intérieure (écrite en 1941) Bataille soriente vers une nouvelle conception de la communication sociale. Les mots sont impuissants à changer le réel. Lécrivain doit maintenir une conscience aiguë de ce fait : il doit tourner la violence contre lui, pour éprouver sa finitude et renoncer à la prétension de lauteur de recréer le monde. (Cest le thème du " sacrifice " de lauteur-démiurge, qui sera repris par Barthes.) Cette " politique de lécriture " vise à des actes de communication qui invitent la communauté des lecteurs à cesser de se penser comme le lieu dopération dune désir collectif. (On connaît lidée de communauté des individus sans communauté.) Lhomme est défini par son incessante activité de représentation ; mais il y a toujours distorsion entre le vécu et le représenté ; lhomme libre ne peut que se maintenir un état de révolte contre les représentations qui circulent. (Bataille appuya Camus dans sa querelle avec Sartre.) La lutte contre lunidimensionalité ne cesse jamais. " Il ne peut y avoir ni culture ni civilisation sans passion, et, simultanément et dialectiquement, sans symbolisation de la passion, toute grande expression culturelle relève dune liberté critique, consciente delle même, se traçant du dedans sa propre limite. " (p. 80) Est sacré, dès lors, cette alternative que lécriture produit, rejetant lalternance entre la banalisation fonctionnelle du langage et la production de la violence.
Un ouvrage fort utile donc, qui donne la bonne réplique aux critiques que Sartre et Habermas ont adressées à Bataille. Heimonet vient de donner Tocqueville et le devenir de la démocratie : la perversion de lidéal (Harmattan, 1999) ; voir mon compte rendu dans Spirale (juillet-août 2000, p. 41).
Michel Despland
Université Concordia
Dans cet ouvrage, Bertrand Hell, ethnologue, tente de montrer le fondement anthropologique du culte de possession et du chamanisme. Lauteur a étudié durant plusieurs années au Maroc auprès des Gnawa. Pauvres et descendants dune importante population desclaves noirs, les croyances de ces derniers combinent chamanisme islamique et croyances africaines. Lors des nuits rituelles (lila), les Gnawa invoquent génies musulmans et esprits païens ; le rite donne droit à de nombreuses scènes de possession, tant de la part des adeptes que des officiants reconnus. Cet ordre confrérique simpose comme une voie de salut aux adeptes plongés dans le malheur et la pauvreté quotidienne du Maroc. De plus, le rituel de guérison chez les Gnawa apporte un nouvel espoir pour les gens condamnés par la maladie.
Cet ouvrage met en évidence les similitudes entre la possession et le chamanisme. Cependant, lauteur apporte très peu de distinctions entre les deux complexes. Il semble parfois même confondre les deux phénomènes en un système humain établi afin de délimiter les bases du contact avec la surnature. Pour Hell, le chaman et le possédé sont tous deux des maîtres du désordre ; certaines de leurs caractéristiques varient en fonction de la culture dans laquelle ils évoluent.
Première partie : État des lieux
La première partie de Possession et chamanisme apporte un éclairage de base sur le chamanisme et la possession. Dans un premier temps, lauteur élabore les définitions essentielles à la compréhension générale de louvrage. Il passe en revue les pouvoirs du chaman et du possédé et traite des rôles de la magie et de la religion dans lefficacité des rituels chamaniques ou ceux de possession.
Dans un second temps, lauteur pose un regard sur les définitions classiques du chamanisme, du culte de possession, de la transe et de lextase, pour ensuite proposer de nouvelles avenues. Lauteur aborde également les éléments de similitude et de distinction théoriques entre le chamanisme et la possession. De plus, il traite de ses observations en terre marocaine : la possession des Gnawa, les relations déchange entre les génies et les hommes, et le rôle thérapeutique des cultes de possession. Lauteur souligne, à cet effet, que la maladie est souvent lélément déclencheur dune prise de connaissance dans linitiation de ladepte. Enfin, Bertrand Hell sexprime sur les caractères dadaptabilité et de flexibilité du chamanisme et de la possession par lentremise des rituels et des mythes.
Deuxième partie : La quête de sens
Lauteur dresse un modèle universel des rites thérapeutiques. Le chamanisme et la possession sont présentés comme étant les principaux moyens employés par les hommes pour communiquer avec lAutre Monde. Les messages livrés par les esprits ont comme fonctions de protéger mais aussi de réprimander les hommes pour les fautes quils ont commises. Hell traite de lidée dominante retrouvée dans le chamanisme et la possession : lordre harmonieux du monde est fragile et le désordre peut surgir nimporte quand. Cest au moment où ce dernier survient que le chaman entre en jeu. La maladie sinscrit dans cette optique comme un signe annonciateur dun désordre plus important au plan cosmique. Le culte de guérison sert alors non seulement à guérir le malade, mais également à restaurer léquilibre cosmique.
Un chapitre entier est consacré au monde des esprits. On y aborde avant tout la nature incertaine de ces entités qui peut varier selon les régions. Cette croyance au monde des esprits implique la croyance en un monde imparfait où la condition de lhomme reste toujours précaire. Les esprits sérigent donc comme des êtres pouvant rétablir un certain ordre dans le monde des humains lorsque la demande leur en est faite. Mais les esprits sont des êtres ambivalents : ils peuvent venir en aide aux hommes, comme ils peuvent leur nuire. Voilà pourquoi le monde de la surnature est dangereux et reste une spécialité du chaman et du possédé.
Lauteur de Possession et chamanisme traite du caractère de sauvagerie du chamanisme et de la possession. Les deux complexes dénotent une construction symbolique autour de la nature et de la culture, du sauvage et du domestique. Cette opposition sert dassise à un système de classification des alliés des esprits qui sappuie sur laspect de marginalité du chaman et du possédé : ils sont des êtres à part car ils se situent à mi-chemin entre le sauvage et le domestique. Cette opposition sinscrit dans un complexe plus vaste que lauteur nomme le système du désordre.
Troisième partie : Les marques du désordre
Bertrand Hell aborde le rituel comme une mise en scène qui sert à démontrer les pouvoirs du chaman et du possédé. Les tremblements, les cris, la métamorphose animale et lemploi dun langage grossier sont autant déléments servant à illustrer le contrôle du chaman sur les forces des esprits, ainsi quà rappeler la dangerosité de son travail. Lauteur aborde également dans cette partie lidée de la transgression des interdits par lallié des esprits.
Quatrième partie : Une philosophie du désordre
La nature des relations avec les esprits peut prendre différentes formes : mariage, sacrifice, négociation, etc. Le chamanisme et le culte de possession sont exempts de dogme. Les rites sont flexibles et adaptables ; toute institutionnalisation est repoussée, doù la possibilité de coexistence du chamanisme et du culte de possession avec dautres religions. Lidée fondamentale est que la surnature est très proche du monde des humains. Dans cet autre monde, les esprits ont la capacité dinteragir sur notre monde humain. On se doit donc demployer différents moyens afin détablir le contact entre les deux mondes dans le but de régénérer et de stabiliser lordre cosmique.
Dans le dernier chapitre, lauteur aborde la question de la nécessité du désordre et du rituel. De façon plus intéressante encore, Hell traite de la question de limportance qui est maintenant accordée à la thérapie et à la guérison dans le chamanisme et le culte de possession contemporains. Lauteur sinterroge aussi sur lefficacité thérapeutique : comment se fait-il que les Gnawa et autres chamanistes guérissent ?
Bertrand Hell nous offre un regard intéressant sur les similitudes du chamanisme et de la possession. Par son travail, il offre aux lecteurs une étude comparative pertinente. Bien que nous puissions lui reprocher de manquer un peu de nuances (en particulier sur la similitude entre le chamanisme et la possession), il reste néanmoins que son dernier ouvrage apporte un regard neuf des plus intéressants sur les manipulations symboliques des rituels ainsi que des forces à luvre dans lefficacité thérapeutique des rituels de guérison.
Catherine Laflamme
Université du Québec à Montréal
Dans cet ouvrage, qui reprend les contenus de trois articles précédemment publiés, lauteur entend souligner la fonction rituelle de certains comportements socialement codifiés, cest-à-dire le rire, le grognement et les menus échanges verbaux que les Anglo-Saxons appellent " small talk ". Lintroduction et le premier chapitre posent les jalons qui serviront de cadre à linterprétation de ces phénomènes sociaux.
En premier lieu, Javeau donne une définition dynamique du " social " comme étant à la fois le produit intersubjectif des interactions individuelles et le moule servant à les façonner : " Si le creuset du social est bien linteraction, le social lui-même contribue à façonner celle-ci, par un effet de rétroaction qui fait passer constamment du social " objectif " au social " intersubjectif " et réciproquement. " ( p. 17)
Le social ainsi conçu, on peut difficilement expliquer de manière causale les phénomènes qui sy produisent ; cest pour cette raison que Javeau se réclame dune démarche compréhensive qui entend " essayer de comprendre les intentions des acteurs qui les ont engendrées " (p. 20) tout en recadrant ces intentions sur lhorizon plus vaste des significations sociales contextuelles, ou si on veut, du social " objectivé ".
En second lieu, il expose les concepts de " rituel " et de " micro rituel de contact ", gestes dapparence banale qui recèlent lun et lautre un fort aspect symbolique qui permet de " renouveler les identités individuelles et collectives " (M. Augé, Le sens des autres, p. 51, cité par Javeau, p. 32). Les micro rituels sont ensuite catégorisés dune part en micro rituels indexicaux (dont le sens nest compris que par les interactants) et sociétaux (qui font sens pour un auditoire plus vaste) et dautre part, en micro rituels de présentation et dévitement qui entretiennent les liens sociaux à leurs niveaux les plus élémentaires et habituels en fournissant " des formes typiques de socialité " (p. 37). Les micro rituels joueraient un rôle analogue aux grands rituels dans la gestion du temps par létablissement de repères temporels et contribueraient à " sacraliser " la vie quotidienne car " ils ponctuent un culte permanent rendu au vivre ensemble, dans son expression la plus immédiate " (p. 40). Lauteur prend soin de préciser quil sagit toutefois dune ritualité " séculière ", " la transcendance ne débouchant pas sur ce quon appelle le " numineux ", la part ineffable du sacré " (p. 42). Les micro-rituels ne sont pas pour lui " sacraux par essence ", mais le deviennent " par lattribution dun sens sacré aux gestes qui les manifestent " (p. 44). Lauteur termine ce chapitre par une mise en garde contre une possible confusion entre les gestes codifiés et les gestes ritualisés.
Le chapitre II semploie précisément à distinguer la part respective de codification et de ritualisation du rire. Le rire se manifeste de façon variée et caractéristique selon lâge, le sexe, la classe sociale ou encore la profession du rieur et est par là socialement codifié. Il acquiert un aspect rituel lorsquil témoigne de la tournure que prendra la relation entre les protagonistes. Reprenant le concept de Goffman, Javeau divise les formes de rire en rituel de présentation et rituel dévitement, le premier servant à établir le lien dinteraction et de reconnaissance, le second à manifester lexclusion. Il note aussi quil est une autre forme de rire qui relève de la convivialité et agit comme une sorte de " lubrifiant social " (p. 59).
Le chapitre III sintéresse quant à lui à ce que Javeau appelle le grognement, expression manifeste de toute forme de mécontentement et de frustration qui constitue selon lui une ritualité " inversée " parce que référant à une sacralité négative. Il donne lexemple de la grogne des automobilistes qui sinvectivent dans la circulation. Pour lui, ces manifestations, ne témoignant ni du respect dun culte de la socialité, ni du respect dun interdit, sont néanmoins un élément de rituel car elles inversent le cadre habituel de la sacralité au quotidien. Il ne sagit plus de célébrer le lien social dans linteraction mais de constituer autrui en victime dune sorte de " messe noire " (p. 71). De la grogne individuelle manifestée, on passe ensuite à lexamen de lexpression " contenue " du mécontentement, puis aux considérations qui mènent à la généralisation de la grogne pour la transformer en grogne populaire où un large pan de la population sentend pour exprimer une insatisfaction généralisée à lendroit dune institution.
" Parler pour ne rien dire ", titre du chapitre IV, rappelle quune des fonctions importantes de la parole, outre de dire quelque chose, est détablir et de maintenir le contact entre les locuteurs, communément nommé fonction phatique. Javeau propose une nouvelle appellation : la " parlure vacante ". Elle permet aux locuteurs, selon lexpression de Goffman, de se ratifier mutuellement : les paroles échangées lors du contact " scellent verbalement la réaffirmation du lien, pas nécessairement profond, qui unit les deux interlocuteurs " (p. 92). Le menu échange verbal nest pas nécessairement fondateur dune relation plus profonde entre les locuteurs et même lorsquune relation profonde unit deux personnes, léchange peut se limiter à de la parlure vacante, ce qui signifie quaucun des deux nest prêt à sengager dans une discussion personnelle. Il ponctue les rencontres comme des " marqueurs douverture et de fermeture " (p. 97). Ces conversations de parlure vacante sont pour lauteur des actes rituels car elles sont largement codifiées et impliquent lobjet sacralisé quest le lien entre deux personnes, symbole de la cohésion sociale.
Dans une très brève conclusion, Javeau signale quun grand nombre de gestes de la vie quotidienne peuvent être tenus pour rituels en autant quils recèlent une " porté morale ", précédemment désignée sous le vocable de " sacralité ", et quils soient " standardisés " (p. 114).
À la lumière de ce qui précède, on remarque que toute lentreprise de lecture des manifestations que lauteur examine sappuie sur ces deux éléments réaffirmés en conclusion, soit la sacralité et la codification du geste. On sattendrait à ce quune définition précise en soit donnée, or au terme de louvrage, le vague entourant le premier terme persiste toujours. De la sacralité, on dit quelle est une sorte de stabilisateur du quotidien et se distingue du " numineux " ; ainsi, pour Javeau, il y aurait un sacré-sacré et un sacré-séculier, distinction fort peu étayée ici.
On sétonnera par ailleurs de se voir offrir une construction interprétative qui ne prend pas appui sur ce qui fait la spécificité de la microsociologie au quotidien, soit le travail de terrain, surtout dans le contexte actuel où de plus en plus de sociologues réaffirment limportance de donner la parole aux acteurs. Cest dautant plus étonnant que Javeau, se réclamant de la démarche compréhensive, affirme quelle implique daborder les catégories " sous langle des significations que leur attribuent les individus qui leur donnent un contenu concret " (p. 26). On voit mal comment sest traduite concrètement cette intention. Louvrage a plus les allures dun essai traduisant une lecture ritologique des interactions sociales que dun compte rendu de recherche ayant emprunté les voies de la démarche compréhensive pour y arriver.
Sylvie-Anne Lamer
Université du Québec à Montréal
Ce livre est consacré principalement à la description minutieuse de lélevage du mouton familial dans les montagnes du Liban. Chaque famille se procurait un jeune mouton de la variété à queue grasse pour non seulement lengraisser mais aussi le gaver &endash; par définition à la main &endash; afin de faire des provisions de viande confite dans la graisse pour assurer lalimentation carnée de lhiver. Le premier chapitre est consacré aux documents historiques traitant de ce type particulier de mouton et à ses variétés, dont lune nécessitait un petit chariot pour soutenir lénorme queue. Le second chapitre entre dans les détails qui différencient lengraissement du gavage et expose lhistoire de ce dernier depuis les anciens Égyptiens.
Le gavage est ici effectué en partie par les déchets des feuilles de mûrier qui servent à lalimentation des vers à soie, autre élevage familial dans la chaîne du mont Liban. Chaque famille avait une magnanerie pour en vendre les cocons. Les restes des feuilles et les excréments des vers étaient préparés, séchés et conservés pour servir de nourriture au mouton. Cette pratique est exposée dans les troisième et quatrième chapitres. Le cinquième décrit par le menu, si lon peut se permettre un jeu de mots facile, le gavage du mouton qui développe des liens affectifs et de dépendance envers la femme qui le nourrit. Le chapitre suivant sintéresse à la position sémantique hybride de cet être qui est un animal se rapprochant de lhumain et plus particuièrement de lenfant, puisquil vit dans la maison, mais aussi un être à la fois mâle et femelle de par sa castration. Sa mise à mort culpabilise mais ce sentiment est allégé par toute une rationalisation. Les commentaires des propriétaires des moutons sont abondamment mis en parallèle avec les écrits musulmans et chrétiens concernant le statut de cet animal dans les livres saints.
Le dernier chapitre nous introduit au sacrifice du mouton et à sa préparation pour la conservation de la viande. Ce sacrifice na pas le même sens selon quon est chrétien ou musulman. Cependant, dans les deux religions, cest une grande occasion festive donnant lieu à de nombreuses invitations pour manger les abats et les parties qui ne seront pas confites. Dans les villages pluri-confessionnels, chrétiens, druzes et shîites, les chrétiens nont aucune réticence à manger à la table des musulmans mais, pour pouvoir inviter ces derniers, ils leur confient la tâche dimmoler leurs propres moutons selon les règles de pureté halâl, un bel exemple dintégration pluri-confessionnelle par le biais de la cuisine. Ce ne sont pas les seules occasions de fêter en commun, mais lauteur ne fait que mentionner les autres en renvoyant à plusieurs contributions quelle a écrites sur le sujet.
Ce livre très riche est extrêmement détaillé. Cest une véritable ethnographie alimentaire, un traité dethnozoologie de ce type de mouton et, à un degré un peu moindre, dethnobotanique du mûrier local. Elle ancre animal et végétal non seulement dans les dires et les pratiques des intéressés mais elle le fait également au travers des textes sacrés, aussi bien chrétiens que musulmans, qui mentionnent le mûrier et le mouton et que les possesseurs du mouton citent aussi volontiers en y ajoutant une touche plus proprement populaire. Disparus il y a une cinquantaine dannées, le gavage du mouton et lélevage du ver à soie ont trouvé à temps leur excellente mémorialiste, pendant que les souvenirs étaient encore frais.
Jean-Claude Muller
Université de Montréal
This book by Roger Marcaurelle is indeed a welcome addition to the on going Advaita scholarship. If one looks at the latest edition of the Encyclopedia of Indian Philosophies (1995), one sees that more than 1245 titles have already been published under Advaita Vedanta. So then, " Do we need another book on Advaita Vedanta like the one under review here ? " My answer is a resounding " Yes ". This book deals with a basic issue in Advaita Vedanta, that is, " whether physical renunciation (PR) or samnyasa is a sine-qua-non for liberation or not ". The author focuses on this topic in each of his chapters and comes to the conclusion that " inner renunciation " or renunciation of doership is what leads to self realization and not just PR. He first lays out the controversy in Chapter I, and through Chapters II to VIII leads us step by step to study PR in different contexts in Advaita Vedanta.
Chapter II first mentions the four possible ways in which renunciation is understood in Advaita Vedanta (p. 15). These are PR which is the popular understanding of the seeker being a sannyasin or monk, renunciation of rewards of action, meditative renunciation and renunciation of doership which can also be known as " renunciation of the sense of ego ". The author is perceptive when he draws a distinction between " renunciation of doership " being a state of the self-knower and its not being an action of renunciation (p. 19).
Chapter III situates PR in five different contexts ; three of them are : 1) immediate self knowledge is the only direct means to liberation ; 2) brahmins alone are qualified for samnyasa ; 3) the enlightened person is beyond scriptural injunctions ; these three are associated with Sankara in the tradition. The author adds two more and argues that 4) in Sankarass view all persons irrespective of their mode of living are eligible for self knowledge and 5) that Sankara was not emphatic about liberation being available only to a physical renunciant (p. 21). Sankaras view that direct knowledge of the self is the sole cause of liberation is very well argued in this section with support from Upanisadic texts and the Brahmasutra (p. 23-28). But then, is PR a necessary indirect means for everyone or not (p. 29) ? The author points out, on the basis of many readings, that PR is not a necessary indirect means for liberation in all cases. He uses examples of ancient kinds like Janaka, cited by Sankara also, to underline that fact that one need not be a sannyasin in order to gain self knowledge. However, the fact that Sankara proposes two explanations for Janakas enlightenment in Bhagavadgita (Gita 3.20, p. 40) does undermine the absolute claim of self knowledge being accessible while not being a physical renunciant.
The next question is whether brahmins alone are eligible for PR as we find in Sankaras comment on Brhadaranyaka Upanisad (Br.Up) (p. 41) and in the Upadesasahasri (p. 32). Does this preclude the possibility of PR for others ? There is no clear cut answer to this question in Sankara (p. 33-34). The author presents a wealth of material to arrive at the conclusion that Sankara is not consistent in his prescription of PR only for brahmins and also as a means to self realization (p. 34-35). But it is important to note that it is not the consistency but the presence of some of these explicit prescriptions by Sankara, even though not very many, which have led to the later confusion of the restriction of liberation only to those of the monastic order. Trying to reconcile those utterances with his perception, the author states that Sankara understood his teaching accessible to all castes, but for different reasons, " he may have taught mainly to brahmins, who were probably most qualified to understand the subtle argumentation of his revival, [ ] and most competent to spread it throughout society once converted to his doctrine " (p. 39). It would help to bear in mind that Sankara has a difficult task of balancing his convictions with what he finds in the " prasthanatrayi texts " as well as the customs prevalent in society. His own example of becoming a PR and then pursuing the path of knowledge makes one inclined to believe that society at his time believed in PR as a prerequisite for liberation. As Sankara was only commenting on situations already given as fait accompli like the Uddalaka Aruni episode in the Chandogya Upanisad (Chand.Up) (3.11.40) or Chand.Up (5.11.1) where brahmin house-holders approach a king as teacher who himself is already liberated, he only had that much of freedom to introduce his own conviction in them. We could perhaps distinguish two Sankaras here : one who has his conviction exemplified in his own life and the other who is a liberal interpreter of the prasthanatrayi texts. There are a number of occasions where Sankara comes out as a liberal interpreter and the author ably points these out in his chapters three to eight.
Chapters V to VIII subjects PR to a rigorous examination in different contexts (p. 55-161). The author tries to elucidate the meanings of crucial words associated with PR like adhikara (p. 41-44), nistha or steadiness in connection with action as opposed to steadiness in knowledge (p. 83-104), parivrat (p. 136), samnyasa, sarvakarmasamnyasa, samnyasin, yati etc., (p. 148) and establishes that Sankara himself is partially responsible for the confusion of combining PR with the emergence of self knowledge as a prerequisite (p. 161). In each chapter, the author is able to make his case, based on evidence from many textual sources, that Sankara understood " renunciation of doership " and not just PR when he spoke of renunciation.
Chapter IX on " Post Sankara Advaita Vedanta " takes us through the works of the major writers who in the way they understood or misunderstood Sankara were primarily responsible for the understanding of PR being a sine-qua-non for Self Realization. The author briefly examines the prakaranagranthas (secondary texts) attributed to Sankara as well as the works of Sankaras four main disciples, and also the later commentators in the tradition. This chapter succinctly summarizes the topic of PR vis-à-vis Self Knowledge and also points out that not all the commentators have been faithful to the spirit of Sankaras approach to PR. His remark that the opposition between action and direct self-knowledge in Sankara slowly changed into an opposition " between a yoga of action (karmayoga) with hardly any proximate means of knowledge for householders, and a yoga of knowledge (jnana yoga) with its reserved discipline of knowledge and liberation for monks alone " (p. 213) is insightful.
As for the methodology for understanding PR, the author " first considered a typology of renunciation " (p. 209) and was able to arrive at the concept of " renunciation of doership " as the one that most fits Sankaras understanding of the means to liberation (p. 209). This new interpretation opens up a different way of living in the world in accordance with Advaita Vedanta. For too long the tradition of associating PR with Advaita Vedanta has frightened the common person who, though inclined spiritually towards karma-yoga as spelt out in the Gita was, however, put out by the popular perception that only a PR can attain liberation. This has special significance for women and for those who do not come within the purview of the three varnas. This work has thus been able to free the stranglehold of PR as a sine-qua-non for liberation in Advaita Vedanta and is a refreshing approach to the topic. This conclusion is not arbitrary but arrived at after a close examination of concerned texts and also through an " intra-textual analysis " (p. 209) of Sankaras commentaries. It therefore carries a weight of evidence behind it.
The style and methodology adopted by the author for presenting his thesis are highly commendable. There is no ambiguity in what he wants to say and he also says it very well with a profusion of textual evidence. The method of starting each chapter with what the chapter intends to say and then conclude it with his relevant findings is indeed helpful for anyone who has had a taste of how difficult traversing Sanskrit commentarial works can be. Sometimes the discussion is also helped to remain focussed by providing tables of its contents. The aim throughout is to see whether the understanding of renunciation as " renunciation of doership " was what Sankara meant by renunciation.
This book deals with a knotty problem which, in some cases, cannot be interpreted uniformly. Some passages like Chand.Up. 2.23.1, Br.Up. 1.4.17, 4.4.22, Mundaka Upanisad 1.2.11, and Gita verses 3.3, 5.5, 18.49 as well as Sankaras own lengthy introduction to chapter five of the Gita are not easily resolvable one way or the other. But as Gadamer would say " one understands differently when one understands at all " (Philosophical Hermeneutics, xxv). Thus this new understanding is perhaps closest to Advaita Vedanta, a philosophy of " non-dualism ".
The copious notes for every chapter, the exhaustive bibliography and the index make this book indeed a valuable addition to the field of Hindu thought and I would strongly recommend it to every student and scholar of Advaita Vedanta.
T. S. Rukmani
Concordia University
André Gounelle, 2000,
Le dynamisme créateur de Dieu. Essai sur la
théologie du Process, Paris, Van Dieren.
Le Petit traité veut nous préparer au siècle qui commence. Lhistorien trouvera piquant que lauteur reprenne un titre qui a été utilisé des dizaines de fois depuis le XVe siècle. Contrairement au lourd traité du père Perrone (XIXe), G. Ménard retrouve la manière des textes des XVIe et XVIIe siècles pour nous dire que la vraie religion nest pas où lon croit... Les herméneutiques pratiquées par les Églises deviennent de plus en plus essoufflées, admet-il. Mais, heureusement, lesprit de la Renaissance nest pas mort.
G. Ménard sinscrit dans la tradition danalyse du sacré qui est à la fois fascinant et terrifiant. Les êtres humains vivent du sacré, dans le profane. Ce livre nous initie aux travaux de Durkheim, Otto, Bataille, Caillois et débusque les mille et une manifestations du sacré dans la vie contemporaine. Il nous montre les déplacements du sacré. Lauteur se démarque de Danièle Hervieu-Léger, qui souligne le rôle de la mémoire et persiste à ne voir de la religion que dans lappartenance à une lignée croyante. En effet, avec Maffesoli, il nous rend plutôt attentifs aux multiples réinvestissments du religieux. Le lecteur est renvoyé aux éditions des grands classiques dans ce champ et à une belle collection dessais québécois qui sinscrivent dans cette approche. Les pages sur Bataille (et lexcès) et sur le post-modernisme sont brillantes ; celles qui traitent de la tendance contemporaine à la déritualisation de la vie, émouvantes.
Ce tour dhorizon est aussi une synthèse et une invitation. Lécriture reflète lexpérience de lenseignement et le goût de léchange avec des étudiant(e)s. Ainsi G. Ménard invoque Nietszche : son mode de compréhension ne consiste pas " à prendre la chose au sérieux " ; plutôt que cerner la vérité, il souhaite aménager " des clairières de silence que finissent par dessiner lensemble des discours qui tentent de la cerner ". Son style est à la hauteur de son ambition. Un résumé universitaire ne rend donc pas justice au texte.
Pour ma part, je souhaiterais trente pages de plus pour analyser deux problèmes que lauteur ne fait que signaler en passant. (Je ne souhaite pas supprimer trente des pages déjà écrites ; je ne critique pas le livre, mais cède au plaisir den proposer un autre.)
En plus des analyses anthropologiques de la fête, des structures de domestication du sacré sauvage, et de la transgression périodique des interdits, je voudrais un coup dil au rôle du religieux dans le devenir historique. Après les Saturnales, les esclaves sont toujours esclaves, plus heureux et plus vigoureux peut-être, mais esclaves néanmoins. Il ne suffit pas de dire que le sacré change parfois les répères &endash; après leffervescence. La religion connaît aussi des changements voulus, raisonnés. Abondent dans son histoire les réformateurs-innovateurs, des personnes qui lisent plus quelles ne dansent. Sans orgiasmes trop visibles, Calvin et saint Francois de Sales ont transformé les vies religieuses. Approfondir le regard sur les débuts de lère moderne me semble donc toujours nécessaire.
Et il y a la question de la morale. Elle napparaît, dans le chapitre qui lui est consacré, à peu près que sous le biais des règles nécessaires à la vie en commun, ainsi que sous la forme des collusions néfastes avec la religion. (Lauteur est ici fort conscient des limites de son propos de lheure : il déclare quun livre sur les souris est en général injuste à légard des chats.) On ny entend pas parler de léthique du soin de soi, ni de celle de la responsabilité, pas plus que de celle de l" ouvrage bien faite ". (Et pourtant le livre porte les fruits dannées vouées à lexercice dun métier exigeant, celui de rédacteur...)
En fait, les deux derniers chapitres amorcent un tournant vers des terres plus weberiennes, éloignées des héritiers du sacré durkheimien. Des pages à relire montrent comment, en régime chrétien, la sainteté (celle de Dieu, celle de son peuple) a bouleversé la dialectique du sacré et du profane, puis traitent de quelques " fantômes " : le salut, puis Dieu et lâme, cet illustre couple objet de la méditation passionnée de saint Augustin dans son De vera religione. Attendons donc la suite.
Un helléniste a récemment écrit que dans lAntiquité, il existait deux manières de penser les rapports entre lordre et le pouvoir. Soit on pensait " naturellement " que pour quil y ait de lordre, il fallait quun pouvoir " le fonde, létablisse, le conserve " ; soit on trouvait évident que pour quil y ait de lordre, il fallait " quaucun pouvoir, aucune puissance ne possède une suprématie complète ". La théologie du process représente leffort le plus soutenu pour inscrire fermement la pensée chrétienne dans la deuxième perspective. A. Gounelle propose de garder le mot anglais (plutôt que procès ou processus) pour diriger lattention vers tout ce qui est en train de se passer ou dadvenir, vers les dynamismes plutôt que vers la forme. Cette école (surtout américaine), qui en est à sa troisième génération, est issue de la pensée du philosophe Whitehead ; lexposé sattarde surtout sur les travaux des hommes de la deuxième génération, Cobb, Griffin et Ford.
Cette philosophie refuse détablir une cloison entre science (positive) et métaphysique (spiritualiste). Son ontologie souligne que le monde nest pas une collection dobjets mais un flot dévénements. Les acteurs deviennent au fur et à mesure que la pièce se déroule ; il ny a pas de personnages tout faits avant le premier acte, encore moins de scénarios. Dieu joue un rôle dans la formation du réel : il propose des possibles. (On sent ici les sources platoniciennes de la pensée de Whitehead.) Mieux encore, il oriente la transformation dobjets éternels en finalités historiques. Il agit en nous en nous attirant vers des futurs. Dieu ignore lavenir, mais ce nest pas là une imperfection, car le futur est inconnaissable. Dieu nest ni impassible, ni tout-puissant : il agit sur le monde, mais le monde agit aussi sur lui. La théologie du process affirme que cette conception générale de la nature du réel rend mieux compte du monde et de son fonctionnement et quun tel théisme (que lon peut dire néo-classique) rend mieux compte de la Bible que le théisme classique. Ce Dieu, que son mode de présence active dans le monde force à louvoyer, ressemble plus au Dieu de lAlliance que le Tout-Puissant du théisme traditionnel.
La théologie du process réagit contre la disparition culturelle de Dieu. Également contre lindifférentisme doctrinal qui sinstalle souvent dans les Églises, en réaction contre les ivresses ou les étroitesses doctrinales. La doctrine de Dieu doit être la pièce maîtresse de la pensée et de la vie de lÉglise. Ces théologiens poursuivent donc sur leur lancée et avancent une christologie. Jésus nest pas une exception ontologique. Il se distingue au niveau existentiel : il identifia son je au logos, cest-à-dire à la puissance divine de transformation créatrice. En tant que Christ, il nous montre où aller. La métaphore du chemin et du voyage leur permet aussi de traiter de la place du christianisme au sein de lhistoire universelle ; cest une voie religieuse et il y en a dautres. Ce qui le recommande, cest la structure dauto-transcendance et lattente eschatologique avec son ouverture sur le futur.
Gounelle conclut que la théologie du process est en un sens un modernisme, mais quelle va à contre-courant de certaines des tendances majeures de notre culture. Le problème de Dieu nest insoluble que si on le pose mal. Entre supra-naturalisme et naturalisme, il y a une voie pour le surnaturalisme ; entre la finitude et linfinité, il faut apprendre à penser linfinitude, qui est une incomplétude.
Le Montréalais et le Montpelliéran sinscrivent dans les conventions de disciplines différentes. Lun écrit pour ceux qui sinterrogent sur la religion, lautre pour ceux qui sinterrogent sur Dieu. Mais sils nourrissent des curiosités qui, au départ, semblent sécarter, leurs propos me frappent par leur convergence. Le religiologue propose que les vieilles catégories de la religion demeurent parmi les plus fécondes pour comprendre le monde dans lequel nous vivons et les transformations quil connaît. Le théologien soutient que, dans un monde pourtant sans ruptures, on ne peut pas prévoir lhomme à partir de la molécule, ni même à partir des singes. Ils ont chacun raison. Tous deux assument la tension entre lévénement et la doctrine. Il ny a entre eux quune différence daccent. Le premier possède lart du clin dil et suscite des événements. Le deuxième est un maître de sagacité dans la discussion doctrinale. Soulignons enfin que les deux livres sont écrits dans une langue admirable de fluidité, de limpidité. Ils sont bien servis par de petits éditeurs qui ont fabriqué de beaux livres sur papier de qualité. À lâge de lélectronique, répétons quil est possible de numériser la Victoire de Samothrace et de la diffuser sur la toile, mais que rien ne remplace la vision de lobjet de marbre au sommet de lescalier du Louvre.
Michel Despland
Université Concordia
La juriste Christine de Montclos, du Centre dÉtudes et de Recherches Internationales (CÉRI) de la Fondation nationale des sciences politiques, est une spécialiste des rapports entre le Saint-Siège et la politique contemporaine. Dans ce livre sur Le Vatican et léclatement de la Yougoslavie, elle aborde la question de la réconciliation, du droit des peuples à disposer deux-mêmes et du principe de lintégrité territoriale dans le cas dun conflit très complexe où les idéologies et les intérêts économiques, politiques, sociaux, ethniques, linguistiques, culturels et religieux sont en jeu. Le Vatican a-t-il favorisé léclatement de la Yougoslavie pour défendre ses propres intérêts, ou a-t-il utilisé son autorité morale pour contribuer avec toute la neutralité possible à lapaisement des antagonismes et au règlement de la crise ? Voilà les questions que se pose lauteure, et auxquelles elle tente de répondre avec compétence et objectivité.
Dans les deux premiers chapitres, elle décrit les prises de positions plutôt sympathiques des Églises catholiques locales et même, avec un certain décalage, du Saint-Siège lui-même, pour les aspirations de la Slovénie et de la Croatie à la paix, à lautodétermination, voire même à lindépendance face à lintransigeance, à la violence et à lintimidation croissante des partisans de la Grande Serbie. Lauteur explique la reconnaissance du Saint-Siège de ces deux nouveaux pays indépendants par des causes profondes et par des causes plus proprement conjoncturelles, telles que laggravation des affrontements et limmobilisme de lONU ainsi que des Européens, à lexception de lAllemagne et de lAutriche. Le Vatican a risqué, par cet appui, de compromettre ses relations avec les Églises orthodoxes, non seulement serbe, mais aussi russe ; il la fait, toutefois, avec prudence et discernement et dans le respect des minorités serbes. Pour sauver des vies, le pape nétait pas contre une solution militaire défensive mais il a toujours insisté sur la nécessité primordiale du dialogue et de la négociation.
La deuxième partie de louvrage traite de la crise en Bosnie-Herzégovine à partir de 1991, conséquence de la reconnaissance de lindépendance de la Slovénie et de la Croatie. Le Saint-Siège en arrive à parler du devoir dintervention humanitaire de la communauté des nations pour arrêter lagression des Serbes contre des populations sans défense et aussi pour désarmer lagresseur par la force après lavoir désigné, sêtre interposé et avoir tenté de le dissuader. Le Vatican est toutefois prudent sur le choix des moyens pour faire cesser lépuration ethnique et les massacres des civils.
La troisième partie aborde la question du rapport entre le Saint-Siège et la communauté internationale, et montre la convergence entre celui-ci et lActe final dHelsinki dune part, et lappui du Saint-Siège à une critique dune ONU trop faible, dautre part. Le Saint-Siège favorise le maintien de lintégrité territoriale de la Bosnie-Herzégovine, sous réserve daccords éventuels de modification des frontières librement négociés. Le Vatican ne se prononce pas, ou peu, sur les plans successifs de réorganisation de la Bosnie, car il veut en préserver la pluriethnicité et créer les conditions dune paix juste et durable.
En conclusion, et dans une mise à jour placée à la fin de louvrage, lauteure se penche enfin sur la guerre au Kosovo. Le Vatican parle de négociation et de paix, et non de solution militaire ou dindépendance dans le cas de cette province de la Serbie. Le Saint-Siège ne condamne pas formellement lintervention de lOTAN, mais demande larrêt du recours à la force et fait pression pour un retour au dialogue. Il favorise lingérence humanitaire, mais pas lintervention militaire, une solution qui respecte le droit des Kosovars et des Serbes de demeurer dans leur pays dorigine. Ni expulsion donc, ni partition, mais respect réciproque des différences. Comme le patriarche orthodoxe serbe Pavle, le Vatican demande larrêt des frappes aériennes, mais il exige aussi le respect de la population kosovare albanaise par les Serbes. Lauteur termine en disant que " cest peut-être dans les valeurs communes aux Églises chrétiennes que survit lespoir de la moins mauvaise issue " (p. 190).
Une riche bibliographie, une excellente chronologie (1980-1998), et un ensemble de onze documents annexes complètent ce magnifique petit ouvrage fort bien rédigé, qui apporte un éclairage intéressant sur un des grands drames de lactualité historique internationale. Ceux qui simaginent que le Vatican, et le pape actuel en particulier, ne font rien pour promouvoir la paix et pour contrer linjustice, auraient intérêt à se plonger dans la lecture de louvrage remarquable de Christine de Montclos. On se demande parfois à quoi soccupent les diplomates du Saint-Siège et les évêques dans un monde de plus en plus sécularisé où la barbarie politique a repris du service. Ce livre nous montre quils sont parfois à lavant-garde de la défense des droits des humains et des peuples, grâce à leur autorité morale qui demeure très grande dans le monde entier, malgré certains dérapages bien connus dans le passé.
Jean-Guy Vaillancourt
Université de Montréal
Ce livre est fascinant et provocant, car il pose des questions épistémologiques qui me semblent très pertinentes par rapport au discours scientifique. Lauteur, Pierre Pelletier, est un érudit qui sait faire preuve dun sens critique peu commun chez les adeptes des thérapies holistes. Psychanalyste, théologien et philosophe, il a aussi fait en 1978 un séjour dans la Mecque du transpersonnel, cest-à-dire lInstitut Esalen situé à Big Sur en Californie. Ce qui fait de lui la personne idéale pour décrire ces " thérapies transpersonnelles " issues du Mouvement du Potentiel Humain (MPH).
La première partie du livre montre comment la psychanalyse a évolué à partir de Freud et de Jung, en passant par la psychologie humaniste de Carl Rogers et dAbraham Maslow, jusquà lapproche transpersonnelle. Dès le départ, Carl Gustav Jung est décrit comme étant le précurseur de cette approche lorsquil se détache de son maître Sigmund Freud quil admire pour sa rigueur, mais pas pour son rationalisme et son matérialisme. La querelle épistémologique est lancée et elle ne cessera de nous hanter jusquà aujourdhui. Doit-on faire confiance uniquement à la raison ou à lintuition, ou à un mélange des deux, voilà la question ! La réponse de Pelletier est claire : le transpersonnel opère la fusion entre ces deux mondes supposément antagonistes. Des groupes de croissance de Kurt Lewin à la fin des années trente aux " expériences-sommets " des thérapies de groupe de Maslow dans les années cinquante, le psychanalyste nous décrit le développement de la psychologie humaniste. Ce courant ne sadresse plus à lhomme malade comme dans lapproche behavioriste, mais plutôt à lêtre humain en santé qui cherche à améliorer son existence, à " actualiser " son Moi. Finalement, il décrit la naissance des thérapies transpersonnelles à Esalen vers le début des années soixante. Que ce soit " lanalyse transactionnelle " de Eric Berne, le " non-dit " de William Schultz ou la célèbre " Gestalt " de Frederick S. Perls, toutes ces thérapies voient le jour à cette époque sous la poussée du MPH dont la capitale est Esalen.
Les quatre parties suivantes du livre décrivent en détail lapproche transpersonnelle, non sans écorcher au passage le Mouvement du nouvel âge qui semble être perçu par lauteur comme lennemi à abattre. La deuxième partie traite des " voies naturelles " daccès au transcendant, cest-à-dire sans laide dune religion ou dune thérapie, par soi-même : il y a la voie de " la beauté ", celle de " la danse et du rituel ", celle de " la science ", celle de la " dévotion ", celle du " sport ", celle de " laction " et enfin celle de " laudace ". La troisième partie parle du corps en tant que lieu du divin et des approches corporelles proposées par la psychologie transpersonnelle comme la " bio-énergie " de Lewin ou la " bio-énergétique " de Pierrekos par exemple. Lenvironnement, lalimentation, les massages, la sexualité dite " sacrée " (ou tantrique), le " divin guérisseur " représenté par la technique du Reiki, sont des approches qui font toutes partie des possibilités dexploration du transpersonnel. Dans la quatrième partie, il est question de lutilisation des mythes dans la psychologie transpersonnelle. Selon cette approche, les mythes mettent en scène des métaphores de nos énergies conflictuelles et nous invitent à prendre de la distance par rapport à nous-mêmes à travers une réflexion sur notre mythologie personnelle.
On semble considérer dans le transpersonnel que " les mythes identitaires doivent être dépassés pour nous faire accéder à des mythes qui concernent davantage lidentité humaine universelle, au-delà des mythes sociologiques [sic] particuliers " (p. 138). Cette aspiration démesurée du MPH (et du nouvel âge en général), qui prend la forme dun universalisme utopique et arrogant, mapparaît ni plus ni moins comme un épiphénomène de la mondialisation des marchés, je dirai même de la mondialisation des consciences. On semble considérer, dans le transpersonnel, que lÉtat-nation nest quune étape contraignante vers une société planétaire, alors les États-nations ont justement pour fonction maintenant de protéger les " petites cultures " contre lhégémonie de limpérialisme américain.
La cinquième partie du livre parle de " lexpansion de la conscience " et défend lidée que la conscience humaine nest pas quun savoir et quil existe plusieurs " niveaux de conscience " qui nous mèneraient jusquà la " conscience cosmique ". Que ce soit par la méditation ou par la respiration " holotropique " de Stanislav Grof, lauteur décrit et critique les différentes techniques transpersonnelles qui permettraient délargir notre conscience. Lauteur nous décrit, élogieusement, le " modèle évolutif de la conscience " de Ken Wilber, principal théoricien du transpersonnel. Pelletier termine ensuite en voulant nous montrer, sans grand succès en ce qui me concerne, les " fondements scientifiques " des thèses de Wilber.
La sixième et dernière partie du livre parle de discernement et de dialogue. Elle est constituée de trois sous-divisions. Une première porte sur les " excès et les dérives " du transpersonnel que Pelletier attribue la plupart du temps au Mouvement du nouvel âge. La seconde aborde le discernement psychologique alors que la dernière centre lattention sur le discernement philosophique et théologique. En fait, lauteur désire ardemment que lon distingue le bon grain de livraie, le bon grain étant ici le MPH et livraie le nouvel âge. " Les parentés avec le Nouvel Âge font problème. Le Nouvel Âge est fasciné par le merveilleux, linédit, le miraculeux. Il est aussi, malgré sa générosité, très centré sur le Moi : les guérisons, les phénomènes paranormaux, les états non-ordinaires de conscience, la réincarnation sont dabord des pouvoirs, des phénomènes qui mettent le Moi en évidence. " (p. 264) " Je ne crois pas que les thérapies transpersonnelles tombent dans le travers qui est plutôt celui du Nouvel Âge, des sous-produits [ ]. " (p. 293) " Tous ces phénomènes sensationnels, qui retiennent lattention des médias, [ ] cachent, et souvent dénaturent, lessence du transpersonnel. Ils relèveraient plutôt, comme nous lavons suggéré, du Nouvel Âge. " (p. 301) Pour ma part, je considère que le MPH est bel et bien une sous-dimension de la dimension bio-psychologique dun mouvement social plus large que lon appelle le " nouvel âge ". Selon moi, il faut voir le nouvel âge en tant que construction théorique qui vise à décrire une mouvance sociale, de plus en plus importante dans le monde occidental, qui désire imposer sa " vision du monde et de la vie ". Cette vision holistique englobe celle du potentiel humain. Ken Wilber, lauteur favori de Pelletier, me répondrait sûrement quen tant que sociologue je ne me soucie que de " lévolution extérieure-sociale " (p. 296) et je lui rétorquerais que, justement, le sociologue, lui, reconnaît ses limites.
Malgré ces objections, ce livre ma passionné car il comporte de nombreuses descriptions très rigoureuses du MPH et de la psychologie transpersonnelle. Même si je nadhère pas à la vision transpersonnelle avec autant de conviction que lauteur, je dois admettre cependant que jen partage les aspects humanistes. Plusieurs des idées de Pierre Pelletier, même si elles nont pas encore de fondements vraiment scientifiques, peuvent être fort séduisantes pour tout chercheur qui se pose des questions épistémologiques sur le rôle de la science à laube du 21e siècle. Jai limpression que le débat ne fait que commencer
Martin Geoffroy
Université de Montréal
En Europe comme en Amérique, presque tout le monde connaît lhistoire du veau dor, de la colère de Moïse qui lui fit briser les tables de la Loi, puis le renouvellement de lalliance inscrite par Moïse sur de nouvelles tables. Mais au-delà de ces mésaventures qui habitent limaginaire de plusieurs Occidentaux, le récit dExode 32-34 reste à bien des égards énigmatique. Par exemple, pourquoi ce récit est-il séparé de son commencement naturel, Ex 19-24 ? Pourquoi ces chapitres 32-34 interrompent-ils le récit de construction du sanctuaire, en sinsérant comme un coin entre les consignes de construction du sanctuaire données à Moïse (Ex 25-31) et leur exécution (Ex 35-40) ? Comment se peut-il quIsraël pèche si gravement aussitôt après la conclusion de lalliance (Ex 19-24), alors que YHWH se prépare à habiter en son sein (Ex 25-31) ? Quelle est la portée de ce long débat autour de la présence et de laccompagnement divins en Ex 33, 1-34, 9 et sur quel arrière-plan historique et sociologique se déploie-t-il ? Quel rapport le renouvellement de lalliance en Ex 34, 10-28 entretient-il avec Jr 31, 31-34 ? Pour répondre à ces questions et bien dautres encore, B. Renaud utilise les méthodes historico-critiques, plus particulièrement lhistoire de la rédaction.
Une première partie traite des questions dordre littéraire : lanalyse de la structure (p. 13-17) et celle de la genèse du texte (p. 19-89). Suite à une étude synoptique avec Dt 9-10 (p. 20-43), lauteur émet lhypothèse dun récit de base qui aurait été retravaillé par des rédacteurs deutéronomistes et sacerdotaux. Ce récit de base correspond à Ex 24, 12-13.18 ; 31, 18 ; 32, 7-8a-9-10.15.19-20 ; Dt 9, 25-29 ; Ex 34, 1.4.28-29. Il serait dorigine proto-deutéronomique et daterait du huitième siècle. Contemporain du prophète Osée, ce récit de base aurait également subi son influence. En bref, il tenterait dexpliquer non pas une quelconque mésaventure de Moïse au treizième siècle avant notre ère, mais plus simplement la chute de Samarie par lidolâtrie du veau de Bethel. Ce récit aurait été par la suite retravaillé par un rédacteur deutéronomiste préoccupé de comprendre la ruine de Jérusalem au sixième siècle avant notre ère (Ex 33, 1-34, 9 ; 34, 10-28 ; etc.). Enfin, un rédacteur sacerdotal aurait complété ce nouveau récit avec différents ajouts, particulièrement en ce qui concerne le récit des tables (Ex 34, 29-35 ; etc.). Ce même rédacteur serait également responsable de la situation actuelle dEx 32-34.
Cette histoire de la rédaction, fondée sur une logique des compléments, voire des fragments, plutôt que des documents, est complétée par une approche théologique. Cette deuxième partie de létude (p. 93-295) montre comment ces diverses théologies sentrecroisent, se corrigent et se complètent pour finir par sintéger dans une vision densemble. Ainsi, dun bout à lautre de la genèse dEx 32-34, laxe théologique fondamental serait resté le même : YHWH se révèle comme un Dieu de grâce et de tendresse qui offre généreusement son pardon. Cette deuxième partie qui cherche à rendre compte de la substance religieuse des textes est moins technique et austère que la première. Le lecteur fatigué par lexégèse effectuée avec le ciseau et le pot de colle pourra donc sauter les pages 19 à 89, quitte à y revenir à la toute fin du livre.
Bien entendu, ce travail nentend pas dire le dernier mot sur la genèse et les significations théologiques et contextuelles de ces chapitres 32 à 34 dExode. Il reste des zones dombre, comme lorigine des matériaux diversifiés intégrés par le rédacteur deutéronomiste, lidentité des auteurs ou des écoles, etc. Quoi quil en soit, comme ce ne sont que des hypothèses &endash; mais attention, hypothèse ne veut pas dire simple conjecture ! &endash; la discussion va donc se poursuivre. On sera toutefois reconnaissant à B. Renaud de lavoir enrichie de perspectives nouvelles.
Jean-Jacques Lavoie
Université du Québec à Montréal
Cet atlas historique des pratiques religieuses dans le Sud-Ouest québécois durant les années 1820-1880 est le fruit dun vaste programme de recherches entrepris en 1983 sous la direction de deux historiens émérites de lUniversité du Québec à Montréal. Cette région est importante parce quelle est celle de lancien diocèse de Montréal, qui comprend maintenant en tout ou en partie six diocèses, et abrite les deux tiers de la population québécoise. La période étudiée est également importante, parce que durant les six décennies étudiées sest opéré un réveil religieux épochal. Ce réveil a été accompagné de transformations culturelles et structurelles profondes aux plans idéologique, politique, social et économique qui secouèrent le Québec du XIXe siècle. Selon Rousseau et Remiggi, cette revitalisation culturelle de caractère religieux, et plus spécifiquement ultramontain dans le cas du catholicisme, est une réponse à la crise multidimensionnelle des années 1830-1840. Cette crise sexprime par la déroute de léconomie agricole, par une croissance démographique accélérée due à lafflux dimmigrants britanniques et de ruraux vers Montréal, par des tensions ethniques et sociales, et par les luttes révolutionnaires de 1834-1839. Les principaux facteurs de ce réveil religieux, qui fait partie dun processus de revitalisation culturelle plus large, sont le leadership épiscopal de Mgr Bourget, larrivée de religieux et religieuses français, la création dun réseau dinstitutions éducationnelles (écoles, ainsi que collèges classiques), dassistance sociale et de publications catholiques, linstauration de missions populaires et dorganisations paroissiales, et le contrôle des paroisses par lévêque au moyen de divers questionnaires et rapports, entre autres.
Latlas identifie les attitudes et les comportements religieux observables chez la masse des fidèles à partir de ces rapports épiscopaux et paroissiaux plus ou moins annuels. Il se situe dans le champ de recherche des sciences humaines de la religion (ou religiologie), qui est au confluent de lhistoire, de la sociologie, de la géographie et de lanthropologie. Il utilise donc une multitude de magnifiques tableaux, de cartes, de figures, mais celles-ci dérivent toujours de théories et dhypothèses qui encadrent tout ce matériel.
La première grande section de louvrage est démographique et géographique. Elle porte sur le territoire et sa population, ainsi que sur lorganisation du territoire ecclésiastique et sur la présence pastorale dans les diverses paroisses de ce vaste territoire. La seconde partie traite de léconomie religieuse et du patrimoine sacré. Il y est question des revenus du clergé, de la gestion, des finances et du patrimoine des fabriques, des écoles catholiques, ainsi que de lespace sacré et des lieux de culte catholiques et protestants. Il est fascinant de voir quelle fut lévolution de la construction des lieux de culte à Montréal au cours du XIXe siècle.
La troisième et dernière partie, la plus substantielle des trois, est consacrée aux comportements religieux de la masse des fidèles. La pratique sacramentelle, la célébration du dimanche et des jours de fêtes, les dévotions, les associations paroissiales, les conduites réprouvées, et le recrutement des vocations sacerdotales et religieuses sont décrits dans le détail avec toutes les données disponibles. Les indicateurs utilisés, en particulier lévolution du pourcentage de ceux qui font leurs Pâques, viennent confirmer la thèse du réveil religieux survenu entre 1836 et 1881. Il y a eu aussi une croissance remarquable des associations catholiques pendant cette période, de même quun accroissement considérable des vocations sacerdotales et religieuses.
En somme, cet atlas est un instrument précieux pour quiconque sintéresse aux transformations sociales et religieuses du milieu québécois, y compris celles de la population protestante. Lhypothèse du réveil religieux y est confirmée pour la période 1840-1870 grâce à plusieurs séries de données empiriques. Les auteurs tentent même, avec succès me semble-t-il, dexpliquer lexistence dun plateau dans cette revitalisation, entre 1850 et 1860. Espérons que ce genre détude interdisciplinaire encouragera dautres recherches semblables sur des périodes et des régions différentes et avec le même type dindicateurs, de sorte quil sera alors possible détablir des comparaisons intéressantes dans le temps et dans lespace. Les chercheurs en sciences sociales des religions peuvent être reconnaissants envers léquipe de Rousseau et Remiggi davoir ouvert la voie à une meilleure compréhension de lhistoire religieuse et culturelle du Québec. En effet, de telles publications savantes longuement travaillées et mûries permettent à ceux qui étudient les faits religieux contemporains de mieux saisir le contexte qui a conduit à la situation actuelle.
Jean-Guy Vaillancourt
Université de Montréal
Je fus charmée par ce livre et jen fis une chronique élogieuse dans Le Devoir, il y a quelques mois. Des femmes de tous horizons, pour la plupart des chercheures aguerries et féministes engagées, offrent des concentrés appréciables de leurs réflexions à travers les visages spirituels et religieux de femmes sélectionnées à travers deux mille ans dhistoire. Cinquante-deux figures peuvent ainsi traverser une année de méditations hebdomadaires, commentées par autant de femmes dont les apports propres percent à travers les méditations et les textes situant chaque figure.
Mais débattons au sujet de lexercice. Il sagit certes dun exercice de mémoire qui déterre les filons enfouis sous la mémoire masculine, patriarcale et cléricale dominante. À ce titre il sinscrit dans un plus vaste mouvement contemporain dintérêt pour des héritages occultés, quon pense à lislam en Occident et à lésotérisme dans la philosophie moderne. Louvrage table sur des commentaires brefs et précis qui situent le personnage féminin, un extrait de texte écrit de sa main &endash; sil en existe &endash; et un paragraphe de méditation. La brève description historique de même que la méditation savent traverser les époques qui nous séparent et nous mettre en présence de ces modèles. Parmi ceux-ci, certains sont déjà fort bien connus, mais dautres peu ou pas.
Adroitement, dans la plupart des cas, on profile une critique de la figure ou de lépoque dont la femme choisie est tributaire, le dualisme chair-esprit des premiers siècles par exemple. Certains papiers en restent cependant à la description et ne se risquent pas au requestionnement ou à la mise en contexte des expériences spirituelles de femmes, par exemple la mystique substitutive de Dina Bélanger, cette religieuse québécoise morte en 1929, qui fonda sa mystique sur " Jésus qui se substitue à moi " et sur " lutilisation " de Jésus pour exercer un pouvoir intercesseur auprès de Dieu (Madeleine Laliberté). Si bien que lon se trouve devant une certaine disparité de traitement et de style.
On aurait aussi aimé une préface plus riche qui situe le propos, du moins pour la présente recension ! Car commenter dans un quotidien ce livre grand public qui sest mérité le prix du livre religieux 1999, décerné chaque année par les libraires religieux, est une chose. Mais en faire un compte rendu critique pour une revue universitaire, cest autre chose. Il sagit surtout dune réflexion de premier degré, documentée certes, mais qui ne cherche pas à se livrer au retour réflexif sur lexercice, celui-ci se voulant surtout mise en présence et méditation. Mais posons quelques questions en direction de cette réflexion seconde.
Ce bréviaire au féminin et cet exercice de reconstruction de la mémoire, pourquoi a-t-il vu le jour ? Il est en effet ouvrage de plusieurs femmes qui travaillent déjà sur des personnages historiques de femmes, ont publié sur elles des études et des biographies savantes. Que signifie pour les femmes impliquées dans la réflexion sur le champ religieux, la représentation méditative de modèles féminins ? À quels problèmes reliés aux sources historiques disponibles, et surtout, au déficit des recherches sur ces sources, les auteures se sont-elles heurtées ? Le premier papier signé par Catherine Barry, qui mène depuis plusieurs années des recherches sur des textes anciens inédits, et des figures de femmes chrétiennes occultées, est à ce titre (en bosse) un révélateur de ces trous historiques. Il offre une brève analyse complexe et remarquablement bien documentée du personnage fameux de Marie-Madeleine. Mais plusieurs des autres traitements de figures se trouvent plus démunis en références, doù ce petit bout de phrase, récurrent dans louvrage : " Il nexiste pas décrit de... ". Par exemple cette pauvre Monique, mère dAugustin, que Marie Gratton réussit pourtant à requestionner, naura été que lobjet des témoignages de son fils prestigieux et des dévotions chrétiennes. On se doute à la lecture, cela dit, que la critique de ces sources mêmes manquent à lappel.
Mais allons. Abandonnons-nous au plaisir des récits et des questions posées à partir du point de vue des femmes. À travers ces brefs textes, on peut méditer sur les rapports entre femmes et pouvoir &endash; par les reines et impératrices pieuses &endash;, femmes et altruisme, critique sociale ; femmes, mariage, maternité et virginité ; femmes et radicalité, mystique ; femmes et discours religieux. Ces grands thèmes des études religieuses féministes traversent les quêtes spirituelles inscrites dans la chair des femmes. Le dernier texte fait écho à la position du collectif féministe radical chrétien, LAutre Parole, qui regroupe plusieurs auteures du livre et initiatrices de la démarche, à laquelle elles ont convié dautres chercheures. Il concerne Mary Malone, cette femme &endash; la seule parmi les figures du livre nétant pas décédée &endash; qui après avoir été mariée, veuve, puis religieuse catholique, universitaire, est devenue une sorte ditinérante spirituelle féministe après avoir rencontré sa propre parole de femme sur Dieu(e) et la religion, lors dune année sabbatique : " Léveil des femmes à leur propre valeur comme à leur pleine dignité et leur engagement à légard de lépanouissement de chaque être humain conduisent inévitablement à une nouvelle expérience de Dieu ainsi quà un nouveau discours sur Lui... Or, on peut se demander si la religion traditionnelle est capable de relever un tel défi. " (Malone, dans The Canadian Journal of Feminist Spirituality, mars 1996)
Ce livre participe donc, je dirais, au projet narratif des groupes en quête de reconnaissance. Et les féministes comme les non féministes ne pourront quêtre atteintes, atteints, par ces récits forts de femmes, qui témoignent dune singulière aventure spirituelle au féminin, à la fois singulière et plurielle. Un livre... touchant.
Solange Lefebvre
Université de Montréal
Une des choses qui est propre à en étonner plusieurs, lorsquon voyage en terrain indien pour la première fois, et peut-être surtout si lon a fait quelques études sur la culture et lhistoire de cette contrée multicolore, cest bien la rencontre que lon fait avec lomniprésence du divin sous sa forme féminine : icônes, statuettes, incantations, noms de déesses peints en grosses lettres sur les pare-brises des goods carriers, etc., soit une véritable ondée de devi. Pourtant, si le féminin fait autant partie de la religion vivante de nos jours, et sil est aussi fortement représenté dans les ornements des temples datant du début de notre ère, on ne peut pas en dire autant de sa représentation dans nos classes et nos livres sur la religion et la culture en Inde. Cependant, même à lépoque védique, les déesses occupaient un certain champ de la dévotion, et lespace accordé aux cérémonies de mariage dans les textes rituels, par exemple, démontre bien que la femme et son pendant divin existaient bel et bien.
De fait, aucun livre en langue française navait jamais paru avec comme sujet une vue densemble sur le défilé des déesses de lInde. Cest ce à quoi dit vouloir remédier, bien humblement bien sûr avec ses quelque cent vingt pages, ce livre de Robert Sailley, docteur de philosophie et historien des religions à Paris.
Dans une très brève introduction à lInde religieuse (sept pages), lauteur dresse un portrait de lévolution des grands moments religieux, dune concision et dun pouvoir dévocation surprenants. Dans lensemble du texte, Sailley fait léconomie des spéculations doctrinales et juridiques pour enfiler de multiples faits mythologiques et symboliques qui viennent senchaîner pour former une vue densemble bien illustrée. De même, comme le culte des déesses prend une place considérable et grandissante à partir du védisme, il est dès lors opportun daccorder une place généreuse aux tantras et puranas, souvent relégués ailleurs à une importance secondaire. La lecture de ce livre est donc à la fois rafraîchissante et complémentaire aux autres lectures de caractère introductif.
La première moitié de louvrage recense, en deux chapitres, lensemble des déesses védiques puis les multiples formes des compagnes des grands dieux. On y découvre avec délice des déesses telles que Usas, laurore, " ornée comme une danseuse, belle comme une jeune femme parée par sa mère, [qui] découvre sa poitrine à ses adorateurs " (p. 18) ; ou encore la renommée Durgâ, " déesse belliqueuse, ennemie des démons qui menacent léquilibre du monde et dont elle triomphe " (p. 48).
Dans une succession de chapitres brefs, on traite ensuite des figures de la Grande Déesse, des " mères divines ", des déesses de village, etc., en remontant jusquau " culte de la déesse aujourdhui ". Autant de formes, donc, qui semblent provenir des couches populaires, les plus importantes desquelles ont été intégrées par lorthodoxie dans la mythologie. Lhindouisme vivant daujourdhui est donc le produit dune puissante propension à la phagocytose.
Aux félicitations pour ce tout bien ficelé et plaisant à lire (ce qui est à souligner, en opposition à la quasi-illisibilité, pour un non-initié, du Que sais-je ? de Renou), il faut ajouter le bonheur qua eu léditeur de bien vouloir inclure certaines illustrations en iconographie, linsertion entre parenthèses de quantité de mots sanskrits (un excellent moyen de familiarisation avec les termes sanskrits), la mise entre parenthèses, dans le texte, de la phonétique de certains mots ou noms sanskrits, un glossaire des termes sanskrits et une bonne bibliographie douvrages en langue française et anglaise. Que demander de plus ? Un exemple à suivre pour tout livre du genre.
François Gauthier
Université du Québec à Montréal
Ce livre est une réédition de la thèse qui permit à lauteur dobtenir un doctorat à lUniversité Laval. M. St-Pierre a préparé cette thèse à lInstitut détudes théologiques (Bruxelles), à la Philosophisch-Theologische Hochschule Sankt Georgen (Francfort-sur-le-Main) et au Studium de théologie de lInstitut Notre-Dame-de-Vie (Vénasque, Vaucluse). M. St-Pierre est prêtre depuis 1987. De larchevêché de Québec, il a bénéficié de quatre années détudes dont trois en Europe ; cet investissement épiscopal fait foi des qualités intellectuelles qui lui sont reconnues.
De toute évidence, ce livre sadresse à un ensemble de lecteurs restreint : des lecteurs qui, en plus de connaître luvre de Balthasar (1905-1988), connaissent la problématique des réflexions théologiques chrétiennes où sinscrit limposante uvre de ce théologien. La compréhension de ce livre exige aussi du lecteur quil soit très familier avec le développement de la pensée idéaliste allemande. Faire une thèse de doctorat sur luvre dun théologien à la si vaste culture contraint à un certain hermétisme.
De façon plus explicite, la thèse de doctorat sintitulait : " Les transcendantaux dans la Trilogie de Hans Urs von Balthasar ". La Trilogie dont il est question est un ensemble de quinze tomes divisés selon les transcendantaux : beauté, vérité et bonté. Les tomes réunis sous le thème de La gloire et la croix présentent une esthétique théologique de la beauté ; La dramatique divine porte sur la bonté et une réflexion théologique sur le théâtre alors que La théologique est une étude de la vérité dans ses rapports avec la révélation chrétienne. Des préoccupations méthodologiques relatives à la " méthode morphologique " de Gthe font que M. St-Pierre passe en revue toute luvre littéraire de Balthazar dans ses rapports avec les transcendantaux.
M. St-Pierre nous propose cinq voies pour accéder à lintégration christologique et trinitaire des transcendantaux dans la Trilogie de Balthasar. Fidèle à la méthode morphologique, lauteur accorde toute son importance au premier ouvrage de Balthasar : Die Entwicklung der musikalischen Idee. Versuch einer Synthese der Musik (Le développement de lidée musicale. Essai dune synthèse sur la musique). Ces 39 pages publiées en 1925 bénéficient donc dune analyse de 64 pages. Dans sa jeunesse, Balthasar, passionné par la musique, devint un pianiste hors du commun. La musique a toujours eu une grande importance dans son uvre. Partageant limportance accordée à lesthétique dans la théologie balthasarienne, M. St-Pierre conclut son étude en nous proposant lécoute et le commentaire de la Passion selon saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach. Cette courte conclusion est précédée dun chapitre récapitulatif où, à laide de huit questions, linterrogation et la réflexion relatives à la place des transcendantaux dans lunivers théologique sont relancées.
Un mois avant sa mort, Balhasar, dans un article qui tente de résumer lhistoire occidentale de la théologie et de la philosophie, écrivit ces simples lignes qui, par leur simplicité, contrastent avec les citations habituelles de cet ouvrage ainsi quavec limportance donnée au " Père " dans la théologie chrétienne :
Or lhomme nexiste que dans un dialogue avec son prochain. Lenfant est évoqué à la conscience de soi par lamour, le sourire de sa mère. En cette rencontre, lhorizon de tout lÊtre illimité souvre pour lui, en lui révélant quatre choses :1- quil est un dans lamour avec la mère tout en étant opposé à la mère, donc tout lÊtre est un ; 2- que cet amour est bon, donc tout lÊtre est bon ;
3- que cet amour est vrai, donc tout lÊtre est vrai ;
4- que cet amour provoque la joie, donc tout lÊtre est beau.
Je conclurai en répétant que ce livre, à lopposé de ce court extrait, fera probablement le délice des spécialistes et le malheur des néophytes.
Mario Desaulniers
Montréal
Avec ce dernier livre, la sociologie de Dominique Schnapper prend sa place au panthéon des grandes théories épistémologiques en prenant la défense de lanalyse typologique comme instrument de recherche par excellence. Cet ouvrage rigoureux, inspiré par de nombreuses enquêtes de terrain, mérite lattention de tout chercheur en sciences sociales qui se respecte.
Dès lintroduction, lauteure affiche ses couleurs wébériennes en prônant lutilisation dun " type idéal " en tant que " tableau de pensée simplifié et schématisé de lobjet de la recherche [...] auquel lobservation systématique du réel doit être confrontée " (p. 15). Selon elle, la compréhension sociologique devrait avoir pour principale ambition de remplacer la diversité et la confusion du réel par un ensemble dimages intellectuelles qui seraient intelligibles, cohérentes et rationnelles. Elle cite Weber pour affirmer que le cours des choses devient naturel lorsque lon cesse de sinterroger sur le sens des actions humaines et sociales. En effet, la compréhension sociologique affirme que rien nest à proprement dit " naturel " dans ce bas monde, que les êtres humains sont aussi des constructions sociales et culturelles. Le sens que les individus donnent à leur action sinscrit dans un ensemble plus large qui donne à son tour un sens social à lindividu. La sociologie relèverait à la fois de la connaisance historique et de lexpérimentation. La sociologie tire justement son originalité du fait quelle doit confronter les résultats des enquêtes, quelles soient quantitatives ou qualitatives, à une réflexion plus large sur la société située dans un contexte historique donné. Selon lauteure, lanalyse typologique " est un instrument de clarification du réel et dintelligibilité des relations sociales, qui consiste à comparer les résultats des enquêtes à une idée abstraite construite par le chercheur en fonction de son point de vue [...] " (p. 5). On doit donc confronter lidéal-type webérien à diverses typologies des sociétés concrètes pour obtenir léquilibre épistémologique souhaité entre le pôle expérimental (lenquête) et le pôle historique (la théorie). La construction dune typologie sappuie donc sur une interprétation de la réalité, des liens entre les phénomènes observés par les enquêtes. Elle sappuie aussi sur les caractéristiques essentielles dun milieu particulier ainsi que sur une condition sociale et même, parfois, sur une société dans sa globalité.
Le deuxième chapitre traite du lien entre les individualités historiques et les sociétés concrètes. Pour démontrer ce lien, lauteure cite plusieurs recherches classiques en sociologie de la société industrielle : du type idéal de la société industrielle de Raymond Aron à la " société programmée " dAlain Touraine, en passant par les théories de Daniel Bell et Henri Mendras. Schnapper montre ainsi comment des théorisations très diverses de la société industrielle utilisent toutes lanalyse typologique comme instrument de compréhension du réel.
Le troisième chapitre traite des expériences vécues par les acteurs à travers diverses recherches sur les réinterprétations des identités ethnico-religieuses. Elle nous y expose une typologie des identités juives, en France, quelle compare avec celle de Jocelyne Césari sur les différentes façons de vivre lislam dans le même pays. Cette comparaison lui permet, notamment, de voir que lislam et le judaïsme ont des défis similaires à relever en France parce quils " doivent réinterpréter leurs traditions ethnico-religieuses en fonction des exigences de la société des citoyens qui impose un principe de séparation du politique et du religieux " (p. 68).
Le quatrième chapitre parle des expériences vécues à travers le rapport à la production. Lauteure expose diverses typologies du rapport au travail qui montrent que les sociétés modernes sont " productivistes ". Elle donne comme exemple la typologie de Claude Dubar qui classe le rapport au travail sous quatre types didentités : " limmobilité ", le " blocage ", la " conversion " et la " recherche dautonomie ". Elle fait référence aussi à ses propres travaux de recherche sur " lépreuve du chômage " dans lesquels on " réinterprète " la condition de chômeur selon ses ressources financières, intellectuelles et familiales. Elle fait le lien avec dautres analyses typologiques sur la retraite, le milieu carcéral ou la marginalité quelle qualifie de " manières de vivre les épreuves sociales ". En bref, lanalyse typologique est un instrument qui doit être confronté aux résultats des enquêtes quantitatives et qualitatives.
Dans la dernière partie, lauteure résume son option en faveur de la pratique de lanalyse typologique en disant que la méthode sociologique ne doit pas être trop abstraite ou générale, mais quelle ne doit pas non plus être trop proche des données empiriques et des réalités concrètes. Les idées macrosociologiques peuvent aussi bien naître de la réflexion sur les données de lenquête que la précéder. Pour Schnapper, les typologies doivent se baser sur des situations ou des relations, elles doivent êtres souples et mobiles et enfin elles visent à former des relations abstraites entre les variables. " [...] La méthode typologique na pas pour objet de classer les personnes, mais délaborer la logique des relations abstraites qui permet de mieux comprendre les comportements et les discours observés et donne une nouvelle intelligibilité aux interactions sociales. " (p. 113)
Il sagit dun livre, de par sa rigueur et ses nombreux exemples tirés dune grande expérience de terrain, extrêmement important pour tout chercheur qui pratique lanalyse typologique. Cependant, un malaise persiste à la lecture des exemples danalyses typologiques cités dans le livre : ils sont pour la plupart français ou européens. En effet, il nest pas évident que les liens faits par lauteure entre les différentes typologies auraient été aussi évidents à faire avec dautres pays situés à lextérieur de lEurope. Dailleurs, cest un reproche quon pourrait faire à beaucoup de recherches françaises qui citent rarement les recherches faites à lextérieur de lUnion européenne. Faiblesse dautant plus grave si la recherche, comme cest le cas ici, a quelque prétention à élaborer un modèle épistémologique universel. Ceci étant dit, ces quelques remarques ne diminuent en rien la pertinence de cet ouvrage qui est déjà, à mon avis, un incontournable pour tout chercheur en sciences sociales.
Martin Geoffroy
Université de Montréal
Ce petit ouvrage, publié chez Nathan U, autre collection calquée sur les Que sais-je ?, savère un outil de référence et de réflexion particulièrement riche, dune part par le spectre des auteurs et des théories qui y sont présentés, de lautre par la diversité et lactualité des exemples et la concision du texte. Visant " les étudiants de premier cycle ", ce livre de Martine Segalen devrait néanmoins satisfaire un auditoire plus " avancé ". Comme Albert Piette, et non sans quelque similarité, lauteure traite dun sujet encore trop ignoré par le monde universitaire préoccupé par des objets plus classiques. Car si les dieux ont quitté les cieux, chassés par la bande au professeur Nimbus, les hommes, eux, et leurs " choses ", se sont empressés dy pénétrer.
Demblée, lauteure nous avertit : " Il est clair que létroitesse des définitions empêche de repérer des pratiques sociales bien vivantes. Et dans ce cas-là, cest le carcan de la définition quil importe de briser. " (p. 4) Si cette approche a tout pour nous réjouir, on peut toutefois se demander, au terme des quelque cent vingt pages de ce travail, si le terrain découvert est aussi éclatant que cette entrée en matière le laisse supposer.
Néanmoins, lanalyse permet de cerner une caractéristique importante du rite, soit sa plasticité et " sa capacité à être polysémique " (p. 5), son inscription dans lévolution et les particularités socio-culturelles. Luniversalité du rite, incidemment, est plus une conséquence du besoin de symbolisation que de la résurgence de quelque forme archétypale de pensée, et encore moins une forme vide, propre à être fourrée, une sorte de " zone rebutante où règne la routine des paroles et des gestes stéréotypés " (Charles Malamoud, cité en p. 9).
Les deux premiers chapitres dressent un portrait de la théorisation du rite particulièrement bien articulé. On y retrouve un excellent travail de présentation et de synthèse, et la juxtaposition des théories permet une compréhension approfondie des enjeux et orientations soutenues par leurs auteurs. Émile Durkheim est le premier en lice, situant tout de suite la compréhension du rite en termes sociologiques ainsi que dans une dialectique avec le sacré. Suivent la présentation de Marcel Mauss, puis de Mary Douglas, pour qui le rite est minimalement une " action symbolique efficace ", implicite à tout rapport social.
Mme Segalen présente ensuite sa propre définition, soit le rite comme " ensemble dactes formalisés, expressifs, porteurs dune dimension symbolique " (p. 20). Lauteure hésite toutefois, on dirait, à poursuivre jusquau bout cette féconde pensée sur le rite en faisant immédiatement référence à François-André Isambert, avec lequel elle saccorde sur la nécessité dune forme de croyance en une transcendance pour quil y ait rite. Plus loin, ce sont les références récurrentes à Pierre Bourdieu qui affichent une sympathie de lauteure pour la théorisation essentiellement institutionnelle du sociologue, même si la cohésion sociale nécessaire au modèle de ce dernier est aujourdhui bien difficile à retrouver.
La suite des présentations verse ensuite dans la thématique du rite comme passage et séquence, avec lincontournable Arnold Van Gennep (qui a, comme Mme Segalen, beaucoup travaillé sur les rites régionaux), avant deffleurer Max Glucksman, Victor Turner et autres Edmund Leach et Julian Huxley.
Cest après cette remarquable mise en situation que lauteure entreprend deffectuer des allers-retours entre théorie et observation. Le troisième chapitre propose lexemple des " hommes et des sports " comme lieu de ritualités. Rites chasseurs, football (évidemment !) et courses à pieds servent de modèles pour illustrer léclosion de comportements rituels dans le profane : " dès que le corps est emblématisé, nous dit lauteure, il y a rituel " (p. 62). Cette perspective est intéressante en ce quelle offre un critère de départ pour le dépistage des conduites rituelles daujourdhui.
Mais des " hommes " et des sports ? Le genre choisi nest pas fortuit. Car si lauteure précise que lon retrouve une importante participation féminine dans le monde du sport, elle avance que pour les hommes tout particulièrement, ce domaine semble être un lieu privilégié de ritualité. On trouve ainsi dans ce livre les prémisses dune théorie des genres tout aussi intrigante quintéressante. En effet, le rite (par ex. p. 25, 69) serait quelque chose de " masculin ", en ce quil semble que ce soient les hommes qui recourent le plus souvent et le plus spontanément à ses formes. Les domaines de la chasse, de la politique et du sport en seraient déloquents exemples. Si le rite est fondateur didentité, lidentité mâle serait-elle en besoin plus urgent de structuration que lidentité féminine, de façon ontologique ? On recoupe ici la psychologie, et on ne pousse pas plus loin la logique, mais il serait intéressant de voir Mme Segalen élaborer sur ce point ultérieurement. Le débat vaudrait certes la chandelle.
Les deux derniers chapitres poursuivent la liste dexemples. On y cerne certains rites politiques et sociaux, qui carburent à lémotion collective et à une efficacité symbolique venant de la reconnaissance des symboles et des gestes manipulés par les participants.
Le chapitre sur le mariage tombe sous la compétence indiscutable de lauteure. On y met en lumière lévolution et les variations régionales du rite marital au vingtième siècle pour appuyer la thèse de la plasticité et de la polysémie du rite. Ainsi, des gestes similaires peuvent parfois vouloir dire des choses très différentes, même à une distance culturelle (temporelle ou géographique) très rapprochée, tandis que des gestes a priori divergents peuvent receler des significations étrangement apparentées. Ce ne sont donc ni la forme ni le contenu qui donnent sens au rite, mais bien la jonction des deux dans un espace symbolique à la fois social et individuel, efficace et résolument affectif.
En conclusion, on esquisse brillamment un retour sur une vision élargie de la notion de rite. Lauteure insiste notamment sur limportance capitale de lenracinement du rite et de ses contenus symboliques dans le vécu individuel. La vie du rite se tisse donc dans un aller-retour entre lexpérience et la culture.
Malgré le caractère synthétique de louvrage, lapproche a pour effet dajouter au débat, de confronter les théories existantes aux réalités contemporaines. Mais où se trouve loriginalité de lauteure, et comment les choix théoriques affectent-ils son interprétation du quotidien ?
Le quatrième chapitre, intitulé " Fonction communicative du rite ", éclaire la pensée de lauteure et montre la tension qui y est à luvre et quil convient ici de soulever. De même que Claude Rivière, Mme Segalen constate que le rite sétend en dehors des sphères traditionnellement réservées au religieux, et conclut avec lui que " le débat entre sacré et profane mène à une impasse " (p. 70). On préférera parler de ritualités " profanes " ou " séculières " que de donner un caractère légitimement religieux à certains objets. On rajoute ainsi une dimension encombrante : quel rituel sera religieux et lequel non ? Y a-t-il une différence radicale entre ces deux opérations symboliques ? On séloigne ainsi de Durkheim et de Mauss, pour se retourner vers une fonction dite communicative du rite. Une certaine continuité générationnelle, un certain air de tradition, incidemment, est nécessaire pour quil y ait bel et bien rituel : " les rituels ne sont jamais " nouveaux " ; ils sont réinventés sans cesse ".
Pour appuyer cette dimension communicative essentielle, selon elle, au rite, Mme Segalen entreprend de dénouer les réalités du rite et de la fête. La fête donne sur le divertissement et le spectacle, sans toutefois sy engloutir tout entière. La fête est-elle profane ou sacrée ? On ne sait trop. Elle semble être séculière, tandis que la communicativité du rite, elle, assure à ce dernier une certaine religiosité.
Cest oublier Roger Caillois, pour qui la fête est lacte transgressif (religieux) par excellence. On ne peut réduire la fête à un divertissement profane, car une fête ne saurait être que spectacle. La fête doit " lever " pour être véritablement fête. Elle doit produire une rupture, une transgression. Cela nous ramène à la dialectique sacré / profane qui, en permettant dapprofondir la réflexion, est loin de mener à une impasse. Cest pourtant dans la perspective précédente, plutôt floue, à la suite de dAlembert, que Martine Segalen cherche à camper son modèle. La fête et le rite, doit-elle conclure, sont deux champs " sécants " qui sinterpénètrent " sans se recouvrir totalement " (p. 71). Le lecteur demeurera sans doute insatisfait.
La perspective traditionaliste affecte directement le choix des exemples donnés dans le texte. Ainsi, les rites contemporains sont ancrés dans le passé : la mutation de la fête de Sainte-Catherine, le ravivage de la flamme à lArc de Triomphe, le " vin dhonneur " des enterrements de vie de garçon ou de fille, etc. Cependant, peut-on être vraiment surpris de voir de la ritualité au sein du rite marital une fois sorti de lÉglise ? En revanche, on a du mal à cerner lélément traditionnel et communicatif dans lexemple du marathon ou du deuil entourant Lady Di, deux exemples donnés par lauteure. La théorisation adoptée finit par ne pas rejoindre lobjet qui est donné à lanalyse. Si lintroduction mettait en garde par rapport aux définitions poussiéreuses, peut-être aurait-on pu donner un peu plus fort dans le plumeau, au profit dun plus grand potentiel heuristique ?
Il y a, à la suite de ces considérations, tout un pan dexpériences susceptibles dêtre proprement rituelles qui sont ou bien ignorées, ou encore effleurées sans autre débat. Cest le cas des gangs de rue, des phénomènes initiatiques et identitaires dans les Cités, de léloquence verbale du rap : cherchant un ancrage, dénués, justement, de tradition, les jeunes se créent des univers symboliques pour se donner sens et identité &endash; mais comment interpréter ces réalités avec une telle grille ? Et que dire dautres phénomènes comme le rave et les événements techno, passés sous silence, et qui contredisent lénoncé qui voudrait quil ny ait " pas de rite auto-institué " (p. 39) ?
Il ne faut toutefois pas tirer sur le pianiste pour autant. Le champ détude de lauteure ne rend pas évident le repérage de formes rituelles plus " sauvages " ou marginales. De plus, il semble être beaucoup plus difficile de sémanciper de la notion de transmission et de tradition, en France, que cela peut lêtre dans la culture québécoise, dont la réalité semble plus fragmentée à la suite dune identité encore mal définie (p. 103, 108).
Il est intéressant de noter, en terminant, certaines caractéristiques que relève lauteure dans lévolution récente de la ritualité. En fait, elle dresse un portrait faisant ressortir la grande majorité des qualificatifs sociaux quexplicite la théorie controversée de la postmodernité : résurgence dune ritualité explicite depuis les années soixante et réenchantement du monde, affaissement du solennel au profit dun ludisme qui namoindrit en rien lefficacité rituelle, regroupement selon des critères affinitaires au lieu dune forme régie et intergénérationnelle, syncrétisme et bricolage, micromythologies que produisent les ritualités, etc. Ces données sont disséminées dans le livre, mais on sabstient den faire ressortir une cohérence. Cest peut-être à son insu que Mme Segalen illustre lopportunité heuristique de la théorie postmoderne.
Ce livre, qui comporte les difficultés et contradictions relevées, présente néanmoins limmense intérêt dinformer rigoureusement, malgré sa taille, en plus de promettre de nourrir bien des discussions.
François Gauthier
Université du Québec à Montréal
Le théologien Harvey Cox avait déjà déclaré que la lecture de ce livre lavait mis " sur une autre orbite ". Il semble quil nait pas été le seul à être impressionné par cet ouvrage dont on dit quil fut un succès de librairie, toutes proportions gardées. La première édition parut en 1952, moins de dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Quun ouvrage ayant pour thème central le courage paraisse avec un tel arrière-plan nétait pas susceptible à première vue de susciter létonnement. Pourtant, dentrée de jeu, on voit bien que Tillich veut traiter du courage dans un sens beaucoup plus vaste que le laisse entendre le courage du combattant. Il sagit en effet du courage dêtre et non seulement du courage daccomplir telle ou telle tâche. Tillich élabore donc une ontologie du courage où le concept dêtre éclaire celui de courage et réciproquement.
Lauteur nous introduit à un bref survol historique de lidée de courage qui va de Platon jusquà Nietzsche en passant par les stoïciens, Thomas dAquin et Spinoza. Par la suite, nous entrons de plain pied dans la définition de courage dêtre qui est dialectiquement mise en rapport avec lidée de non-être. En effet, le courage dêtre est défini comme " laffirmation de soi en dépit du fait du non-être ". Et létat dans lequel un être est conscient de son possible non-être est ce que nous appelons langoisse. Cest pourquoi une ontologie du courage doit intégrer, selon lauteur, une ontologie de langoisse.
À ce niveau de la réflexion, Tillich nous propose une intéressante typologie de langoisse. Il y a langoisse du destin et de la mort (angoisse ontique) qui est la plus fondamentale, langoisse de la culpabilité et de la condamnation devant ce juge que est en nous-même (angoisse morale), et enfin langoisse du vide et de labsurde devant la perspective de perdre ce qui donne sens à tous les autres sens (angoisse spirituelle). Pour lauteur, cette typologie est confirmée par lhistoire de la civilisation occidentale. " Nous découvrons ainsi quà la fin de la civilisation antique cest langoisse ontique qui prédomine ; à la fin du Moyen Âge, langoisse morale ; et à la fin de la période moderne, langoisse spirituelle. " (p. 45)
Si le courage dêtre est une affirmation de soi en dépit du non-être qui menace constamment, Tillich insiste par la suite sur lidée que cette affirmation de soi présente deux facettes interdépendantes : laffirmation de soi comme soi individuel et laffirmation de soi dans le monde. Cette dernière définit le courage dêtre participant. " [L]autoaffirmation du soi comme soi individuel comporte toujours laffirmation de la puissance dêtre de ce à quoi le soi participe. " (p. 73) Lauteur se penchera principalement sur le courage dêtre dans ses manifestations néocollectivistes et dans le conformisme démocratique. Le communisme est considéré comme un exemple particulièrement significatif de manifestations néocollectivistes où le courage dêtre participant est vu par Tillich dune manière plutôt empathique. Ce qui ne va pas de soi dans le contexte des années cinquante aux États-Unis. Lauteur fait preuve ici, cest le cas de la dire, de courage ! Avatar de lenthousiasme cosmique de la Renaissance, le courage dêtre participant dans le conformisme démocratique est ce courage de participer au mouvement que produit lhistoire. Cest par lacte producteur que lindividu participe, et lauteur va même jusquà dire que " la visée ultime de la production, cest la production elle-même " (p. 87). Les moyens productifs sont les symboles de nos possibilités infinies.
Pour éviter la perte de soi dans le collectivisme, le courage dêtre doit aussi se manifester dans laffirmation du soi individuel. Ici, lauteur nous donne à lire de très belles pages sur lexistentialisme contemporain, " ce grand art littéraire et philosophique du XXe siècle ", quil décrit comme la forme la plus radicale du courage dêtre soi, comme lexpression de langoisse de labsurde et la tentative de lintégrer au courage dêtre soi. Le terme paradoxal de " courage du désespoir " chez Tillich est le courage de ne pas se leurrer devant luniversel effondrement du sens, cest " lacceptation courageuse du négatif ".
Dans la dernière partie du livre, Tillich nous introduit à la notion de transcendance en rapport avec celle de courage dêtre. Ceux qui manifestent le courage dêtre essaient de se transcender et de transcender le monde afin de " trouver la puissance de lêtre-même et un courage dêtre qui soit au-delà de la menace du non-être " (p. 125). Tout courage dêtre possède donc une racine religieuse. Car " la religion est létat dun être saisi par la puissance de lêtre-même " (p. 125). Il faut évidemment être un chaud partisan des définitions inclusives de la religion pour tomber daccord avec lauteur sur ce point. Tillich accorde une attention spéciale à la " foi absolue " qui transcende le mysticisme et la confiance personnelle dans la rencontre divino-humaine. Le courage dintégrer labsence de sens présuppose cette foi absolue. Elle se définit comme relation au fondement de lêtre et comme létat dêtre saisi par la puissance de lêtre-même. La foi absolue a pour contenu le " Dieu au-dessus de Dieu ". Tillich affirme la nécessité, de nos jours, de dépasser le théisme théologique car " Dieu perçu comme sujet fait de moi un objet et rien de plus " (p. 146).
Nous devons saluer cette nouvelle édition dune des plus belles réflexions sur le courage, qui constitue aussi un écrit profond danthropologie théologique.
Edouard-Charles Lebeau
Université du Québec à Montréal
Le but de cet ouvrage nest pas de présenter un examen exhaustif de tous les détails de Gn 1-11, mais plutôt de montrer " ce que ces chapitres ont à dire aux lecteurs contemporains, pour quils sy sentent plus à laise et deviennent même emballés par la richesse de ces textes anciens " (p. 9). Pour ce faire, W. Vogels utilise lapproche diachronique, mais aussi et surtout lapproche synchronique. En effet, dans lensemble, lauteur sattache davantage au texte dans sa forme finale. Toutefois, il ne nie aucunement lapport incontestable de la théorie documentaire, laquelle est encore bien acceptée pour Gn 1-11.
Le genre littéraire de Gn 1-11 et la place et la fonction de ces chapitres à lintérieur de la Bible constituent les principaux thèmes de lintroduction (p. 11-41). La part du lion est réservée au texte de Gn 1, 1-3, 24, puisque 85 pages lui sont consacrées (p. 45-130). Seul Gn 1, 1-2, 4a est identifié comme un récit de création, Gn 2, 4b-3, 24 étant simplement un récit du paradis. Le récit de Caïn et dAbel (Gn 4, 1-16), qui est lu dans le prolongement du récit du paradis (2, 24b-3, 24), et le récit du déluge (Gn 6, 5-9, 17) ont également droit a un traitement équitable (p. 131-152 et 167-192). Par contre, lanalyse de Gn 4, 17-6, 4 et Gn 9, 18-11, 32 est beaucoup plus superficielle, puisquelle ne totalise que 36 pages (p. 153-163 et 193-217).
Ce livre a dabord été publié en 1992, dans la collection " Lhorizon du croyant ". La première édition étant épuisée, lauteur nous avertit que cette nouvelle édition nintègre que quelques changements mineurs et une mise à jour de la bibliographie et des notes (p. 10). Or, il est surprenant que le nom dEugen Drewermann, dont la trilogie sur Gn 1-11 totalise près de 1500 pages dans la traduction française (Le mal, I-III, Paris, Desclée de Brouwer, 1995-1997), soit totalement absent du livre. Malgré cette étonnante lacune, sa vue densemble de Gn 1, 1-4, 16 et 6, 5-9, 17 présente une bonne synthèse des principaux résultats des recherches exégétiques.
En résumé, bien quil soit contestable sur certains points de détail, cet ouvrage rendra un excellent service à toute personne désireuse de mieux comprendre les premières pages de la Bible.
Jean-Jacques Lavoie
Université du Québec à Montréal