Ce recueil de textes s'ouvre sur une étude comparative
entre Trente Arpents (Ringuet, 1938) et La Terre (Zola, 1887). Par le
jeu de l'intertextualité (l'insertion d'un texte dans un autre
texte), il est montr é comment se déploie la
référence au mythe de la Terre-Mère, tel qu'il
est raconté par Homère dans l'Hymne à la terre.
La comparaison révèle comment les hommes (on suppose,
ici, au sen s spécifique plutôt que
générique du terme) ont perçu la terre comme une
mère généreuse ou dévorante, une
épouse fidèle ou une "maîtresse impitoyable":
"Sans l'homme la terre n'est point féconde et c'est ce besoin
qu'elle a de lui qui le lie à la terre, qui le fait prisonnier
de trente arpents de glèbe."[4]
A cette première incursion succède une autre
étude comparative portant sur un corpus d'une soixantaine de
romans du terroir canadiens-français et canadiens-anglais,
parus sur une pér iode d'une centaine d'années
(1846-1945). Ces romans qui, en leur temps, ont fait l'apologie du
travail de la terre comme mode de vie idéal pour une
collectivité menacée, avaient l'habitude de
présenter la campagne comm e un paradis terrestre, par
opposition à cette grande Babylone qu'est la ville, lieu du
vice, de la malpropreté et de la déchéance d'un
peuple. On apprend avec intérêt que cette opposition
manichéenne n'a p as été uniquement le lot de la
littérature canadienne-française mais qu'elle a
également existé du côté de nos voisins
canadiens-anglais. Ceci, propose Sirois, pourrait s'expliquer entre
autres par " un facteur commun et fondamental, celui du mythe qui,
à travers des variantes et des dégradations, charrie
dans le subconscient des humains des images comme celles de
l'Éden ou de la ville maléfique." (39)
D'ailleurs, dans "La cité maudite: New York", c'est ce
thème de la grande ville, source de tous les malheurs, qui est
abordé. L'étude du roman de Damase Potvin, Restons chez
nous! (1908, 1 945), autre roman du terroir, illustre dans ce cas-ci
la quête éternelle de l'ailleurs. Paul, le personnage
central, quitte effectivement sa terre natale pour se rendre dans la
cité maudite (New York) où, après avoir ess
uyé maints échecs, il finira par mourir. Le cheminement
de Paul rappelle le profil mythique de la quête du héros
qui, tel Ulysse ou Jason, ne peut résister à l'appel du
large. Que l'on soit sans cesse "pris de vo yage", comme le dit
joliment Vigneault, ou que l'on s'inquiète des tendances
itinérantes chez nos jeunes contemporains, le thème
étonne par son caractère toujours actuel: "Comment se
fait-il donc, hélas!, é crivait Potvin en 1908,
qu'à peine arrivés à l'adolescence, nous ayons
hâte de nous dégager des liens qui nous attachent au
foyer domestique pour errer, souvent en bohèmes, au centre de
quelque ville lointaine (... )?"[5] A cela, Jung aurait pu
répondre: "Le voyage est une image de l'aspiration, du
désir jamais éteint, qui ne rencontre jamais son objet,
de la recherche de la mère perdue."[6]
Outre ces romans d'avant-guerre, des oeuvres plus récentes
sont étudiées. Ainsi, en compagnie de Michel Tremblay
(La grosse femme d'à côté est enceinte, 1978, et
Thérèse et Pierrette à l'école des
Saints-Anges, 1980), nous fréquentons le petit monde magique
du Plateau Mont-Royal, où évoluent des personnages
rappelant les Muses, ces inspiratrices de l'art, ainsi que les
Parques, c es figures mythiques qui distribuaient aux humains,
dès leur naissance, tout le bonheur ou le malheur que leur
réservait la vie: "Oui, on a toujours été
là, Rose. Pis on s'ra toujours là. Tricote.
Arrête pas. On est là pour ça."[7]
Puis Monique Bosco, avec sa New Medea (1974), fait revivre la
Médée d'Euripide: une femme, délaissée
par son mari, décide de se venger en utilisant les enfants.
Mais Bosco illustre encore davantage "l'effet destructeur de la
passion absolue. (...) Première femme à reprendre
Médée, elle en a fait un personnage encore plus entier,
plus intransigeant" (82).
Dans Héloïse (1982), on voit comment Anne
Hébert reprend les personnages mythiques que sont
Orphée et Eurydice, tout en faisant revivre, en filigrane de
leur comportement, l'un des grands my thes du monde occidental, celui
de la proximité incestueuse qu'entretiennent Eros et Thanatos
dans les affaires de l'amour: "Qui me voit/Une fois/Une seule fois/Me
désire et se noie/La terre est profonde/Comme l'onde.../Qui
m'aime/Me suivra. .."[8]
Le personnage d'Orphée est également repris dans Le
Ciel de Québec (1979) de Jacques Ferron, sous les traits du
poète Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943). Cette fois,
le récit fait référence à "un contexte
mythique plus vaste, celui du combat entre les forces de la mort et
les forces de la vie au Canada" (98), ces dernières
étant symbolisées par les forces autonomistes du
Québec des années 1930.
On peut lire encore l'analyse du roman de Roger Fournier, Le
Cercle des arènes (1982), où il est montré
comment la recherche du père par le personnage central peut
être interprétée comme une quête
initiatique inspirée par une figure féminine. L'oeuvre,
on l'aura deviné, "réfère explicitement à
l'épreuve du Labyrinthe, au Minotaure, à
Thésée et as sez clairement à Ariane" (116),
sans toutefois correspondre à la lettre au récit
ancien.
On s'intéressera finalement aux deux études
axées sur l'ensemble des oeuvres de Gabrielle Roy (Manitobaine
d'origine) et d'Anne Hébert. Dans la première, on
constate comment, chez Gabrielle Roy, la terre est perçue non
comme un espace à occuper, liée au destin de la "race",
mais comme un rappel du temps primordial, une compréhension
quasi mystique de l'Éden: "Et alors, plus que jamais je
dé sirai mourir, à cause de cette émotion qu'un
arbre suffisait à me donner... traître, douce
émotion me révélant que le chagrin a des yeux
pour mieux voir à quel point ce monde est beau!"[9] Par ailleu
rs, dans l'étude que fait Sirois des oeuvres d'Anne
Hébert, on découvre les détails de cet
intérêt énorme qu'elle porte aux récits
bibliques, dont elle a su tiré des modèles complexes: "
Peut-être que l'être humain est un être plein de
contradictions (...) Moi je n'ai pas fait d'unité en moi.
Heureusement car cela signifierait la mort de beaucoup de mes
personnages."[10]
La force du mythe est, comme le rappellent Eliade et Jung, de ne
jamais épuiser sa vitalité dans les nombreuses versions
qui en sont faites mais de pouvoir, au contraire, s'y renouveler
à l'infini . C'est pourquoi la connaissance des mythes
gréco-romains et bibliques (qui, aux côtés des
mythologies amérindiennes, sont aux sources de notre histoire)
demeure, comme l'illustre Mythes et symboles dans la
littérature québécoise, une des clés
d'interprétation de la réalité. Clé
d'interprétation, non seulement de la complexité du
comportement humain, dont la richesse ne cesse de nous
étonner, mais au ssi de l'écriture littéraire
elle-même.
Eve Gaboury
[1] Eve Gaboury est étudiante en sciences des religions
à l'Université du Québec à
Montréal.
[2] André Vanasse, "L'écriture et l'ambivalence,
entrevue avec Anne Hébert", Voix et images, Vol. VII, no
3, printemps 1982, p. 446, cité par Sirois, op. cit., p.
119.
[3] Mircea Eliade, Images et symboles, Paris, Gallimard,
1952, en quatrième de couverture, cité par Sirois, op.
cit., p. 8.
[4] Ringuet, Trente Arpents, Paris, Flammarion (coll. "J'ai
Lu"), 1980 [1938], p. 73, cité par Sirois, op. cit., p.
25.
[5] Damase Potvin, Restons chez nous!, Québec, Guay, 1908;
Montréal, Granger, 1945, p. 37, cité par Sirois, op.
cit., p. 45.
[6] C. G. Jung, Métamorphoses de l'âme et ses
symboles, Genève, Librairie de l'Université, Georg
& Cie, 1967, p. 123, cité par Sirois, op. cit., p. 45.
[7] Michel Tremblay, La grosse femme d'à côté
est enceinte, Montréal, Leméac, 1978, p. 103,
cité par Sirois, op. cit., p. 62.
[8] Anne Hébert, Héloïse, Paris, Seuil, 1982,
p. 69, cité par Sirois, op. cit., p. 89.
[9] Gabrielle Roy, Rue Deschambault, Montréal, Beauchemin,
1962, p. 32, cité par Sirois, op. cit., pp. 54-55.
[10] André Vanasse, op. cit., p. 444, cité par
Sirois, op. cit., p. 136.